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18 avril 2016 1 18 /04 /avril /2016 22:23
Résidence dernière, de George-Olivier Châteaureynaud

Une lecture d'un soir qui fait suite à ma relecture du magnifique L'Autre rive du même auteur, que je pensais chroniquer avant de découvrir que je l'avais dejà fait il y a quelques années.

Résidence dernière, petit livre paru chez un éditeur qui m'était totalement inconnu, les éditions des Busclats, autant dire que j'avais toutes les chances de passer à côté si je ne l'avait trouvé par hasard en chinant, est un recueil de nouvelles fantastiques écrites entre 2007 et 2009 et qui ont en commun le thème des écrivains en résidence. Par ailleurs le point commun est encore plus évident par le fait que les résidences d'auteurs se ressemblent beaucoup d'une nouvelle à l'autre : il s'agit toujours d'antiques châteaux à la campagne, cadre propice s'il en est au fantastique (lequel n'en est pas cliché pour autant, bien au contraire), et qui parle particulièrement à mon propre imaginaire.

Le montreur de sphinge, qui ouvre le recueil, nécessite probablement plusieurs lectures pour être appréciée pleinement. A chaud, comme ça, je n'ai pas bien saisi le rapport entre la première partie de la nouvelle, où le narrateur écrivain est abandonné à lui-même dans sa résidence et livré à ses fantasmes amoureux, et la dernière, la plus fantasque, la rencontre avec le montreur de sphinge du titre. En attendant d'avoir assez médité sur la symbolique de la nouvelle, rien ne m'a empêché d'un goûter l'ambiance. C'est des trois, le texte le plus proche de L'Autre rive, la "transfiction" par excellence, où le fantastique a les deux pieds dans la glèbe, pour reprendre une expression de Francis Berthelot à propos de l'auteur.

Les miroirs ferment mal (ce titre !) est d'un fantastique plus classique, avec la belle idée d'un miroir fermé par une grille pour empêcher sa dangereusement séduisante hôtesse de s'échapper. Un peu plus classique, peut-être, mais non seulement l'idée est originale, mais la nouvelle s'amuse avec les clichés du fantastique, genre que lequel disserte le héros écrivain de la nouvelle.

Enfin, la nouvelle éponyme du recueil développe, à travers ces écrivains vieillissants, dont les héros Janvier et Septembre, envoyé sans ménagement vers une destination qu'ils ne connaissent pas, un absurde inquiétant et grinçant qui n'est pas sans rappeler Kafka (je me demande même s'il n'y est pas fait référence à La colonie pénitentiaire, mais je n'ai pas lu cette dernière nouvelle), avec une fin d'inspiration plus surréaliste et d'une délicieuse poésie lugubre.

Évidement, ce très beau recueil ne serait rien sans la plume de Châteaureynaud, qui n'a peut- être pas le sens de la formule aussi ravageur que dans L'Autre rive, mais déploie malgré tout une fort belle plume pour de fort belles histoire et de fort belles ambiances.

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6 avril 2016 3 06 /04 /avril /2016 06:24
Les Contes populaires de l'Egypte ancienne, de Gaston Maspéro

Dans le périple que je poursuis depuis le lycée à travers les mythologies du monde, et où la découverte des sources brutes d'un mythe lu enfant sous forme de belle infidèle a toujours été un moment de choix, j'ai été frustré jusqu'à présent en ce qui concerne l’Égypte ancienne. Les deux recueils que j'ai pu lire compilant les grands mythes, et notamment la geste divine était justement des adaptations, même si faites par des égyptologues chevronnés : La Mythologie égyptienne de Nadine Guilhou et Janice Peyré, et Contes et récits de l'Egypte ancienne de Claire Lalouette, dont je n'ai lu, pour ce dernier, qu'une petite partie. Plus récemment, pour les sources brutes, outre une édition du Livre des Morts trouvé pour trois cacahouètes en chinant, ce qui m'encourage à la laisser encore un peu de temps dans ma PAL pour au moins deux raisons (la réputation d'aridité du texte, certes, mais surtout le profil occultiste de l'auteur qui laisse augurer une vaste blague), je me suis rabattu sur les publications José Corti : Le Livre de l'Amdouat, que je ne vais pas descendre de ma PAL tout de suite non plus car lui aussi s'annonce aride (mais sérieux, a priori), et le mini-recueil Le conte de deux frères suivi de Le mari trompé, par lesquels j'ai enfin connu les sources de contes qui avaient bercé mon enfance et le début de mon adolescence. Un recueil curieux, soit dit en passant : le Conte des deux frères et l'extrait, intitulé Le mari trompé, du plus long conte de Khéops et des magiciens, ne semblait avoir pour fil conducteur que le thème de...la misogynie. Ce qui ne l'empêche pas d'être une bouffée d'air frais pour le mythologue amateur que je suis.

Et puis, cette année, il y a eu la réédition chez Phébus Libretto des Contes populaires de l’Égypte ancienne de Gaston Maspéro, recueil qui date à l'origine, si j'en crois Wikipédouille, de 1889.

