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15 janvier 2017 7 15 /01 /janvier /2017 14:06

  Oui, déjà...j'aurais pu inclure les chroniques des trois films dont il sera question ici dans mon Cycle Jean Rollin III publié seulement hier, mais c'est à peine rédigé celui-ci que je me rendais compte que je n'avais pas fait le tour, qu'il restait des films de Rollin à voir, à la fois intéressants (enfin, un peu moins pour l'un d'entre eux, j'y reviens dans un instant), et trouvables facilement sur le net (y compris, pour les deux derniers film dont je parlerais, sur Youtube, même pas besoin de *bip*).

 

En les chroniquant dans leur ordre de parution, je vais me débarrasser tout de suite du plus mauvais : La Nuit des Traquées (1980). Cette incursion, rare dans l'oeuvre de Rollin, dans le domaine de thriller est signé de son vrai nom, pas d'un pseudonyme comme ses productions les plus alimentaires (pornos, nanars comme le cultissime Le Lac des Morts-vivants, qui a au moins le mérite d'être drôle) et Nanarland le classe, dans un passage en revue hâtif il faut dire, parmi ses films plus personnels, mais je penche plutôt pour un film de commande, pas comme ses méfaits sous pseudo donc, plutôt comme Les Raisins de la Mort, qui était assez intéressant...tandis que celui-ci, je ne sais pas, il me déconcerte.

L'idée de base est assez originale : un jeune homme recueille une jeune femme -un autre rôle "traditionnel" de Brigitte Lahaie- qui tente de s'évader d'un sinistre building où on enferme les malades d'une amnésie rare, celle-ci étant plutôt bien décrite et exploitée (les patients n'ont même plus de mémoires à court terme, et ceci les achemine vers un état végétatif, sauf quand ils ont des sursauts leur permettant de retrouver un instant de vieux souvenirs, et permettant un sursaut de rebellion). Cette histoire a un côté touchant et horrifiant à la fois, assez tragique (le tragique rejoignant un côté militant maladroit et une histoire d'amour, des traits qui montrent qu'on est toujours chez Rollin) mais gâché par l'interprétation calamiteuse et plus encore par le côté racoleur des scènes de sévices entre patients. Dans l'ensemble, le film est plutôt laborieux. Reste le goût très sûr de Rollin pour les décors réels, ici non plus gothique mais modernes et glaciaux, et au moins une très belle scène, la scène finale, merveilleuse de poésie, qui sauve presque le film à elle seule.

 

En revanche, Perdues dans New York (1991) est d'une toute autre trempe, pour ne pas dire qu'il s'agit d'un des meilleurs films de Rollin. Ce moyen-métrage de 52 minutes, classé expérimental (ce qui veut tout et rien dire) est réputé être l'un des plus personnels et hermétiques du réalisateur. Ce qui ne l'empêche pas de raconter une histoire, celle de Michelle, une vieille femme aveugle qui se rappelle avec une nostalgie douloureuse son enfance dans le Nord, sa rencontre, près d'une église fortifiée, avec la petite Marie et son fétiche, la Déesse-lune. Celle-ci transporte d'abord les deux petites filles dans leur livre d'image où sont contenues toutes les histoires de la littérature populaire et du cinéma (Rollin commence à exploiter l'imagerie populaire, quelques années avant Les Deux orphelines vampires), dont...les films de Rollin lui-même, comme si celui-ci voulait faire un film-testament seize ans avant La Nuit des horloges. Puis, devenue deux belles jeunes femmes, sur une plage de Dieppe chère à Rollin, sans qu'on sache jamais -c'est le noeud du film- si elles grandissent et vieillissent vraiment où si toutes leurs vies sont contenues dans leurs rêves d'enfant, la Déesse-lune les transportent à New York, une New York de légende où l'ombre de Fu Manchu plane encore sur Chinatown et où les femmes-vampires chères à Rollin hantent les rues la nuit, et où les deux jeunes femmes vont se chercher, se retrouver puis se perdre à nouveau. Une belle histoire en fil rouge, mais compliquée par la confusion entre rêve et réalité, par l'intrigue déconstruite et par des scènes énigmatiques, le tout méritant bien son titre de film expérimental, le qualificatif d'hermétique, mais dégageant une véritable beauté. Un joyau de la filmographiqie rollinienne.

 

Concluons de façon très adapté avec le fameux film-testament de Rollin, La Nuit des horloges. (2007).

Celui-ci est souvent comparé à La Table tournante de Paul Grimault, pour la rétrospective des oeuvres du réal. Il y a de ça, notamment dans l'usage de scènes de ses anciens films (montées de façon très habiles), mais le métrage me fait surtout penser à l'un des films qui a marqué ma jeunesse, Le Testament d'Orphée de Jean Cocteau. Ici, il s'agit de voyager, plus encore que dans l'oeuvre, dans l'imaginaire du cinéaste et de l'écrivain. Le fin du fin est que Rollin est absent du film : son alter ego, Michel Jean (simple inversion de son vrai prénom) est mort (enfin, rien n'est moins sûr, mais le fait est qu'on ne le verra jamais) sa cousine imaginaire Isabelle (incarnée par Ovidie) rencontre au cours de ses pérégrinations dans les lieux liées à sa mémoire des personnages fantastiques issus de son imaginaire. Il y a dans cette intrigue une façon de faire un pied-de-nez à l'égocentrisme propre à beaucoup d'artistes, et c'est là que le film se montre le plus passionnant pour quelqu'un qui connait bien l'oeuvre de Rollin : celui-ci ne se contente pas de faire voyager Isabelle et son spectateur dans son propre imaginaire, mais aussi das celui des autres, des artistes qui l'ont marqué, des grands poètes aux films et romans populaires. Les décors où se déroule le film marque cette diversité : au Père-Lachaise, la tombe de "Michel Jean" voisine avec celle de Raymond Roussel sur laquelle un exemplaire de  Locus Solus  est posé, sa maison pleine de souvenirs côtoie un autre monde macabre établi dans un musée d'Histoire Naturelle. Le film développe en outre une intéressante réflexion sur le rapport entre rêve et réalité : on ne sait jamais si Isabelle rencontre les personnages de "Michel Jean" ou les acteurs qui les incarnent. Si le film exalte l'imagination, c'est avec une certaine ironie, notamment à la fin, qui montre que Rollin a conscience de la mortalité de son oeuvre, encore une belle preuve de modestie. Bien sûr, pour apprécier ce film, il vaut mieux bien connaître l'oeuvre de Rollin...merde, serais-je devenu un fan hardcore ?  

