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1 février 2017 3 01 /02 /février /2017 21:40

  Evénement de la rentrée littéraire 2016, le premier roman de Gilles Marchand (auteur à ne pas confondre avec le réalisateur du même nom), paru aux excellentes éditions Aux Forges de Vulcain, déjà éditeur entre autre des romans de William Morris dont j'avais déjà parlé ici ou là, me faisait de l'oeil depuis sa sortie, surtout avec la perspective d'un roman affilié au surréalisme.

Paris, 1988. Le narrateur du roman, comptable discret et assez solitaire qui va sur ses 47 ans, passe ses soirées dans le bistrot de la belle Lisa, qu'il aime en secret sans forcément chercher à concrétiser cet amour, en compagnie de deux autres amis fidèles, Sam et Thomas. Mais le narrateur a un secret douloureux : une cicatrice qu'il garde sans cesse dissimulée derrière une écharpe, une cicatrice  qui lui a infligé l'Histoire avec un grand H, bien plus cruelle que les petites histoires qui consolent le coeur comme celle que lui racontait son grand-père. Et voilà que, ses trois amis le pressant de raconter son passé dont ils ignorent tout, le narrateur se met à table, mais au lieu de raconter frontalement le drame qui a foudroyé son enfance, il se met à tergiverser et à raconter ses souvenirs et les histoires extraordinaires de son grand-père rêveur, Pierre-Jean. Des histoires qui attirent de jour en jour de plus en plus de monde dans le bar. A cette intrigue déjà passablement surréaliste, s'ajoute des intrigues parallèles qui le sont encore plus, telles les lettres frappadingues que Sam reçoit de sa mère décédée, un orchestre tzigane poursuivi par un python, où, preuve remarquable que l'auteur sait enchanter avec tout et n'importe quoi, une intrigue très drôle et poétique  autour des...sacs poubelles qui s'accumulent dans le hall de l'immeuble du narrateur depuis le décès de la concierge. Le tout au son des Beatles dont la musique hante les pages du récit. Tous ces enchantements, dont on peut douter de la véracité (mais le principe de véracité a-t-il un sens dans un roman ?), se révéleront avoir un sens lié aux souvenirs douloureux que l'Histoire a marqué sur le visage du héros.

  Une bouche sans personne (titre emprunté à un poème de Jean Tardieu, dont le titre, mentionné avec les mentions de copyright à l'intérieur de la couverture, permet déjà de deviner de quel drame historique il s'agit. Pour spoiler juste un tout petit peu, il s'agit du massacre d'Oradour) est un roman qu'on referme à regret. C'est très drôle, d'un humour burlesque mêlé de merveilleux poétique qui n'est pas sans rappeler Boris Vian, le style semble à première vue naïf, mais il n'a que l'apparence de la naïveté, car il traite avec brio, avec les armes efficaces du rire et de l'imagination, meilleurs remparts contre la barbarie, d'un sujet douloureux lié aux pages les plus sombres de notre histoire. La réussite du roman est presque totale : il évite la pathos pendant sa plus grande partie, mais un peu moins au moment d'évoquer le Drame. Mais cette fin un peu ratée (bon, qui aime bien châtie bien, les toutes dernières pages rattrapent le coup, et il y a tout ce qui précède) n'ôte pas sa saveur unique à ce merveilleux roman.    

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31 janvier 2017 2 31 /01 /janvier /2017 19:32

  Après L'Homme qui savait la langue des serpents et Les Groseilles de novembre, je poursuis mon exploration de la biblio de ce grand auteur estonien, avec un roman paru en ce début d'année, toujours aux éditions du Tripode, mais qui s'avère être le tout premier roman de l'auteur paru en Estonie (en 1999).

L'histoire de ce roman en est un lui-même : l'auteur avait décidé à l'origine un travail de recherche sur le théâtre en Estonie  au début du XXe siècle, et s'est retrouvé à raconter sous forme d'un roman fantaisiste, proche du réalisme magique, mêlant imagination et personnages réels, l'histoire de l'Estonia, le premier théâtre de langue estonienne.