Maspéro fait un travail remarquable de sérieux : comme les contes sont arrivés souvent mutilés (le recueil se termine par des fragments, dont la lecture est fatalement frustrante), il n'hésite pas à proposer des reconstitutions, entre crochets quand il s'agit de quelques mots, et quand il s'agit de récit long voire de contes entiers signalées dans l'introduction et dans les notes (j'entends par là que les notes signalent le passage d'une adaptation à de la traduction et inversement). Les introductions et les notes, justement, parlons-en : c'est du copieux, chaque conte y a droit, l'introduction est presque toujours aride dans l'inventaire des manuscrits, mais souvent passionnante, Maspéro n'hésitant pas à faire à l'occasion de la critique littéraire, ce qui, si on ne peut jurer que ça évite l'anachronisme, redonne vie à la littérature ancienne, dont on a tendance à oublier qu'elle a été lue et appréciée en son temps pour n'y voir qu'un document historique. Côté source, il brasse large : essentiellement des textes égyptiens antiques sur papyrus, sur stèle ou sur ostracon, mais aussi des extraits d'Hérodote et des mentions d'autres auteurs grecs, qui permettent d'établir des parallèles et d'esquisser la reconstitution de mythes perdus, et vers la fin, des manuscrits coptes médiévaux qui nous livrent des fragments d'un roman d'Alexandre (moi qui est toujours aimé le mythe alexandrin, j'étais aux anges).

Maspéro esquive la geste des dieux, mais présente un panorama de mythes devenus célèbres depuis : le fameux Conte des deux frères, qui est déjà notre conte populaire moderne (pour les autres récits, Maspéro préfére le terme de "roman", ce qui est assez juste), l'autre conte merveilleux qu'est celui de Khoufoui / Khéops et des magiciens, le grand roman d'aventure purement réaliste de Sinouhît, déjà popularisé par la littérature à l'époque, un autre roman d'aventure davantage teinté de merveilleux, le Conte du naufragé, des récits épiques avec le récit de la prise de Joppé, le Conte du prince prédestiné qui allie l'épopée à la tragédie (le destin implacable, encore et toujours) ou, davantage empli de bruit et de fureur, le cycle de Pétoubastis, ou encore le cycle le plus étonnant du recueil, celui de Satmi-Khamois, qui avant de changer de registre avec une légende transmise par Hérodote, nous offre deux authentiques contes fantastiques pleines d'images stupéfiantes dont certaines ne dépareraient pas dans un récit fantastique moderne. Bref, un recueil tout à fait passionnant pour quiconque s'intéresse de près ou de loin aux mythes.

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28 mars 2016 1 28 /03 /mars /2016 14:24
Florilège BD III

Le florilège BD est une formule dans laquelle j'avais rédigé deux billets il y a déjà quatre à cinq ans, et qui consiste à rassembler des chroniques de BD lues récemment en un temps très bref et dont je n'ai pas envie de faire des billets séparés. Voici le premier (occasion de me rendre compte à quelle point mes anciennes chroniques étaient naïves et mal écrites) et le second.

Pourquoi ressusciter cette antique formule ? Je devrais plutôt me demander pourquoi je l'ai abandonnée plusieurs années, alors que je continue à traverser des périodes ou je lis beaucoup de bandes dessinées à la suite. En l'occurrence, il s'agit de trois albums lus dans la même après-midi, mercredi, après que le les aie empruntés à la même bibliothèque que Black Hole de Charles Burns sur lequel j'ai choisi de faire un billet à part, parce qu'il le vaut bien (de même, j'ai choisi remettre à un autre billet mes lectures d'Enki Bilal et Pierre Christin, même si je cours le risque de ne rien rédiger du tout).

La première BD, donc, c'est Le Singe de Hartelpool, de Lupano et Moreau, paru en 2014 chez Delcourt, dans la collection Mirages. Un album adaptant en une petite centaine de page une légende anglaise du XIXe siècle, celle d'un singe échoué sur les côte anglaise, près du village de Hartlepool, avec le naufrage navire français pendant la guerre napoléonienne, pris pour un français, jugé et pendu comme un français. Le but de Lupano, affiché sur la quatrième de couv', et bien évidément de brocarder le racisme, et il livre sur le sujet une hilarante farce pleine d'humour noir. Anglais et français s'y montrent également stupides et haineux, mais comme ce sont surtout les français qui en prennent plein la figure de la part des paysans de Hartelpool, on évite une certaine complaisance dans une BD française. Les beotiania, ces préjugés d'un village sur un village voisin, sont également brocardées, dessinant une histoire plus générale du racisme. Ceci n'empêche pas des personnages positifs, en la personnes d'un médecin progressiste, de son très jeunes fils et de deux autres enfants plus âgés, dont l'autre naufragé français, un mousse qui se fait passer pour un anglais grâce à la langue héritée de sa nourrice.

Plus-value considérable à l'édition de la cette BD, celle-ci est suivie d'un dossier historique rédigé par Pierre Serna, historien de la Révolution, et illustré par Moreau lui-même. Un dossier tout à fait passionnant sur une Histoire du racisme pendant la Révolution, à partir de considérations pseudo-naturalistes sur les singes et les noirs, qui fait paraître moins délirante la légende de Hartelpool.

Changement d'univers avec une BD italienne parue dans sa traduction française chez Futuropolis, L'entrevue de Manuelle Fior. Un album de 170 pages environ (il paraît que dans ces cas-là, on parle de roman graphique, mais je me méfie de l'éventuel galvaudage de ce terme), en noir et blanc, qui se passe en Italie dans un futur proche. Un psychiatre, Raniero, jusque là enlisé dans sa vie bourgeoise bien rangée en compagnie de son épouse, perd pied après avoir eu des visions d'OVNI après un accident de la route...les même qu'une de ses jeunes patientes, Dora, qui arrive le lendemain dans son service.