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14 janvier 2017 6 14 /01 /janvier /2017 11:12

  Ca faisait bien deux ans que je n'avais pas chroniqué de film de Jean Rollin...que je n'en avais pas vu, non plus, de toute façon. Pour mémoire, mes deux précédentes chroniques, englobant quatre films, sont à lire ici et .

 

Depuis, tout récemment, j'ai poursuivi l'exploration d'une filmographie où rien n'est jamais tout à fait abouti, mais qu'on ne peut résumer à de la banale série Z. J'ai donc vu, en une semaine, non plus deux, mais sept films, plus deux court-métrages, auxquels il conviendrait de rajouter un film vu justement il y a deux ans, juste après mes derniers visionnage, et sur lequel j'avais même teasé  à la fin de ma dernière chronique avant de renoncer à le chroniquer. Mais il n'est pas trop tard pour dire quelques mots de ce Masque de la Méduse.

 

Le Masque de la Méduse, dernier film de Rollin avant son décès en 2010, et qui, avec La Nuit des horloges que je n'ai pas vu, joue le rôle de film-testament, a été une petite déception pour moi. Avec son sujet original qui change des vampires rolliniens (les trois Gorgones qui règlent leurs comptes -surtout les deux aînées, Méduse et Euryale, en fait, la "jeune" Sthéno est réduite à l'état animal au début du film- de nos jours dans le Théâtre du Grand-Guignol) avec quelques scène magnifiques comme la pétrification d'Euryale, avec son ambiance surréaliste pleinement  assumée (la scène de la jeune musicienne pétrifiée n'est pas du tout justifiée, ce qui est reposant chez un cinéaste qui a souvent eu tendance  à trouver des justifications tirées par les cheveux à ses délires), avec sa seconde partie au Père-Lachaise (toujours fasciné par les cimetières, le Rollin) qui commence de manière rigolote et finit de manière mélancolique, Le Masque de la Méduse ne manque pas de qualités et a tout pour être l'un des "meilleurs" films personnels de Rollin. Malheureusement, le cinéaste cède à une tentation latente dans toute son oeuvre personnelle, mais qu'il avait su gommer avec ses anciens films : faire du théâtre filmé (normal, me diriez-vous pour un film qui se passe au Grand-Guignol), très statique, le genre de cinéma  qui me gonfle déjà avec de bons acteurs, alors avec des acteurs rolliniens...assez décevant, donc, mais j'en garde de belles images.

 

Maintenant, passons aux films de mon dernier cycle de visionnage, que je vais chroniquer dans leur ordre de parution au ciné. Commençons par dire un petit mot de deux court-métrages visibles sur Youtube. Les Amours jaunes (1958), simple mise en image d'une lecture d'un poème de Tristan Corbière, m'a pas mal ennuyé, un  peu pour la même raison que Le Masque de la Méduse (je ne regarde pas un film pour entendre lire un texte, même si les images sont belles -ici, une saynètes sur une plage récurrente dans la film de Rollin, et des dessins érotiques d'un style naïf). En revanche, j'ai été bien plus convaincu par Les Pays loins (1965), où  une femme et un homme qui ne sait plus d'où il vient se retrouvent égarés par magie dans un pays dans ils ne parlent par la langue. Dans ce récit énigmatique et poétique, Rollin se montre plus à l'aise dans un format court (le film dure un quart d'heure) que sur un long-métrage où il s'empêtre dans ses intrigues, quelles que que puisse être les qualités de ses longs.

 

Le premier long-métrage de Jean Rollin justement, Le Viol du vampire (1968) est un assemblage de deux court-métrages, Le Viol du vampire proprement dit et La Reine des vampires, sans se soucier forcément qu'ils soient toujours cohérent entre eux. L'intrigue est la plus complexe de la filmo de Rollin, parfois difficile à suivre : cela commence avec deux psys, un psychiatres réactionnaire et un psychanalyste plus moderne, qui viennent avec la compagne du premier se pencher sur le cas de quatre jeunes filles gardées recluses par un châtelain, qui affirme qu'elles sont des vampires et que l'une d'elle a été traumatisé par un viol survenu il y a deux siècles. Par la suite, tous ces personnages seront jetés sur les routes et tenteront d'échapper aux griffes de la Reine des vampires. Ce film qui a failli être le dernier de Rollin, dégoûté par son accueil, est aussi l'un de ses plus fous. C'est fou esthétiquement (notons que ce premier film est encore en noir et blanc) avec ses décors dont je me demande toujours où Rollin va les chercher (dans quels châteaux  filment-ils ?) ses plans expérimentaux (notamment ceux filmés à l'envers), la musique free jazz ou contemporaine (Rollin était à la pointe de la modernité musicale dans ses premiers films) qui joue parfois entre le jeu "off" et le jeu dans le film même. En terme d'intrigue, si c'est tout sauf maîtrisé, c'est encore l'apogée de la poésie rollinienne, pas du tout réaliste, traversée de références aux mythe et au conte (la comptine de la vampire aveugle, le stratagème tirés par les cheveux qu'utilise le châtelain pour se faire passer pour le Diable auprès des vampires, complétement incohérent -il serait plus cohérent dans un conte populaire facétieux- mais on s'en moque), et par un souffle tragique.