Le narrateur, August, ancien membre de l'Estonia, raconte ses souvenirs...depuis sa tombe. Le théâtre qu'il a connu ressemble sans doute peu à son homologue réel, quand bien même certains de ses comédiens, j'ignore lesquels, auraient vraiment existé. C'est que cet Estonia abrite d'authentique créatures féériques d'un autre âge, celle du folklore estonien, voués à disparaître en ce début de XXe siècle (fées, sirènes, sorcières, revenant), et dont certaines sont d'ailleurs plutôt des enfants de créatures féeriques. Mais l'aspect fantastique est rien moins que certain dans le roman : il est presque toujours hors-champs ou réduit à des détails subtils, et on ne sait jamais ce qui est vrai dans le récit d'August, mieux, on ne sait jamais si celui-ci nous tromper sciemment, comme il le laisse entendre à plusieurs reprises jusqu'à la pirouette finale, ou est abusé lui-même, par l'alcool, la dépression ou les récits de seconde main. C'est là toute la profondeur du roman : une métaphore du métier de saltimbanque, qui mystifie ses spectateurs, puis, au moment de rédiger ses mémoires d'outre-tombe, ses lecteurs comme le fait, bien sûr, Kivirähk lui-même en piétinant la vérité historique. Des artistes qui trompent les contingences de la vie et de l'Histoire en un lugubre siècle qui s'annonce, et jusqu'à la mort elle-même, une mort qui ne peut que vouloir se venger, elle qui rôde autour du théâtre sous la forme d'un grand chien gris. Face au chien gris, il y a Erika, le grand amour d'August, et amenée à être le Papillon du titre, l'âme du théâtre, l'incarnation de sa légèreté face à la lourdeur sinistre du XXe siècle.

  Comme dans ses romans qui suivront, Kivirähk change en or tout ce qu'il touche et excelle dans un mélange d'humour burlesque, de tendresse et de cruauté. Le roman dégage une beauté, une mélancolie et une puissance indicibles, qui, jusque dans le thème de l'artiste trompe-la-mort, n'a pas manqué de me rappeler un autre auteur que j'admire, Francis Berthelot ; le style est moins virtuose (mais l'est quand même à ça façon : Kivirähk a notamment un art consommé de la métaphore / comparaison poétiques, que je ne me souviens pas avoir rencontré à ce point dans ses autres romans), mais dans ma bouche, la comparaison avec Berthelot est un sacré compliment. Kvirähk est peut-être le seul auteur qui, en l'espace de deux romans, aura été capable de me faire passer des larmes de rire aux larmes d'émotion.

Quand je dis que c'est un grand auteur à suivre...      

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27 janvier 2017 5 27 /01 /janvier /2017 17:13

Dans cet article, il sera moins question du film réalisé en 2007 par Gabor Csupo, qui a popularisé l'univers de Terabithia, que du roman dont il est adapté. Je ne m'interdis pas cependant de faire référence au film, que j'ai vu surtout dans l'optique de rédiger cette chronique en connaissance de cause, dont je n'attendais pas grand-chose, et qui m'a agréablement surpris.

  Le roman de Katherine Paterson risquerait de surprendre les mômes (et grand mômes) qui ont découvert l'univers de Terabithia par le film, qui lui-même devait, j'imagine, être plutôt surprenant pour un jeune fan de fantasy alléché par ce qu'on vendait comme le nouveau "Monde de Narnia", et découvrant avant tout un drame intimiste enfantin où l'aventure fantastique n'est pas l'enjeu principal. Le roman est très différent du blockbuster de fantasy riche en effets spéciaux en lequel les producteurs hollywoodiens ont tenté, avec plus ou moins de bonheur, de déguiser ce drame enfantin. Le sujet principal est un sujet réaliste : l'amitié de deux enfants esseulés, de milieu sociaux contrastés mais tous deux rejetés par leurs camarades, et qui s'inventent un pays imaginaire dont ils sont Roi et Reine. Mais non seulement le royaume de Terabithia est "décrit" d'un point de vue purement réaliste (le film, dans son choix, qu'on peut juger discutable autant qu'inévitable, d'épater le public avec des images merveilleuses, explicite fatalement la dimension fantastique : les deux enfants sont obligés de "voir" la même chose), non seulement il ne paraitra au lecteur que comme une cabane de planches au milieu des bois, mais de plus nous ne saurons quasiment rien de ce que les deux enfants imaginent. A la différence du film, on ne sait rien de Terabithia, de son peuple, des ennemis que combattent le Roi, la Reine et leur chien Prince Terrien. Cela n'intéresse pas Paterson : le roman est bien intimiste, une version pour la jeunesse de ce qu'on a nommé de notre côté de l'Atlantique, à une époque bien postérieure (le roman date de 1977) une "transfiction", ces textes à la limite entre la littérature de l'imaginaire et la littérature générale.