L'entrevue parle, nous dit la quatrième de couverture, "des conflits de générations et de nos sociétés en pleine mutation". Un thème qui pourrait être celui de la littérature "blanche"...et il est vrai que la BD, qui laisse une large place à la dimension psychologique, sans lourdeur bien qu'il soit justement question de psychiatrie, se rapproche du slipstream, cette tendance de la SF à parler de thème de la "blanche" (tendance contre laquelle, je précise, je n'ai pas les préventions de bien des fans de SF pure et dure) et dont la quatrième de couv' suscitée semble presque un manifeste. Mais la SF est bien là, décrivant l'avenir de l'humanité sur plus d'un siècle (en effet, le dernier chapitre fait un bond dans le temps), et le conflit de génération étant l'occasion d'aborder plusieurs utopies successives, d'abord des milieux marginaux marqués par la liberté sexuelle, la Nouvelle Convention, dont fait partie Dora, puis une utopie qui concerne bientôt toute l'humanité, celle de la télépathie apportée par les extra-terrestres. Intéressant, en outre les personnage sont attachants, et l'ensemble dégage une poésie très spéciale et troublante, teintée d'une sensualité discrète mais tout aussi troublante.

Mais suffisamment parlé su scénario : impossible de ne pas évoquer la splendeur graphique de cette BD, avec son beau crayonné en niveau de gris sur lequel se greffe des expérimentations appelées "effets spéciaux" par l'auteure et confiées à une certaine Anne-Lise Vernejoul ; sans doute faut-il y classer ces incrustations d'image semblables à des photographies (des arbres près de l'hôpital, un corps nus dans la nuit, censé être celui de Dora). Une splendeur, qui concourt beaucoup à l'atmosphère poétique et sensuelle de ce roman graphique.

Je conclus avec un auteur dont, par une étrange coïncidence, j'avais parlé dans mon précédent florilège : Cyril Pedrosa, dont j'avais chroniqué le sublime Trois ombres. cette fois-ci, il s'agit de Portugal, pavé de 250 pages qui raconte une histoire à la limite de l'autofiction, celle d'un dessinateur, Simon, qui souffre de vertige de la page blanche, de dépression et dont le couple bat de l'aile, et qui trouve un second souffle dans un double voyage au pays de ses ancêtres, le Portugal, d'abord à l'occasion d'un festival BD, où il débarque sans rien comprendre de la langue, puis bien plus tard, sur les traces de sa famille restées au pays ; entre-deux, il a interrogé sa famille du côté français, en Bourgogne à la faveur du mariage de sa cousine.

Bien que n'étant pas forçément attiré par l'autofiction ou ce qui s'en rapproche, je me suis attaché aux personnages de cette BD et particulièrement à Simon (le thème de la dépression et du vertige de la page blanche me parle particulièrement, il faut dire). Je ne prétendrais pas ne pas avoir trouvé la lecture longue, il est possible que 250 pages soient un peu trop et que l'histoire se perde un peu dans la partie qui prend le plus de place, le séjour en Bourgogne à la faveur du mariage de la cousine de Simon. Mais l'aspect attachant des personnages et les secrets de famille (vision très complexes de la famille, qui ici n'est idéalisée ni en bien ni en mal, et peut-être étouffante sans être toxique, du moins pour tout le monde) finissent par accrocher. Et puis les dessins sont ravissants, avec leur leur lignes déliées et leurs dominante de couleurs chaudes. Une facette très différente de l'auteur de Trois ombres.

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28 mars 2016 1 28 /03 /mars /2016 11:11
Black Hole, de Charles Burns

Emprunté par hasard à la bibliothèque de ma petite ville, ce Black Hole aura été une claque monumentale.

Paru en 2005 et traduit en français l'année suivante, ce pavé BD en noir et blanc pend place dans les années 70 dans une ville américaine (le résumé sur le rabat de la couv' dit banlieue de Seattle, mais je ne me souviens pas avoir vu apparaître ce nom nulle part, et comme c'est la ville où a grandi Chalres Burns à l'époque qui inspire l'histoire, je me méfie). Charles Burns s"inspire donc de sa jeunesse, et la BD se passe en effet dans le monde du lycée.

Black Hole est une de ces "transfictions" qui mêle réalisme et argument fantastique : ici, il s'agit de la "crève", une maladie transmissible sexuellement et qui en traîne des mutations monstrueuses. Cette maladie ne provoque aucun étonnement chez les personnages : elle est parfaitement intégrée dans le monde de Black Hole, pourtant si proche du notre, ce qui procure un fort sentiment d'étrangeté. Les mutations peuvent aller jusqu'à une bouche sur la poitrine ou un queue animale, ces dernières n'étant pas pas les plus pesantes dans la BD car leurs victimes arrivent à les cacher aisément et en outre ne dégoûtent par leurs partenaires amoureux, tandis que d'autres personne se transforment littéralement en monstre et sont obligés de vivre dans les bois. On peut y voir là une métaphore très forte (et même pas forcément subtile : la "mue" de l'adolescence est prise au pied de la lettre plusieurs fois, offrant dés le début de la BD l'image stupéfiante d'une peau de jeune fille abandonnée dans la forêt) de la peur de devenir adulte, d'être figé dans une forme dégoûtante, physiquement, mentalement et socialement. Le fantastique complète donc l'aspect réaliste de la BD et offre une peinture au vitriol de l'adolescence et du monde merveilleux du lycée, prenant à contrepied les clichés romantiques de la période hippie (qui est de toute façon en train de mourir au cours de l'album, n'empêche que les étudiants hippies qui y apparaissent ne valent pas mieux que les ados les plus cruels). Et ce même si, paradoxalement, un authentique souffle romantique traverse la BD, avec deux histoires d'amour dont la plus belle est aussi la plus tragique.