 

Après deux films déjà chroniqués, on arrive à Requiem pour un vampire (1971), où deux écolière en cavale, déguisées en clown (une des figures récurrente chez Jean Rollin), tombe sous la coupe d'un clan de vampire vivant dans un château en ruine. Une déception pour ma part : il y a encore un peu de la folie surréaliste de ses premiers films (par ailleurs, le film est curieux par le fait qu'on y parle presque pas avant la quarantième minute) mais trop peu pour compenser à mes yeux le cliché dans laquelle verse l'esthétique fantastique gothique, comme dans un peu tous ses films, mais sans arriver ici à le sublimer. Et puis j'ai été particulièrement gonflé par la dimension érotique, non seulement à la limite du porno ici (pression des producteur, si j'en crois Nanarland) mais basée sur l'image du viol mise en scène avec une grosse dose de voyeurisme.

 

La Rose de fer (1973) est en revanche un bien meilleur cru, c'est peu dire. Ce film où l'aspect fantastique  es ténu, toujours souterrain, montre un couple d'amoureux s'égarer, lors de leur premier rendez-vous, dans un cimetière la nuit...et c'est tout. Nous ne verrons rien d'autre de tout le film, et ce qu'en fait Rollin est bluffant. Il parvient à créer une véritable horreur psychologique autour de ces deux amants qui déraillent chacun de façon différente dans ce lieu malsain, le jeune homme sceptique et sûr de lui, irrespectueux envers les morts, qui perd tout self-control, et la jeune fille un peu mystique, un peu effrayée au début, qui au contraire se sent de plus en plus à l'aise dans le cimetière et devient franchement inquiétante. Malgré sa lenteur et le jeu toujours peu convaincant de ses acteurs, La Rose de fer est peut être ce qui, dans la filmographie de Rollin, s'apparente le plus à un bon film. Ce n'est pas le plus fou, malgré deux apparitions de personnages surréalistes (dont encore un clown), mais assurément l'un des meilleurs.

 

Après Les Démoniaques (1974) déjà chroniqué, s'ensuit une période où Rollin met en sourdine son inspiration surréaliste sous les conseils des producteurs. Les Raisins de la mort (1978), première incursion de Rollin dans l'univers du film de zombie, relève déjà du scénario de série B, survival d'une jeune fille dans une campagne du sud-ouest où des pesticides des vignes transforment les gens en malades putréfiés animés de folies meurtrières (mais pas débiles comme les zombies habituels, et pas réellement mort-vivants non plus). C'est basique au niveau du scénario, mais on retrouve l'esthétique sublime du réal, avec les paysage pyrénéens magnifiquement mis en valeur, la musique planante aux allures de krautrock, les plans expressionnistes, la fascination de Rollin pour les belles jeunes filles en robe blanche (dont Brigitte Lahaie dans son premier rôle au cinéma "traditionnel"), le très beau plan final. C'est aussi un film où Jean Rollin affiche clairement ses sympathies anars, de façon plus audacieuse et moins allégorique que dans La Vampire nue. Parfois franchement nanardesque (les effets spéciaux de la scène de décapitation sont risibles) mais agréable. 

 

Fascination (1979) est un peu plus personnel, surtout qu'il renoue avec l'obsession de Rollin pour les vampires (zut, spoiler). Le film se passe en 1905 (le retour dans le passé est peu courant dans les films de Rollin, qui sont d'habitude à la fois contemporains et atemporels) et montre un truand en cavale, poursuivi par ses complices qu'il a doublé, trouver refuge dans un château où vivent deux mystérieuses jeunes filles (dont, encore, Brigitte Lahaie), aussi belles qu'inquiétantes. On retrouve le fantastique gothique cher à Rollin, même si le grain de folie surréaliste est moins présent (mais l'est quand même, avec la scène étrange et étonnante du duel contre une fausse Faucheuse). Rollin commence à faire du Rollin, mais ça se laisse suivre avec plaisir pour qui apprécie son cinéma, malgré l'omniprésence d'un érotisme pas toujours très sain, sans commune mesure cependant avec Requiem pour un vampire.

 

On arrive au terme de ce billet et on fait un saut dans le temps avec Les Deux orphelines vampires (1997) qui marque un grand retour au source pour Jean Rollin. Le film raconte les aventures sanglantes de deux orphelines, élevées par des soeurs avant d'être adoptées par un ophtalmologiste, et qui représentent une espèce de vampire originale : elles sont aveugles le jour mais, c'est leur secret, voient la nuit. A ma grande surprise, Les deux orphelines vampires est un très bon cru rollinien, qui renoue avec ses visions folles, les trois créatures de la nuit que les orphelines croisent au cours de leurs aventures (quand bien même la seconde est mise en scène avec des effets spéciaux risibles), les références à la culture aztèques dont les héroïnes seraient d'anciennes déesses avides de sang, l'usage de l'imagerie populaire, par ailleurs exploitée dans le générique de début et le générique de fin, très contrastés (le film commence sur l'innocence naïve et finit sur la monstruosité). L'ensemble du métrage dégage un certain souffle romanesque et n'est pas non plus dépourvu d'humour. Malgré la musique intéressante mais envahissante, au point qu'elle masquer certains dialogues, le film offre un beau voyage, et c'est un plaisir de voir la regrettée Gudule jouer dans le film.

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31 décembre 2016 6 31 /12 /décembre /2016 17:20

  La jeune fille sans mains faisait partie des films que j'attendais le plus de la fin d'année 2016, pas parce qu'il est encensé par Télérama et consort, toute sorte de magazine que je ne lis pas, mais parce que j'ai craqué, que dis-je fondu devant la bande-annonce.

  J'ai quand même eu un peu peur au tout début du visionnage, pour les même raison qui m'ont fait craquer sur la BA : le film d'animation de Sebastien Laudenbach est ouvertement esthétisant, et j'ai eu un moment de doute sur sa capacité à tenir la durée d'un long-métrage. En fait, il en est tout a fait capable et remporte le défi haut la main en ne délaissant pas son intrigue. 