  Cette transfiction enfantine, qui porte des thèmes forts, a tout pour être un texte bouleversant, d'autant qu'il raconte une tragédie enfantine inspirée de la mort de la meilleure amie du fils de l'auteure. Et l'histoire parvient à faire effleurer l'émotion, même pour un lecteur adulte comme moi, pour peu qu'il parvienne à se replonger dans sa propre enfance et dans ses problèmes devenus ridicules avec le recul, dans cette époque si cruelle (innocence mon cul)  où le regard des autres est si important. Le roman aborde en outre d'intéressantes questions sociales et diffuse un anticonformisme agréable : s'il y a un choc des cultures de classe, les parents de Leslie et la professeur de musique dont Jess est amoureux sont davantage des hippies que des bourgeois bon teint, et les réflexions sur la religion sont surprenantes, rien moins qu'intégriste, chez une auteure d'éducation presbyterienne.   

  Le problème, c'est que l'écriture de Paterson n'est pas, mais alors pas du tout à la mesure de son sujet. Ce n'est pas qu'une question d'ornements littéraires : certes, la plume est assez lourde, perclus de traits infantiles et d'une irritante naïveté, mais à  à la rigueur, ce n'est pas trop grave. Ce qui l'est plus, c'est son incapacité à susciter l'émotion quand arrive la tragédie. Vu le côté biographique de celle-ci, il est impensable que l'auteure ne sache pas la douleur d'un enfant confronté à la mort de sa seule amie. C'est vraisemblablement d'une maladresse d'écriture qu'il s'agit, et c'est bien dommage, en plus de ne paraitre que plus indécent quand on sait la part de réalité du récit.

A la réflexion, je crois que cet aspect émotionnel passe beaucoup mieux en film. Contre toute attente, celui-ci est peut-être supérieur au roman, et ce n'est même pas du au délire visuel, intéressant et plutôt poétique (surtout dans la scène finale), mais superflu, davantage là pour vendre le film qu'autre chose (plus je vieillis, plus je reste de marbre face aux effets spéciaux modernes, dés qu'il ne s'agit plus des sublimes vieilleries artisanales à la Ray Harryhausen...comment ça vieux con ?). Intéressant à voir pour constater que même le blockbuster hollywoodien peut encore être intelligent et sensible (en tout cas pouvait encore l'être en 2007). Il peut aussi être intéressant de lire le roman, même si, en ce qui me concerne en tout cas, il laisse un arrière-goût d'échec.   

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25 janvier 2017 3 25 /01 /janvier /2017 16:47

Plus d'un an et demi après avoir terminé ce magnifique roman qu'est L'homme qui savait la langue des serpents, je découvre, avec beaucoup de retard, la parution en français, toujours aux éditions du Tripode, d'un autre roman  de l'estonien Andrus Kivirähk. Si Les Groseilles de novembre est paru un an après L'homme...en français, il lui est antérieure de sept ans en Estonie. Mais tout le style de l'auteur y est déjà.

  Comme L'homme..., Les Groseilles de novembre nous emmène dans le monde des légendes estoniennes. Mais ici il n'est pas question de l'époque de la christianisation, plutôt du mondes des contes populaires tel qu'on pouvait les récolter au XIXe siècle, un monde qui ressemble aux Pays Baltes du XVIIIe ou début XIXe siècle, quand le servage existait encore, mais qui ne correspond en réalité à aucune période historique. Dans ce monde, les paysans volent leurs seigneurs et accomplissent d'autre tâche surhumaines au moyen des kratts (le roman est sous-titré Chroniques de quelque détraquement dans la contrée des kratts), des génies volants fabriqués avec de vieux objets et animés grâce au Diable, un Diable si facile à duper en signant avec du jus de groseille au lieu de sang...Dans ce monde, on croise des esprits et autres créatures plus ou moins effrayantes à chaque coin de campagne et de forêt, et on peut y capturer des vaches marines. Ces figures du folklore estonien ne nous sont que très peu décrites, Kivirähk adopte le style concis des contes qui laisse les visions fantastiques à l'imagination du lecteur -qui à l'origine était plutôt un auditeur, d'ailleurs.