Tout ceci n'est pas la seule force de la BD : celle-ci dérape fréquemment vers l'onirisme (voir, époque de l'intrigue oblige, vers le psychédélisme), offrant des pages surréalistes et toujours cauchemardesques, sublimées par la qualité du graphisme en noir et blanc. L'onirisme est difficile à gérer dans un récit, mais la BD n'a rien de foutraque, grâce au sens du récit consommé de Charles Burns. On peut ainsi citer la double scène où un attouchement minime mais imprudent, une main posée sur le ventre, est vécu par les points de vue des deux protagonistes, la jeune Chris délirante et le jeune Keith lucide ; ou bien la scène terrifiante où on ne sait pas exactement ce que Keith a vu par la fenêtre de la maison de Chris, même si on peut aisément le reconstituer par la suite.

Un chef-d’œuvre, assurément.

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27 mars 2016 7 27 /03 /mars /2016 18:12
Les Exploits d'Engelbrecht, de Maurice Richardson

Quoi de mieux pour tirer mon blog de ses quatre mois de sommeil que de chroniquer un texte qui se réclame explicitement d'une de mes vieilles passions, le surréalisme ?

L'anglais Maurice Richardson a créé le personnage d'Engelbrecht dans les pages du journal Liliput entre 1946 et 1950. Depuis, cette série de nouvelles a plusieurs fois sombré dans l'oubli avant d'être redécouverte ; ce ne sera pas le dernière fois de ce côté-ci de la Manche, car l'édition du Passager du Nord-ouest (j'ignore s'il y a eu d'autres traductions françaises auparavant) est déjà épuisée. Dommage pour cette excellent travail de découvreur auquel, outre une introducution d'un certain James Cawthorn, la postface de Michael Moorcock et de nombreuses illustrations apporte une plus-value certaines.

Engelbrecht est un boxeur nain qui appartient au club des sportsmen surréalistes, club où des personnages imaginaires côtoient des personnalités comme Salvador Dali lui-même. Une seule nouvelle, sans doute la meilleure, nous montera ses talents de boxeurs, à la faveur d'un combat contre une horloge comtoise. Engelbrecht excelle dans d'autres sports, comme la chasse à l'Homme ou aux sorcières, la pêche aux monstres des abysses, le golf sur un parcours étendu au monde entier, le catch contre le Kraken, la course hippiques sur toutes les montures légendaire de l'Histoire et de la mythologie, le rugby dont il disputera la coupe universelle contre l'équipe de Mars avec une équipe rassemblant toute l'humanité (cette dernière idée n'est guère exploitée dans la nouvelle Le jour où nous jouâmes contre Mars, je dois dire). Mais il excelle aussi au jeu d'échec et se pique aussi d'art, devenant mécène de l'opéra canin ou semant le désordre au théâtre végétal où les pièces durent des mois, des années voire des millénaires (une autre des meilleures nouvelles). Il se piquera même à l'occasion de politique, comme s'il s'agissait d'un sport comme un autre, se livre parfois à des activités moins bonnes pour la santé comme faire la tournée des bars pour machine en compagnie du Cerveau Mécanique, et vit même une histoire d'amour malheureuse avec la petite-fille de l'Horloge Comtoise qu'il a terrassé. .

On le voit, cette série de nouvelles est particulièrement inventive et déjantée. On peut compter sur Richardson pour ne pas limiter chaque nouvelle à l'idée de départ mais pour l'exploiter à fond, donnant chaque fois un récit très rafraichissant, très drôle et très rythmé (pour le rythme, même Ballard le dit, c'est donc que c'est vrai), rythmé un peu comme un récit sportif finalement, (le moindre exploit de Richardson n'est pas de m'avoir fait adhérer à des pastiches de récits sportifs, moi qui suit allergique au sport). Et ce même si, trait fondamental de la série qui pourrait rebuter certains mais m'a plutôt plu et fait pour moi la force drôlatique de cette œuvre, c'est ultra-référentiel, à tel point que l'édition du Passager du Nord-ouest fourmille de notes sur des points de détail parfois totalement obscurs pour le public de ce côté-ci de la Manche, qu'il s'agisse de références historiques, littéraires ou mythologiques, de jeux de mots sur des vers de poètes ou de références à la politique de l'époque ou, bien entendu, au sport. Les illustrations elles-même, confiées à plusieurs dessinateurs, se montrent référentielles, inventant des tableaux de Goya et de Gustave Doré censées se trouvé dans les archives du club des sportsmen surréalistes. Sur l'originalité de cette série, on peut aussi noter que l'auteur a de la suite dans les idées, des traits sont récurrents d'une nouvelle à l'autre, tels ces exploits sportifs qui semblent durer des siècles.

Une très belle curiosité à découvrir.

8 décembre 2015 2 08 /12 /décembre /2015 19:45
Abime du Rêve, de Francis Berthelot

Depuis le temps que je l'attendais celui-là ! Abime du Rêve le dernier tome du merveilleux cycle de Francis Berthelot, le Rêve du Démiurge, est enfin sorti le mois dernier, plus de quatre ans après le précédent. Par la même occasion, un bonheur n'arrivant jamais seul, l'ensemble du cycle est en cours de réédition en trois tomes d'intégrale en coédition entre le Bélial et Dystopia, également éditeur de cet Abîme du Rêve, sorti dans un tome séparé en même temps que le premier tome d'intégrale afin de ne pas frustrer les fans fidèles qui comme moi ont réussi à suivre la série malgré son parcours éditorial chaotique. Après un tel chemin de croix, ce merveilleux cycle va enfin pouvoir trouver le lectorat qu'il mérite !

Pour mémoire, j'avais passé en revue les sept premiers romans du cycle dans mon long article sur l'auteur, et chroniqué depuis l'avant dernier, Carnaval sans Roi.