  Commençons par parler d'esthétique, car c'est l'attrait principal du film, n'est-ce pas ? Les dessins de Laudenbach, à l'aspect artisanal (on voit bien que ce n'est pas fait à l'ordi, ceci dit sans considérations réacs, on peut faire de belles choses à l'ordi) tranchent avec tout ce à quoi nous ont habitué les conventions de l'animation. Epurés au dernier degré, à la limite de l'abstraction, les couleurs changent sans prévenir d'un plan à l'autre, et même parfois les traits des personnages (et pas seulement le Diable -ou plutôt un démon de cet univers paganisé- le seul personnage à être réellement protéiforme). Ca pourrait être illisible, mais Laudenbach parvient toujours  à se maintenir sur la corde raide, et l'animation est fluide de bout en bout. Le métrage regorge de plans sublimes : je retiens particulièrement le tout dernier, mais il est impossible d'en faire un inventaire, le film est beau dans son ensemble.

Puisqu'on parle d'esthétique, glissons un mot sur la musique, très beau rock alternatif planant composée par Oilivier Mellano, le guitariste de nombreux groupe dont Dominique A., ainsi que de la chanteuse Laetitia Shériff qui interpréte ici la jolie chanson du générique.

  Et comme je le disais plus haut, le film se paie le luxe de ne pas délaisser son intrigue. Certes, celle-ci est emprunté au conte des frères Grimm, mais Laudenbach se l'approprie, tout en restant fidèle à son esprit. La violence du conte est exacerbée, même si elle est loin d'être absente du conte originel. La sexualité des personnages n'est pas gommée (sans qu'il y ait pourtant aucune scène explicite) comme il est d'usage d'habitude dans un dessin animé adapté d'un conte ; Laudenbach semble prendre un malin plaisir à nous prouver que le conte, ce n'est pas que pour les enfants. Le conte de Grimm devient plus universel, grâce notamment à un artifice que j'ai déjà évoqué, visant à le paganiser, une mystérieuse déesse de l'eau remplaçant les anges du conte originel. Certains approfondissement sont intéressant, tel le retour du roi, mari de l'héroïne, de la guerre...je ne me souviens plus de ce que dit le conte, s'il est allusif ou explicite sur le succès du roi, mais je doute fort que, comme ici, il revienne vaincu ! Autre approfondissement intéressant, l'adaptation joue volontiers la carte du réalisme, avec notamment cette jeune fille sans mains à qui les mains en or que son prince lui offre en remplacement ne servent strictement à rien, et qui se débrouille difficilement, mais avec courage et détermination, quand elle trouve son refuge et celui de son bébé après avoir été chassés tous deux du palais.

Très éloigné des niaiseries qu'on peut voir actuellement, surtout en dessin animé, surtout adapté de conte, et surtout, pour ceux qui l'auront vu au moment de sa sortie, en période des fêtes. Je recommande chaudement. 

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30 décembre 2016 5 30 /12 /décembre /2016 18:18

  Le distributeur Malavida, qui fait décidément un excellent boulot, comparable à celui de ED distribution dans la mise en valeur de films rares, viennent de sortir au cinéma (et donc sans doute prochainement en DVD, heureusement, car comme une nouille ma chronique est en retard et il n'est pas sûr que la chose soit encore à l'affiche quelque part en France) quatre des tous premiers court-métrages de Walt Disney, datant d'entre 1924 et 1926, sous le titre Alice Comedies. Une bonne idée de ressortir des cartons ces rarissimes autant que ravissants premiers bricolages du maître, à une époque où les moyens considérables des studios Disney actuels n'ont d'égal que leur manque d'idée. Malavida a fait un prodigieux travail de restauration, et a eu la bonne idée de sonoriser les intertitres et les sous-titres de ces films muets pour le jeune public. Bon, peut-être était-ce une moins bonne idée de les sonoriser avec une voix d'enfant, ce qui est rasoir pour un spectateur adulte (largement majoritaire aux deux séances ciné auxquelles j'ai assisté, faut-il noter), mais vu le travail accompli et la chance de voir ces films aujourd'hui, on passera l'éponge.  

Les Alice Comedies, ce sont donc les aventures d'Alice, non pas l'Alice de Lewis Caroll que mettra ultérieurement en scène le grand Walt, mais une petite fille qui n'a rien à voir, jouée par une jeune actrice en chair et en os (Virginie Davis dans trois des courts-métrages, Margie Gay dans Alice chef des pompiers, plus tardif), et qui vit des aventures fantastiques (le plus souvent justifiée par le récit d'enfant ou le rêve, ce qui est joliment désuet) dans un univers mêlant prise de vue réelle et animation, ce que je ne pensais même pas possible dans les années 20. Un exploit technique certes, mais qui ne cherche pas à en mettre plein la vue comme nos blockbusters (dont ceux des studios Disney actuel), les moyens de l'époque ne le permettant pas (quand Alice se débat dans les tentacules d'une pieuvre dans Une journée à la mer, on n'y croit pas une seconde, mais on s'en fiche, l'imagination fait le reste), et le grand Walt n'en oublie que moins de raconter des histoires, avec toutes les qualités des grands cartoonistes de l'époque : imagination, poésie, humour.