  Mais que raconte ce roman, au fait ? Eh bien, il ne faut pas s'attendre à une intrigue suivie : il s'agit d'une chronique d'un mois de novembre, à raison d'un chapitre par jour, dans un petit village estonien, des intrigues qui s'y entremêlent et des saynètes autonomes autour des même personnages. Sur cette chronique, Kivirähk tisse une farce paysanne très drôle, et même franchement hilarante à plusieurs reprises (je crois que c'est un des très rares livres, peut-être même le seul livre sans image, qui m'aura fait pleurer de rire). S'il est évident que l'auteur admire les folklore paysan de son pays (ce qui est tant mieux : je pense qu'il n'y a pas de bonnes parodies sans amour de l'original)  les paysans en prennent pour leur grade, avec leur bêtise, leur veulerie, leur cupidité, leur mesquinerie. Quelques rares personnages émergent du lot : Sander, le granger, puissant magicien qui doit sauver maintes fois la mise aux paysans, son pendant féminin la sorcière Minna, et quelques autres personnages féminins. Si Sander est sans conteste le cerveau du village, il n'en reste pas moins un homme pragmatique, un homme de la terre ; ainsi, le choc des cultures qu'il éprouve, lui et le plus naïf régisseur Hans, devant les élégants romans de chevalerie par lesquels un "kratt de neige" berce les rêveries d'amoureux transis du second, compte parmi les pages les plus drôles d'un roman qui n'en est pourtant pas avare. Transition facile, la double histoire de désir sans espoir de réciprocité (Liina pour Hans, Hans pour sa belle châtelaine), si elle est raconté avec le même humour burlesque que les autres péripéties villageoises, y apporte une touche de mélancolie tragique. Car il faut bien se l'avouer : si le roman est furieusement drôle, son humour est noir, grinçant, et n'en éviter que mieux la pantalonnade éculée.

  La confirmation de ce qu'Andrus Kivirähk est un très grand auteur à suivre. 

   

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15 janvier 2017 7 15 /01 /janvier /2017 14:06

  Oui, déjà...j'aurais pu inclure les chroniques des trois films dont il sera question ici dans mon Cycle Jean Rollin III publié seulement hier, mais c'est à peine rédigé celui-ci que je me rendais compte que je n'avais pas fait le tour, qu'il restait des films de Rollin à voir, à la fois intéressants (enfin, un peu moins pour l'un d'entre eux, j'y reviens dans un instant), et trouvables facilement sur le net (y compris, pour les deux derniers film dont je parlerais, sur Youtube, même pas besoin de *bip*).

 

En les chroniquant dans leur ordre de parution, je vais me débarrasser tout de suite du plus mauvais : La Nuit des Traquées (1980). Cette incursion, rare dans l'oeuvre de Rollin, dans le domaine de thriller est signé de son vrai nom, pas d'un pseudonyme comme ses productions les plus alimentaires (pornos, nanars comme le cultissime Le Lac des Morts-vivants, qui a au moins le mérite d'être drôle) et Nanarland le classe, dans un passage en revue hâtif il faut dire, parmi ses films plus personnels, mais je penche plutôt pour un film de commande, pas comme ses méfaits sous pseudo donc, plutôt comme Les Raisins de la Mort, qui était assez intéressant...tandis que celui-ci, je ne sais pas, il me déconcerte.

L'idée de base est assez originale : un jeune homme recueille une jeune femme -un autre rôle "traditionnel" de Brigitte Lahaie- qui tente de s'évader d'un sinistre building où on enferme les malades d'une amnésie rare, celle-ci étant plutôt bien décrite et exploitée (les patients n'ont même plus de mémoires à court terme, et ceci les achemine vers un état végétatif, sauf quand ils ont des sursauts leur permettant de retrouver un instant de vieux souvenirs, et permettant un sursaut de rebellion). Cette histoire a un côté touchant et horrifiant à la fois, assez tragique (le tragique rejoignant un côté militant maladroit et une histoire d'amour, des traits qui montrent qu'on est toujours chez Rollin) mais gâché par l'interprétation calamiteuse et plus encore par le côté racoleur des scènes de sévices entre patients. Dans l'ensemble, le film est plutôt laborieux. Reste le goût très sûr de Rollin pour les décors réels, ici non plus gothique mais modernes et glaciaux, et au moins une très belle scène, la scène finale, merveilleuse de poésie, qui sauve presque le film à elle seule.