Ceux qui sont un tout petit peu au courant de la vie privée de l'auteur et de ses difficultés savent que ce roman été accouché dans la douleur. J'ai même vu celui-ci qualifier sur les réseaux sociaux le manuscrit sur lequel il travaillait de "pensum", ce qui pouvait faire peur. Eh bien, aussi objectif que je puisse être avec l'un des grands dieux de mon panthéon littéraire, il n'y avait guère de crainte à avoir !

Comme l'annonçait l'auteur depuis quelques années, l'intrigue du Rêve du Démiurge lui-même est finie depuis l'avant-denier roman, Carnaval sans Roi, et le neuvième et dernier roman, Abime du Rêve montre les personnages du cycle qui viennent visiter l'auteur (abime, mis en abyme, vous me suivez ?). Pas vraiment Francis Berthelot, mais son double de fiction, Ferenc Bohr, auteur d'un cycle renommé Le Rêve arborescent et dont les titres de romans sont également un peu différents. Le sort du Rêve arborescent est un peu différente de celle de notre Rêve du Démiurge : il n'a pas connu une histoire éditoriale aussi chaotique puisque les huit romans parus au moment au débute l'intrigue, en 2006, l'ont été chez un seul éditeur, Luminaire. Mais le rachat de cette dernière maison, sa mise sous tutelle de businessmen butés met en péril l'avenir du cycle. C'est sur ce contexte que vont jouer les créatures de Ferenc Bohr, qui ont trouvé le moyen, grâce au pouvoir du génie du théâtre Mélusath et de son pendant, la maléfique Bran Hadès, de sortir des Limbes de la Fiction pour visiter notre monde. D'un côté, les "méchants", des personnages que Ferenc Bohr a dépeint comme des dictateurs (Fercaël, Bran Hadès et tous leurs sbires respectifs) et qui brûlent de se venger de ces "calomnies", veulent à tout prix faire disparaître cet univers et ont tout intérêt à ce que le cycle soit envoyé au pilon, outre que cela les vengera en poussant le fragile Ferenc Bohr au suicide. De l'autre, les alliés de Ferenc Bohr. Ils joueront sur le procès que deviennent littéralement les tractations autour du cycle chez l'éditeur, ou Lionel Herqueur, directeur de la collection Aporia, direction d'imaginaire qui publie le cycle, est l'avocat, la nouvelle directrice littéraire, Marie-Eve le Régent, est procureur et le nouveau directeur, le détestable Séverin Carmelecq, est juge. Mais les être de fictions ont également bien d'autres façon d'agir dans le monde réel, particulièrement les méchants, qui sont capable de tuer. C'est là que l'intrigue de Francis Berthelot se montre très inventive et fourmille d'excellentes idées comme les "réalasers" ou l'intoxication aux lettres.

C'est un plaisir de retrouver ce mélange ovniesque de roman populaire plein d'humour, d'un "merveilleux noir" moins pop car influencé par le surréalisme, et des plus audacieuses expérimentions formelles. Entre la légèreté pop et l'expérimentation, Francis Berthelot ne choisit pas. Au titre des trouvailles formelles, ont retrouve la structure du roman à l'image d'une symphonie qui travers tout le cycle, ainsi que les passages théâtraux qu'on trouvait déjà dans Le Petit Cabaret des Morts (ou plutôt devrait-on dire Le Castelet des spectres, du titre de sa mis en abyme dans ce roman-ci ?) et qu'on aurait du trouver dès le premier roman, L'ombre d'un reitre, pardon, L'ombre d'un soldat (dites, les gensses qu'ont lu le premier tome d'intégrale, est-ce qu'on y trouve ces passages théâtraux ?). Ces derniers passages, qui occupent un chapitre sur trois, au didascalies pas du tout théâtrales dans leur luxuriance, mettent en scène ce qui se trame dans les Limbes de la Fiction, tandis que les deux autres chapitres racontent les aventures de Ferenc Bohr, alternativement à la première net à la troisième personne, ce qui demande un temps d'accoutumance mais s'avère du plus bel effet. On retrouve l'excellence de l'auteur pour l'art pourtant difficile du jeu de mot, à travers les tirades alcoolisées de Tom-Boulon (très bonne idée de tirer ce personnage de la tombe !) ou les phrases en écriture automatiques très bien intégrées dans l'intrigue selon un procédé dont je vous laisse la surprise mais qui rappelle de précédentes heures de gloire dans le cycle. Et de manière générale, l'auteur a toujours autant le sens de la formule. Le très douloureux climax final compte sans doute parmi les plus belles pages du cycle.

Ce roman-ci, s'il est un peu moins fou que d'autres du Rêve du Démiurge au niveau de l'imaginaire, est en revanche l'un des plus profonds, de par sa réflexion sur l'Art et son éloge de l'imaginaire face à l'obsession du réalisme plan-plan. En cela, il est parfait pour conclure ce cycle où le place de l'Art est centrale, surtout depuis Mélusath (ce n'est pas pour rien que le génie du théâtre, qui donne son titre à ce dernier roman, est central dans celui-ci)

Abime du Rêve n'est peut-être pas mon roman préféré du cycle (j'aurai tendance à lui préfèrer des romans comme Hadès Palace, Carnaval sans Roi ou Nuit de colère), mais c'est assurément une belle fin à cette belle série.

2 décembre 2015 3 02 /12 /décembre /2015 21:25
Soirée "Est-ce express ?" : Trans-Europe Express / Europa

D'habitude, je ne prend pas autant de temps à chroniquer une soirée Bon chic, mauvais genre. Jje ne veux pas dire par là que je les chroniques toutes, mais que je renonce généralement à le faire après quelques jours / une semaine de retard. Là, j'aurais battu mon record : un mois de retard, deux jours avant la prochaine édition, ce n'est guère sérieux, tout ça...