  Mais les Alice Comedies ne dont pas seulement intéressantes en tant que divertissement, même si celui-ci est excellent. Il est aussi un témoignage très éloigné des clichés sur l'esprit de Walt Disney. Quand bien même les films du maître, et même la plupart des films d'animation des studios en général, sont pour moi un souvenir d'enfance lointain, les discussions que j'ai pu avoir là-dessus m'ont convaincu depuis longtemps que l'oeuvre de Walt n'était pas l'archétype de la mièvrerie pour laquelle on voulait la faire passer. Mais ce qui m'a davantage surpris récemment, à la faveur d'une discussion sur les réseaux sociaux, c'est d'apprendre que Walt Disney était plus novateurs qu'on ne le pense sur les questions de genre. Je vois ce que cela voulait dire après visionnage des Alice Comedies : Alice est une petite fille émancipée avant l'heure. Dans le Pestacle du Far West, elle donne une raclée à des garçons  de trois fois son poids pour les forcer à aimer ses histoires, où elle se donne déjà le beau rôle d'une sorte de Calamity Jane. Dans La Maison hantée, elle est la seule à accepter de rechercher une balle de baseball dans la maison du titre, quand tous les garçons ont la frousse. Bref, on est loin des princesse Disney, et cela ne rend que plus intéressant ces premiers court-métrages.

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30 décembre 2016 5 30 /12 /décembre /2016 17:37

 Que ce soit dit : Jean-François Laguionie est pour moi (et pas que pour moi, d'ailleurs, je viens de le lire sur Wikipédouille, sans même leur avoir copié) l'un des meilleurs réalisateurs français d'animation. A travers ses courts et longs-métrages, il tisse depuis plus de soixante ans une oeuvre remarquable non seulement par sa beauté esthétique, mais aussi par la richesse et la poésie de ses scénarios, parfois franchement originaux comme celui du Tableau. Beaucoup de ses oeuvres (la plupart, en fait, c'est peut-être moins vrai pour son plus célèbre long-métrage, Le Château des singes, plus potache, mais néanmoins intelligent dans le propos) ont la particularité de pouvoir être vues aussi bien par des adultes que par des enfants. Un long-métrage comme son premier, Gwen, le livre de sable, est sans doute même davantage destiné aux adultes, difficiles d'accès même pour ceux-ci, et le public adulte est peut-être également la cible privilégiée de son tout dernier, Louise en hiver, sorti sur nos écrans le mois denovembre dernier (et sans doute plus à l'affiche, il ne l'est plus à Lille en tout cas, c'est malin de prendre tant de retard dans ma chronique...).

Après ces grand récit d'aventures que sont Le Château des singes, L'Île de Black Morr (le plus aventureux justement, car hommage aux récits de pirates et de chasse au trésor) et Le Tableau, que raconte donc Louise en hiver ? Si on le compare à ses prédécesseurs, pas grands chose, semble-t-il. Louise, octogénaire qui vit seule dans un village en bord de mer, se prépare à rejoindre sa famille à l'automne, mais elle manque le dernier train et, faute de moyens de communication, se retrouve bloquée au village pour l'hiver. Pour comble de malchance, une inondation la chasse de sa confortable maison et la contraint à se construire une cabane sur la plage. Et c'est tout, le film ne racontera pas autre chose que son hiver sur la plage.

  C'est tout, et en même temps c'est beaucoup de chose, car le film est un magnifique récit sur la solitude et sur le handicap -il est évident que Louise n'a pas toute sa tête. Laguionie traite ces thèmes sensibles avec tact par le biais de l'onirisme, de sorte que l'aventure des précédents long-métrages n'a pas disparue de celui-ci : elle est devenue intérieure. Louise y parle avec un chien errant et avec un pendu, rêve qu'elle comparaît au tribunal des oiseaux, revis sa jeunesse dans un mystérieux monde souterrain, jeunesse par ailleurs pleine de mystère : l'un de ses amis d'enfance était-il vraiment capable de voler ? 

  Le film pourrait déstabiliser le public des précédents films de Laguinonie. J'aurais d'ailleurs été curieux de récolter l'avis du seul enfant présent dans la salle. S'il n'y rien de choquant dans le film pour un enfant (à la rigueur, certaines scènes pourrait titiller les excités de la Manif pour Tous), ceux-ci, mais aussi, soyons justes, beaucoup d'adultes, pourraient avoir l'impression qu'il ne s'y passe rien. En fait, c'est peut-être le film de Laguionie où il se passe le plus de choses. Si le sci fiste que je suis a encore tendance à lui préférer un film comme Le Tableau, force m'est de reconnaître que Louise en hiver est peut-être son long-métrage le plus personnel et le plus adulte.

Et bien sûr, c'est à pleurer de beauté visuellement.

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30 décembre 2016 5 30 /12 /décembre /2016 15:19

  On a parfois de belles surprises en chinant en bibliothèque. C'est par pur hasard que j'ai pris Coeur de glace dans un des bacs à BD de la bibli du coin, attiré sans doute par la fort jolie couverture. Très vite, quelques images m'ont accroché l'oeil et m'ont fait pressentir que je tenais entre les mains davantage qu'une énième bande dessinée fantasy archi-classique. Un feuilletage plus attentif m'a permis de me rendre compte qu'il s'agissait d'une adaptation de La Reine des Neiges d'Andersen ; dés lors, c'était vendu pour moi, La Reine de Neiges  ayant été l'un de mes contes préférés, peut-être même mon préféré, quand j'étais môme.

  La lecture prolongea la surprise de la découverte, car Coeur de glace est une adaptation très libre du conte d'Andersen. Parvenant à faire tenir en un peu plus de 60 pages les épisodes principaux  de la quête de Gerda à la recherche son ami Kay enlevé par la Reine des Neiges, le scénariste Patrick Pion l'a tordu et retordu dans une direction qui m'aurait rendu sceptique si on me l'avait simplement présenté sur le papier avant lecture (comme je vais vous le faire, quoi...) tant c'est devenu un gimmick : une relecture "trash", ou du moins bien plus noire. Mais avec Patrick Pion et la dessinatrice Marie Pommepuy, c'est intéressant, car la noirceur (pas très éloigné de l'esprit des contes, finalement) et ce qu'il faut bien appeler l'horreur ne font pas oublier la poésie du conte originel, et sans doute d'un peu de folklore nordique (les trois petites filles descendant la rivière sur un couffin est apparemment un motif folklorique, que j'avais déjà vu dans le film Tales of the Gimili hospital de Guy Maddin), et les deux auteurs insuffle à ce récit une certaine grâce, très bien rendues par de très jolies couleurs, pâles comme la lumière du Nord. La dessinatrice a recours à au moins deux reprises à une horreur très graphiques, très organique (c'est pas encore Cronenberg, mais il y a de l'idée), que son coup de crayon rend très bien. Mais la noirceur du récit  ne s'appuie pas seulement sur l'horreur, mais aussi sur son amoralité, et notamment sur l'égoïsme et la lâcheté du personnage de Kay, qui en donne un grand coup au mythe de l'amour pur, ici repris de façon très ironique, et donc très moderne.