 

En revanche, Perdues dans New York (1991) est d'une toute autre trempe, pour ne pas dire qu'il s'agit d'un des meilleurs films de Rollin. Ce moyen-métrage de 52 minutes, classé expérimental (ce qui veut tout et rien dire) est réputé être l'un des plus personnels et hermétiques du réalisateur. Ce qui ne l'empêche pas de raconter une histoire, celle de Michelle, une vieille femme aveugle qui se rappelle avec une nostalgie douloureuse son enfance dans le Nord, sa rencontre, près d'une église fortifiée, avec la petite Marie et son fétiche, la Déesse-lune. Celle-ci transporte d'abord les deux petites filles dans leur livre d'image où sont contenues toutes les histoires de la littérature populaire et du cinéma (Rollin commence à exploiter l'imagerie populaire, quelques années avant Les Deux orphelines vampires), dont...les films de Rollin lui-même, comme si celui-ci voulait faire un film-testament seize ans avant La Nuit des horloges. Puis, devenue deux belles jeunes femmes, sur une plage de Dieppe chère à Rollin, sans qu'on sache jamais -c'est le noeud du film- si elles grandissent et vieillissent vraiment où si toutes leurs vies sont contenues dans leurs rêves d'enfant, la Déesse-lune les transportent à New York, une New York de légende où l'ombre de Fu Manchu plane encore sur Chinatown et où les femmes-vampires chères à Rollin hantent les rues la nuit, et où les deux jeunes femmes vont se chercher, se retrouver puis se perdre à nouveau. Une belle histoire en fil rouge, mais compliquée par la confusion entre rêve et réalité, par l'intrigue déconstruite et par des scènes énigmatiques, le tout méritant bien son titre de film expérimental, le qualificatif d'hermétique, mais dégageant une véritable beauté. Un joyau de la filmographiqie rollinienne.

 

Concluons de façon très adapté avec le fameux film-testament de Rollin, La Nuit des horloges. (2007).

Celui-ci est souvent comparé à La Table tournante de Paul Grimault, pour la rétrospective des oeuvres du réal. Il y a de ça, notamment dans l'usage de scènes de ses anciens films (montées de façon très habiles), mais le métrage me fait surtout penser à l'un des films qui a marqué ma jeunesse, Le Testament d'Orphée de Jean Cocteau. Ici, il s'agit de voyager, plus encore que dans l'oeuvre, dans l'imaginaire du cinéaste et de l'écrivain. Le fin du fin est que Rollin est absent du film : son alter ego, Michel Jean (simple inversion de son vrai prénom) est mort (enfin, rien n'est moins sûr, mais le fait est qu'on ne le verra jamais) sa cousine imaginaire Isabelle (incarnée par Ovidie) rencontre au cours de ses pérégrinations dans les lieux liées à sa mémoire des personnages fantastiques issus de son imaginaire. Il y a dans cette intrigue une façon de faire un pied-de-nez à l'égocentrisme propre à beaucoup d'artistes, et c'est là que le film se montre le plus passionnant pour quelqu'un qui connait bien l'oeuvre de Rollin : celui-ci ne se contente pas de faire voyager Isabelle et son spectateur dans son propre imaginaire, mais aussi das celui des autres, des artistes qui l'ont marqué, des grands poètes aux films et romans populaires. Les décors où se déroule le film marque cette diversité : au Père-Lachaise, la tombe de "Michel Jean" voisine avec celle de Raymond Roussel sur laquelle un exemplaire de  Locus Solus  est posé, sa maison pleine de souvenirs côtoie un autre monde macabre établi dans un musée d'Histoire Naturelle. Le film développe en outre une intéressante réflexion sur le rapport entre rêve et réalité : on ne sait jamais si Isabelle rencontre les personnages de "Michel Jean" ou les acteurs qui les incarnent. Si le film exalte l'imagination, c'est avec une certaine ironie, notamment à la fin, qui montre que Rollin a conscience de la mortalité de son oeuvre, encore une belle preuve de modestie. Bien sûr, pour apprécier ce film, il vaut mieux bien connaître l'oeuvre de Rollin...merde, serais-je devenu un fan hardcore ?  

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14 janvier 2017 6 14 /01 /janvier /2017 11:12

  Ca faisait bien deux ans que je n'avais pas chroniqué de film de Jean Rollin...que je n'en avais pas vu, non plus, de toute façon. Pour mémoire, mes deux précédentes chroniques, englobant quatre films, sont à lire ici et .

 

Depuis, tout récemment, j'ai poursuivi l'exploration d'une filmographie où rien n'est jamais tout à fait abouti, mais qu'on ne peut résumer à de la banale série Z. J'ai donc vu, en une semaine, non plus deux, mais sept films, plus deux court-métrages, auxquels il conviendrait de rajouter un film vu justement il y a deux ans, juste après mes derniers visionnage, et sur lequel j'avais même teasé  à la fin de ma dernière chronique avant de renoncer à le chroniquer. Mais il n'est pas trop tard pour dire quelques mots de ce Masque de la Méduse.