Le 6 novembre dernier, la soirée Bon chic, mauvais genre avant pour thématique...les trains. Une thématique originale, qui évoque de prime abord quelque chose d'enfantin, mais les films ne l'étaient pas du tout : il s'agissait d'un des BCMG les plus sérieux jamais fait, mais avec les films très rock'n'roll et pas chiants pour deux sous qui sont la marque de fabrique de ces soirées.

Le premier, c'est Trans-Europe Express, film franco-belge réalisé en 1966 par Alain Robbe-Grillet. Il parait que le Nouveau Roman en général et le nom de Robbe-Grillet en particulier fait très peur et évoque l'idée d'un pensum. Comme je n'ai jamais lu cet auteur et que je ne connais rien au Nouveau Roman (en dehors de quelques textes d'Italo Calvino pouvant s'y rapporter), je n'ai pas ce genre d'a priori. Et heureusement, car le film s'avère très ludique et très drôle.

On y suit un cinéaste et deux assistants, un homme et une femme, qui embarquent dans le célèbre train pour y élaborer le scénario d'un film policier, où un homme monte dans le même Trans-Europe Express pour convoyer de la cocaïne à Amsterdam. Et vous devinez sans peine ce qui va se passer...l'acteur Jean-Louis Trinitgnant s’assoit brièvement dans la cabine de de l'équipe, jouant à la fois son propre rôle et celui du trafiquant. Dès lors, si le réel et le scénario ne sont pas davantage imbriqués que dans cette scène, les aventures de Trintignant vont suivre les hésitations du cinéastes conseillé par ses assistants, le cours des événement épousant les caprices d'un scénario improvisé.

L'aspect ludique et la drôlerie du film, dont je parlais plus haut, est indissociable de ses expérimentations. Le film rappelle les créations littéraires ludiques de l'Oulipo (Oulipo, Italo Calvino, Nouveau Roman...il me semble que tout est lié, mais je ne voudrais pas dire des bêtises dans mon ignorance). L'humour du film repose essentiellement sur le côté "nanardesque" du scénario improvisé, le cinéastes se montrant maladroit et guère informé dans ses improvisations, se rattrapant sans cesse aux branches et accouchant d'un scénario improbable. On compte au moins une scène complétement surréaliste (celle de l'interrogatoire) ce qui n'est pas pour me déplaire. L'érotisme SM soft apporte une provocation bienvenue à l'époque, ce qui amènera le film a être renié par l'Histoire belge du cinéma.

La mise en scène est à l'avenant, notamment, (merci à l'honorable Docteur Devo d'avoir attiré notre attention là-dessus), le travail sur le son : ainsi, par exemple,Trintignant sort-il d'une pièce au son d'un piano désaccordé et y rentre au son d'un piano qui joue juste. La photographie noir et blanc est très soignée.

La preuve par excellence qu'un cinéma expérimental peut être tout à fait divertissant par ses expérimentations même.

Passons maintenant au film que j'ai préféré de la soirée, bien que d'un genre très différent : le sublimissime Europa de Lars von Trier (1991)

Difficile d'appréhender un tel monstre cinématographique. Le film relate l'odyssée de Léopold Kessler, jeune américain d'origine allemande qui, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, à l'étrange idée de venir en Allemagne participer à sa reconstruction. Sous l'égide de son oncle, il devient contrôleur de wagon-lit. Il tombe alors amoureux de la belle et dangereuse Kate, fille d'un industriel dont le pays a besoin pour sa reconstruction.

Dite comme ça, l'histoire semble très romanesque, et elle l'est effectivement. Mais Lars von Trier ne livre pas un romanesque à deux sous, et dérape constamment vers l'onirisme, transformant un voyage au cœur d'une Europe dévastée en une envoûtante plongée dans un monde de cauchemar. Le départ en sucette commence dés le magnifique générique qui tente littéralement de nous hypnotiser, ce qui reviendra en leitmotiv dans le film et rendra sa fin particulièrement insoutenable. L'Allemagne d'après-guerre du film a quelque chose d'un peu mythique, les nazis n'étant jamais appelé tels mais seulement "loup-garou" le nom que leur donne les soldats américains et russes avant de les pendre. La séquence finale dérape le plus ouvertement dans l'onirisme. Le film compte nombre d'autres morceaux de bravoures, dont une scène très "Eros et Thanatos".

Et par-dessus tout, quelle mise en scène ! Une mis en scène baroque, avec une photographie alternant noir et blanc et couleur, parfois dans la même image ( après cette bien plus belle réussite, qu'on ne m'emm* plus avec Sin City de Rodriguez, merci), des arrière-plan se changeant en écran de cinéma pour accentuer l'aspect irréel du film, des plans qui sont des morceaux de bravoure à eux seuls comme celui du wagon tiré de son hangar au bout de cordes. Et en plus, un morceau de Nina Hagen au générique de fin...que demander de plus à ce magnifique film ?

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2 décembre 2015 3 02 /12 /décembre /2015 20:46
Le Prophète, de Roger Allers

Difficile de dire pourquoi je suis si réactif pour ce film-ci, vu aujourd'hui le jour de sa sortie, exhumant mon blog par la même occasion, alors que j'ai un mois de retard pour la dernière soirée Bon chic, mauvais genre, autrement plus intéressante cinéphiliquement parlant. Sans doute est-ce du à ce que je chronique plus facilement les œuvres qui m'ont déconcerté et dont je ne sais que penser, que les œuvres qui m'ont réellement conquis.

Je n'ai pas lu le célèbre roman de Kahlil Gibran dont est tiré ce dessin animé, et après avoir vu celui-ci, je sais que je ne le lirai pas.