Cet album est un must en matière de relecture de conte, l'ironie moderne et l'emprunt d'images  neuves à notre imaginaire contemporain n'empêchant pas un respect profond de l'oeuvre original.

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30 décembre 2016 5 30 /12 /décembre /2016 14:25

  J'ignorais tout de Panaït Istrati, auteur un peu oublié aujourd'hui, jusqu'à ce que j'assiste à une conférence, ou pour être précis à une rencontre avec Jacques Baujard autour de son livre Panaït Istrati, l'amitié vagabonde, qui s'avérait une discussion passionnante, même pour quelqu'un qui comme moi n'avait pas lu cette biographie et n'était paradoxalement pas forcément tenté de le faire, n'étant pas fan de biographies (mais bon, quand même, pourquoi pas, un jour). Au lieu de cela, je me suis attaqué directement à l'oeuvre du bonhomme, avec un de ses courts romans, Les Chardons du Baragan, comme lecture de vacances (il y a quelques chose comme la bagatelle de trois mois, très peu de temps après la dernière chronique de ce blog, c'est fou ce que je suis à jour encore une fois). 

Mais au fait, qui est Panaït Istrati ? Personnage fascinant que cet écrivain roumain d'expression française, né en 1884 dans un milieu extrêmement pauvre et entièrement autodidacte, ayant passé sa jeunesse à voyager (et à nouer de belles amitiés, pivot de l'essai de Baujard, comme son titre l'indique). Adulé par l'intelligentsia progressiste française des années 20, notamment pour son cycle des aventures d'Adrien Zograffi, il sera traîné dans la boue après avoir fait partie, avec Victor Serge et Boris Souvarine, dans leur livre commun Vers l'autre flamme, des tous premiers intellectuels à dénoncer les réalités du régime soviétiques. D'où un oubli quasi complet de son oeuvre après sa mort, assez jeune, en 1935, jusqu'aux années 60 en France et jusqu'à la fin du régime communiste en roumanie.

Les Chardons du Baragan, paru en 1924, est un très court roman, presque une nouvelle, pas plus de 140 pages, mais il s'avère très dense, sans être pour autant indigeste (encore que certains choix stylistiques...mais j'y reviendrais). Il raconte l'errance à travers la roumanie du narrateur, un môme d'une quinzaine d'année, et de son père, jeté sur les routes par la misère, contraint de quitter leur épouse et mère qu'ils ne reverront jamais. A travers les yeux du narrateur, et sans misérabilisme aucun malgré un thème qui s'y prête, nous découvrons le petit peuple de Roumanie. Pas de misérabilisme, pas seulement car la plume est pudique (la brièveté du roman empêche éventuellement les épanchements larmoyants), mais aussi car il s'agit de rendre leur dignité aux petites gens, et de construire une épopée qui n'a pas besoin de héros convenus, mais dont le seul héros est le petit peuple. Car c'est bien de raconter une révolte qu'il s'agit, les événements qui menèrent à la grande jacquerie paysanne de 1907, et, on s'en doute, à la tragédie de sa répression. 

  La quatrième de couverture dit que le roman allié "lyrisme et réalisme", ce qui est on ne peut plus vrai. Le lyrisme est présent moins dans les histoires de la jacquerie (pas de discours pompeux à craindre, le lyrisme est plus subtil)  que dans le cadre naturel du Baragan, la chaîne de montagne désolée où ne poussent que des chardons qu'emporte le vent. Pas besoin de lourdes descriptions : quelques paragraphes disséminés dans tout le roman suffisent à Istrati à planter un décor grandiose.

  Très beau récit, qui emporte le coeur ; reste la question du style. On ne peut pas dire qu'Istrati écrive mal, très loin de là ; sa plume est plutôt élégante. Mais il use et abuse d'un artifice qui rend la lecture malaisée : la surabondance de termes roumains, dont certains sont traduits en notes, mais dont la plupart ne sont pas traduits. Il y a une forme d'exotisme désuet derrière cet artifice, à l'époque où il s'agissait de faire découvrir la culture roumaine  au reste de l'Europe, et aujourd'hui on en retient surtout une lecture rugueuse.

Un roman qui accuse donc son grand âge, mais qui n'en demeure pas moins un très beau roman, où le souffle époque et lyrique est au service d'un bouleversant message humaniste.       

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Published by Kalev - dans Autres livres
16 septembre 2016 5 16 /09 /septembre /2016 11:31
Bella e perduta, de Pietro Marcello

Le film Bella e perduta ("belle et perdue" dans la langue de Dante) se sera fait discret sur nos écrans, malgré les quelque prix qu'il a remporté dans les festivals (il est plus facile de récompenser un film que de le diffuser, magie de l'industrie cinématographique).