Pour résumer le film Le Prophète à ceux qui ne connaissent pas le roman (ce qui était mon cas avant d'entrer dans la salle : je connaissais le roman de nom, mais ne savais pas de quoi il parlait), il commence sur l'île orientale imaginaire d'Orphalese, quand la petite Almitra, muette depuis la mort de son père, fait la connaissance de Mustapha, un poète et prisonnier politique assigné à résidence depuis sept ans. Le jour même, Mustapha est libéré et doit appareiller sur un bateau qui doit le ramener dans son pays. Au grand dam du lieutenant chargé de l'escorter, le poète, très populaire sur l'île, commencer à dispenser son enseignement sur la route.

Le Prophète de Kahlil Gibran, c'est ce qu'on appelle pompeusement un conte philosophique, ce qui tout de suite, fait très peur, d'autant plus quand il s'agit de cinéma. Le cinéma, ce n'est pas la littérature, et trop de cinéastes l'oublient, Roger Allers en premier chef. On ne peut certes pas dire que les craintes soient injustifiées : le film repose tout entier sur les illustrations animées des prêches du "prophète". Oui, oui. En dehors de ces séquences, animées par des invités du réalisateur, ce dernier se montre médiocre, car le film se vautre dans un un comique pseudo-burlesque et infantile, qui ferait presque regretter le temps où il tourna Le Roi Lion (j'ai dit presque).

Bien entendu, les prêches, du point de vue du texte même, sont insupportables. Le Prophète de Kkahlil Gibran, c'est un peu les romans de Paulo Coehlo, ou ce que serait Le Petit Prince si la pseudo-philosophie gnangnan n'était contrebalancée par un merveilleux poétique absent de ce conte-ci. C'est mièvre, c'est mal écrit, ça surfe sur la mode new age, non, vraiment, rien à sauver de ce côté-là.

Mais...il y a les séquences animées qui illustrent ces prêches (des clips pour deux d'entre elles, le texte étant chanté en anglais, sous-titré au lieu d'être doublé en français). Et s'il m'est délicat de conseiller le film, celui-ci vaut au moins le détour pour ces séquences. Confiées, comme je l'ai dit, à des invités, choisi manifestement parmi les grands noms de l'animation (j'ai au moins reconnu au générique les noms de Joann Sfar et Bill Plympton), volontiers expérimentales, souvent foisonnante de mouvement et de couleurs, elles sont presque toujours à pleurer de beauté. L'animation du film reste très léchée dans son ensemble, mais la beauté plastique de scènes "conventionnelles" m'a semblé plus surfaite et gratuite, sans à-propos avec l'intrigue de toute façon pauvre, et n'égale pas la splendeur des séquences illustrant les prêches

Un film que j'ai du mal à appréhender, disais-je. Je ne peux en faire un chef-d’œuvre, ni même un vraiment bon film. Mais la beauté des séquences de prêche mérite assurément le coup d'oeil.

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18 octobre 2015 7 18 /10 /octobre /2015 16:11
Cycle Laurent Gaudé

Découverte fabuleuse à côté de laquelle je serai passé sans l'avis éclairé du camarade Patrice Lajoye, avec sa chronique de La Mort du roi Tsongor sur son blog Palabres éclectiques.

Découverte fabuleuse, donc, d'un auteur français à la plume admirable dont les deux livres que j'ai lu (La Mort du roi Tsongor, donc, suivi de La Porte des Enfers) prouvent que les œuvres littéraires dites "de l'imaginaire" publiées en collection de littérature blanche n'ont rien à envier à celles publiées dans des collection spécialisées, quoiqu'en disent les puristes. En effet ces deux romans pourraient tout à fait y être publié, surtout La Mort du roi Tsongor qui, comme le disait le blog suscité, serait appelé fantasy.

La Mort du roi Tsongor a en outre un grand mérite qui reste précieux dans notre fantasy encore ethnocentrée : il se passe dans un monde inspiré dans l'Afrique. Paradoxalement, le ton grandiose de l'histoire, avec notamment le vision de l'au-delà, puise davantage à la mythologie grecque, à la tragédie et à l'épopée homérique, ce qui n'a rien d'étonnant quand on sait que l'auteur est issu du théâtre.

Tsongor, roi du plus grand empire qui ait jamais existé et qu'il a a bâti lui-même, est sur le point de marier sa fille Samilia avec le prince des terres du sel, mais le même jour il doit mourir de la main de son serviteur Katabolonga, en vertu d'un pacte qui les lie depuis de longues années. Hélas, à ce moment très mal choisi, un autre prétendant vient revendiquer Samilia en vertu d'une promesse adolescente. Massaba, la capitale du roi Tsongor, sombrera dans des décennies de guerre dévastatrice, pendant que Souba, le plus jeune fils du roi, sera chargé par celui-ci de parcourir le monde pour bâtir sept tombeaux pour son père, et que Katabolonga veillera sur sa dépouille dont l'âme ne connaitra la paix qu'après le retour de Souba.

Difficile de rendre compte de l'éclat épique et le le poésie flamboyante de ce roman. La prose poétique de l'auteur, renversante malgré des phrases hachées qui sont le seul détail qui m'ait un peu gêné dans le livre (mais je pinaille), est à l'image de l'univers et des personnages, évoquant les textes anciens. Ceci est tout sauf empesé (n'en déplaise aux lycéens qui ont lancé, aux dernières épreuves du bac, une polémique d'une grande vacuité sur un autre texte de l'auteur), mais au contraire plein de vie et de fureur, une vie et une fureur très shakespeariennes finalement, et rempli d'images hallucinées et poétiques dont on retrouvera un pendant dans La Porte des Enfers.