Celle qui est belle et perdue, c'est l'Italie, et peut-être plus précisément la Campanie auquel le réalisateur Pietro Marcello rend un hommage original dans un film inclassable mêlant documentaire et fantastique. En effet, si la séquence d'introduction du film nous plonge dans le fantastique, avec un au-delà vaguement inquiétant ou tout le monde porte le masque de Polichinelle et s'exprime par grognement, si ensuite le narrateur de la séquences suivante est un jeune buffle auquel son maître décédé a demandé qu'on lui accorde le don de la parole, ladite séquence suivante est non seulement ancrée dans la réalité de l'Italie, mais met en scène un personnage qu a vraiment existé et qui interprète son propre rôle : Tommaos Cestrone, "l'Ange du Carditello" un berger (maître du jeune buffle, vous l'aurez deviné), qui s'est chargé tout seul, pendant des années, de restaurer le palais Royal du Carditello, magnifique édifice napolitain du XVIIIe siècle, tombé au main de la Camorra, la mafia napolitaine. Nonobstant les menaces dont il a été victime (les images de manifestations où l'on brandit les photos des morts sont là pour montrer qu'on ne rigole pas avec la Camorra, et le réalisateur a l'honnêteté de donner la parole à ses partisans à travers d'autres scènes de manif), il a passé des années, seuls, à nettoyer le palais devenu un dépôt d'ordure, à l'entretenir, se considérant comme un "bénévole". Le film nous montre ce parcours exemplaire avec un flou chronologique qui confère un flou onirique à ces séquences documentaires.

Seulement voilà, Tommaso, surmené par son travail bénévole, est mort d'un infractus pendant le tournage du film, et cet triste événement a fait dévier ce dernier vers le fantastique. Si, dans le film comme dans la réalité, "l'Ange du Carditello" a eu un héritage (le palais est désormais géré par l’État), Marcello lui imagine un tout autre héritage : Polichinelle en personne, le masque de la Comedia dell'Arte, intermédiaire entre les vivants et les morts, et que personne ne s'étonne de rencontrer dans la rue ou sur les chemins de campagne (au contraire, chacun parle familièrement avec lui), est chargé d'une mission par Tommaso lui-même (très belle scène où Polichinelle écoute et répond à la voix, inaudible pour le spectateur, sortant de la tombe du berger, lieu lui-même propice s'il en est au fantastique, isolée qu'est la tombe sous un arbre). Tommaso lui confie son jeune buffle Sarchiapone, auquel il a demandé au début du film que soit accordée la parole afin de témoigner de ce qu'il a vu, de cette "reggia, belle et perdue". Avec la charge de trouver un maître qui saura prendre soin de cet animal exceptionnel. Et c'est là que ça se corse.

Après un détour chez une fratrie de vieux paysans, Teresa et son frère, occasion d'apprécier le contraste entre la beauté des paysages campanien et la pauvreté de ses habitants, Polichinelle arrive chez le maître en question, un autre personnage (j'ignore si c'est le cas de Teresa et de son frère) qui semble-t-il joue son propre rôle : Genuino, berger et poète.

L'ambiguité du personnage de Genuino est la plus grande réussite du film et se situe au cœur de son propos. C'est un fascinant personnage de poète paysan, vivant dans une caverne, à la suite du duquel nous découvrons, dans des paysages campaniens toujours aussi splendides, quelques lieux légendaires du folklore rural dont l'aspect fantastique est pris au pied de la lettre (notons que le fantastique du film n'a besoin d'aucun effet spécial -tout au plus des effets sonores pour le point de vue du buffle- ce qui est extrêmement rafraichissant à l'heure actuelle). Mais Genuino, sous ses airs de "bon sauvage", est présenté sous un jour peu reluisant, ne respectant ni la culture (on le voit piller une improbable tombe antique qu'il a découvert, ce qui fait écho au saccage du Cardetillo par la Camorra) ni la nature, ne pensant qu'à son ventre quand on lu confie l'exceptionnel Sarchiapone dont il ne veut pas croire qu'il parle. Certains discours du film, dans la bouche du buffle lui-même, ressemblent quasiment à des discours végatariens ou vegan (exprimés de manière très poétique d'ailleurs) même si le propos du film est assurément plus complexe. Le rapport de l'Homme à la nature y est en tout cas central.

Malgré la beauté esthétique du film (belle photographie, belle bande-son à base de morceaux classiques) et la poésie qu'il dégage, il pourrait rebuter les spectateurs pas forcément enclins à la contemplation. Pour ma part, je ne me suis pas ennuyé une seconde, et ce film reste à mes yeux sans équivalent dans le cinéma contemporain. Une belle curiosité à découvrir, même s'il est peut-être déjà trop tard pour le voir sur grand écran.

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18 avril 2016 1 18 /04 /avril /2016 22:23

Une lecture d'un soir qui fait suite à ma relecture du magnifique L'Autre rive du même auteur, que je pensais chroniquer avant de découvrir que je l'avais dejà fait il y a quelques années.

 

Résidence dernière, petit livre paru chez un éditeur qui m'était totalement inconnu, les éditions des Busclats, autant dire que j'avais toutes les chances de passer à côté si je ne l'avait trouvé par hasard en chinant, est un recueil de nouvelles fantastiques écrites entre 2007 et 2009 et qui ont en commun le thème des écrivains en résidence. Par ailleurs le point commun est encore plus évident par le fait que les résidences d'auteurs se ressemblent beaucoup d'une nouvelle à l'autre : il s'agit toujours d'antiques châteaux à la campagne, cadre propice s'il en est au fantastique (lequel n'en est pas cliché pour autant, bien au contraire), et qui parle particulièrement à mon propre imaginaire.

Le montreur de sphinge, qui ouvre le recueil, nécessite probablement plusieurs lectures pour être appréciée pleinement. A chaud, comme ça, je n'ai pas bien saisi le rapport entre la première partie de la nouvelle, où le narrateur écrivain est abandonné à lui-même dans sa résidence et livré à ses fantasmes amoureux, et la dernière, la plus fantasque, la rencontre avec le montreur de sphinge du titre. En attendant d'avoir assez médité sur la symbolique de la nouvelle, rien ne m'a empêché d'un goûter l'ambiance. C'est des trois, le texte le plus proche de L'Autre rive, la "transfiction" par excellence, où le fantastique a les deux pieds dans la glèbe, pour reprendre une expression de Francis Berthelot à propos de l'auteur.

Les miroirs ferment mal (ce titre !) est d'un fantastique plus classique, avec la belle idée d'un miroir fermé par une grille pour empêcher sa dangereusement séduisante hôtesse de s'échapper. Un peu plus classique, peut-être, mais non seulement l'idée est originale, mais la nouvelle s'amuse avec les clichés du fantastique, genre sur lequel disserte le héros écrivain de la nouvelle.

Enfin, la nouvelle éponyme du recueil développe, à travers ces écrivains vieillissants, dont les héros Janvier et Septembre, envoyé sans ménagement vers une destination qu'ils ne connaissent pas, un absurde inquiétant et grinçant qui n'est pas sans rappeler Kafka (je me demande même s'il n'y est pas fait référence à La colonie pénitentiaire, mais je n'ai pas lu cette dernière nouvelle), avec une fin d'inspiration plus surréaliste et d'une délicieuse poésie lugubre.

Évidement, ce très beau recueil ne serait rien sans la plume de Châteaureynaud, qui n'a peut- être pas le sens de la formule aussi ravageur que dans L'Autre rive, mais déploie malgré tout une fort belle plume pour de fort belles histoire et de fort belles ambiances.

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6 avril 2016 3 06 /04 /avril /2016 06:24
Les Contes populaires de l'Egypte ancienne, de Gaston Maspéro

Dans le périple que je poursuis depuis le lycée à travers les mythologies du monde, et où la découverte des sources brutes d'un mythe lu enfant sous forme de belle infidèle a toujours été un moment de choix, j'ai été frustré jusqu'à présent en ce qui concerne l’Égypte ancienne. Les deux recueils que j'ai pu lire compilant les grands mythes, et notamment la geste divine était justement des adaptations, même si faites par des égyptologues chevronnés : La Mythologie égyptienne de Nadine Guilhou et Janice Peyré, et Contes et récits de l'Egypte ancienne de Claire Lalouette, dont je n'ai lu, pour ce dernier, qu'une petite partie. Plus récemment, pour les sources brutes, outre une édition du Livre des Morts trouvé pour trois cacahouètes en chinant, ce qui m'encourage à la laisser encore un peu de temps dans ma PAL pour au moins deux raisons (la réputation d'aridité du texte, certes, mais surtout le profil occultiste de l'auteur qui laisse augurer une vaste blague), je me suis rabattu sur les publications José Corti : Le Livre de l'Amdouat, que je ne vais pas descendre de ma PAL tout de suite non plus car lui aussi s'annonce aride (mais sérieux, a priori), et le mini-recueil Le conte de deux frères suivi de Le mari trompé, par lesquels j'ai enfin connu les sources de contes qui avaient bercé mon enfance et le début de mon adolescence. Un recueil curieux, soit dit en passant : le Conte des deux frères et l'extrait, intitulé Le mari trompé, du plus long conte de Khéops et des magiciens, ne semblait avoir pour fil conducteur que le thème de...la misogynie. Ce qui ne l'empêche pas d'être une bouffée d'air frais pour le mythologue amateur que je suis.

Et puis, cette année, il y a eu la réédition chez Phébus Libretto des Contes populaires de l’Égypte ancienne de Gaston Maspéro, recueil qui date à l'origine, si j'en crois Wikipédouille, de 1889.

Maspéro fait un travail remarquable de sérieux : comme les contes sont arrivés souvent mutilés (le recueil se termine par des fragments, dont la lecture est fatalement frustrante), il n'hésite pas à proposer des reconstitutions, entre crochets quand il s'agit de quelques mots, et quand il s'agit de récit long voire de contes entiers signalées dans l'introduction et dans les notes (j'entends par là que les notes signalent le passage d'une adaptation à de la traduction et inversement). Les introductions et les notes, justement, parlons-en : c'est du copieux, chaque conte y a droit, l'introduction est presque toujours aride dans l'inventaire des manuscrits, mais souvent passionnante, Maspéro n'hésitant pas à faire à l'occasion de la critique littéraire, ce qui, si on ne peut jurer que ça évite l'anachronisme, redonne vie à la littérature ancienne, dont on a tendance à oublier qu'elle a été lue et appréciée en son temps pour n'y voir qu'un document historique. Côté source, il brasse large : essentiellement des textes égyptiens antiques sur papyrus, sur stèle ou sur ostracon, mais aussi des extraits d'Hérodote et des mentions d'autres auteurs grecs, qui permettent d'établir des parallèles et d'esquisser la reconstitution de mythes perdus, et vers la fin, des manuscrits coptes médiévaux qui nous livrent des fragments d'un roman d'Alexandre (moi qui est toujours aimé le mythe alexandrin, j'étais aux anges).

Maspéro esquive la geste des dieux, mais présente un panorama de mythes devenus célèbres depuis : le fameux Conte des deux frères, qui est déjà notre conte populaire moderne (pour les autres récits, Maspéro préfére le terme de "roman", ce qui est assez juste), l'autre conte merveilleux qu'est celui de Khoufoui / Khéops et des magiciens, le grand roman d'aventure purement réaliste de Sinouhît, déjà popularisé par la littérature à l'époque, un autre roman d'aventure davantage teinté de merveilleux, le Conte du naufragé, des récits épiques avec le récit de la prise de Joppé, le Conte du prince prédestiné qui allie l'épopée à la tragédie (le destin implacable, encore et toujours) ou, davantage empli de bruit et de fureur, le cycle de Pétoubastis, ou encore le cycle le plus étonnant du recueil, celui de Satmi-Khamois, qui avant de changer de registre avec une légende transmise par Hérodote, nous offre deux authentiques contes fantastiques pleines d'images stupéfiantes dont certaines ne dépareraient pas dans un récit fantastique moderne. Bref, un recueil tout à fait passionnant pour quiconque s'intéresse de près ou de loin aux mythes.

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