Ce dernier est bien plus complexe à appréhender, et me donnera plus de matière à m'étendre. Dans ce roman paru six après le précédent, en 2008, Laurent Gaudé délaisse l'univers des grands mythes pour la ville de Naples dans un passé tout proche (entre 1980 et 2002), une région napolitaine que l'auteur connait manifestement par cœur et restitue avec brio. Matteo et sa femme Giulana ont perdu leur fils de Pippo, âgé de six ans, dans une fusillade. Leur vie est dévastée, à plus forte raison pour Giulana qui sombre peu à peu dans la folie. Puis Matteo rencontre par hasard quatre personnages insolites qui lui révèlent que le monde des morts existent et qu'on peut y descendre...parallèlement, nous suivons Pippo lui-même, revenu d'entre les morts et âgé d'une vingtaine d'année de plus.

Ce roman constitue un prodigieux exercice de corde raide. En effet, il est dans l'excès permanent, et notamment l'excès de pathos, qui en fait un roman incroyablement morbide. Il tente en outre un mélange très périlleux des genres et des registres, entre le roman psychologique très grave sur le thème du deuil et un côté très "roman populaire", que le premier chapitre (sur Pippo adulte) prépare déjà un peu, mais qui culmine à mi-parcours du roman dans la rencontre improbable de Matteo avec la troupes bigarrée et burlesque qui va l'amener aux Enfers. La seconde partie, emplies d'images dantesques du monde d'en-bas, contraste singulièrement avec la première plus "littérature blanche". Dans les derniers chapitres vient une scène dont la bizarrerie, sans doute inspirée par les récits mythique, semblerait ridicule chez un autre auteur. Et pourtant, par un miracle d'équilibre due à la prose de l'auteur, tout ceci fonctionne. La plume virtuose de Gaudé, ciselée au scalpel, débarrassée des tics de La Mort du roi Tsongor, fait aisément passer la pilule de la morbidité, rend naturel l'assemblage des deux parties et permet aux lecteurs, par l'art consommé du récit, de croire aux plus grosses énormités, comme une porte des Enfers à Naples même. Difficile, donc, de décrire la réussite de ce roman. A lire.

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9 septembre 2015 3 09 /09 /septembre /2015 01:34
Aelita, de Yakov Protazanov

Il y a avait déjà un moment que j'ai entendu parler, et à plusieurs reprises, d'Aelita, classique méconnu du cinéma essèfe, datant du cinéma muet soviétique, puis l'avait oublié comme tant d'autre chose au milieu d'une saturation d'info so XXIe siècle, celle-ci fut-elle rencontrée, dans le cas présent, au sein d'une communauté web pourtant très ciblée, la page facebook du club des Savanturiers. Puis, l'occasion faisant le larron, je l'ai chapardé sur le disque dur d'un pote. Ce qui fait que je ne l'ai pas vu dans les conditions optimales, car, ignorant complétement qu'il existe une édition DVD française, je l'ai regardé avec des cartons anglais et sans sous-titre (encore heureux que les cartons n'étaient pas dans la langue de Pouchkine). Je ne prétendrais donc pas avoir tout compris au métrage, même si j'ai à peu près réussi à suivre le fil.

Dans ce film de 1924, adapté d'un roman d'Alexeï Tolstoï (à ne pas confondre avec Léon, on ne sait jamais...), un ingénieur russe, Los, s'offre à décoder un message reçu par toutes les radios de la terre, et découvre qu'il vient de Mars. Pendant ce temps, à des millions de kilomètres de là, Aelita, Reine de Mars, tombe amoureuses de de l'image de Los captée par ses savants.

Si Aelita est un film extrêmement novateur et même visionnaire (j'y reviendrais) on ne saurait prétendre qu'il a bien vieilli. Entendons-nous, cela n'est pas du à l'esthétique très kitsh des scènes martiennes, qui est au contraire l'aspect le plus visionnaire du film, mais au fait que ces scènes martiennes n'occupent pas une grande place sur la durée de celui-ci (au moins ne se font-elles pas attendre), entrecoupées d'un peu moins d'une heure de remplissage, l'intrigue terrestre, avec une triangulaire amoureuse certes pas gratuite car débouchant sur un hallucinant climax final onirique sur Mars, mais qui traine en longueur avec des scènes relevant d'une propagande révolutionnaire qui re-certes jouera aussi son rôle à la fin (Aelita est bien un film à la gloire de la Révolution d'octobre, qu'il s'agit d'exporter vers les étoiles -tout ceci n'est bien sûr pas du tout subtil, mais on s'en fiche), mais qui contribuent à étirer l'intrigue terrienne dans des circonvolutions guère passionnantes. Est-ce à dire qu'Aelita aurait été un bon court ou moyen-métrage ? Je n'en sais rien, il est comme il nous est parvenu, voilà tout.

Néanmoins, contrairement à bien de nos blockbusters dont le spectaculaire superficiel ne compense pas le le remplissage, les scènes martiennes du film mérite largement de le voir. Je parlais d'esthétique visionnaire : il est difficile de croire que de telle scène sont été tourné dans un film des années 20, on croirait plus volontiers une série B de science-fiction des années 50-60. Sans doute l'avant-gardisme soviétique, celui que l'avènement de Staline a tué, est-il à l’œuvre derrière cette exemple précis d'avant-gardisme, comme l’expressionnisme allemand derrière d'autres films de science-fiction à peu près contemporains. Un avant-gardisme qui est susceptible de faire d'Aelita un objet de fascination pour tout amateur de SF plusieurs décennie après sa sortie.

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