 

Le Masque de la Méduse, dernier film de Rollin avant son décès en 2010, et qui, avec La Nuit des horloges que je n'ai pas vu, joue le rôle de film-testament, a été une petite déception pour moi. Avec son sujet original qui change des vampires rolliniens (les trois Gorgones qui règlent leurs comptes -surtout les deux aînées, Méduse et Euryale, en fait, la "jeune" Sthéno est réduite à l'état animal au début du film- de nos jours dans le Théâtre du Grand-Guignol) avec quelques scène magnifiques comme la pétrification d'Euryale, avec son ambiance surréaliste pleinement  assumée (la scène de la jeune musicienne pétrifiée n'est pas du tout justifiée, ce qui est reposant chez un cinéaste qui a souvent eu tendance  à trouver des justifications tirées par les cheveux à ses délires), avec sa seconde partie au Père-Lachaise (toujours fasciné par les cimetières, le Rollin) qui commence de manière rigolote et finit de manière mélancolique, Le Masque de la Méduse ne manque pas de qualités et a tout pour être l'un des "meilleurs" films personnels de Rollin. Malheureusement, le cinéaste cède à une tentation latente dans toute son oeuvre personnelle, mais qu'il avait su gommer avec ses anciens films : faire du théâtre filmé (normal, me diriez-vous pour un film qui se passe au Grand-Guignol), très statique, le genre de cinéma  qui me gonfle déjà avec de bons acteurs, alors avec des acteurs rolliniens...assez décevant, donc, mais j'en garde de belles images.

 

Maintenant, passons aux films de mon dernier cycle de visionnage, que je vais chroniquer dans leur ordre de parution au ciné. Commençons par dire un petit mot de deux court-métrages visibles sur Youtube. Les Amours jaunes (1958), simple mise en image d'une lecture d'un poème de Tristan Corbière, m'a pas mal ennuyé, un  peu pour la même raison que Le Masque de la Méduse (je ne regarde pas un film pour entendre lire un texte, même si les images sont belles -ici, une saynètes sur une plage récurrente dans la film de Rollin, et des dessins érotiques d'un style naïf). En revanche, j'ai été bien plus convaincu par Les Pays loins (1965), où  une femme et un homme qui ne sait plus d'où il vient se retrouvent égarés par magie dans un pays dans ils ne parlent par la langue. Dans ce récit énigmatique et poétique, Rollin se montre plus à l'aise dans un format court (le film dure un quart d'heure) que sur un long-métrage où il s'empêtre dans ses intrigues, quelles que que puisse être les qualités de ses longs.

 

Le premier long-métrage de Jean Rollin justement, Le Viol du vampire (1968) est un assemblage de deux court-métrages, Le Viol du vampire proprement dit et La Reine des vampires, sans se soucier forcément qu'ils soient toujours cohérent entre eux. L'intrigue est la plus complexe de la filmo de Rollin, parfois difficile à suivre : cela commence avec deux psys, un psychiatres réactionnaire et un psychanalyste plus moderne, qui viennent avec la compagne du premier se pencher sur le cas de quatre jeunes filles gardées recluses par un châtelain, qui affirme qu'elles sont des vampires et que l'une d'elle a été traumatisé par un viol survenu il y a deux siècles. Par la suite, tous ces personnages seront jetés sur les routes et tenteront d'échapper aux griffes de la Reine des vampires. Ce film qui a failli être le dernier de Rollin, dégoûté par son accueil, est aussi l'un de ses plus fous. C'est fou esthétiquement (notons que ce premier film est encore en noir et blanc) avec ses décors dont je me demande toujours où Rollin va les chercher (dans quels châteaux  filment-ils ?) ses plans expérimentaux (notamment ceux filmés à l'envers), la musique free jazz ou contemporaine (Rollin était à la pointe de la modernité musicale dans ses premiers films) qui joue parfois entre le jeu "off" et le jeu dans le film même. En terme d'intrigue, si c'est tout sauf maîtrisé, c'est encore l'apogée de la poésie rollinienne, pas du tout réaliste, traversée de références aux mythe et au conte (la comptine de la vampire aveugle, le stratagème tirés par les cheveux qu'utilise le châtelain pour se faire passer pour le Diable auprès des vampires, complétement incohérent -il serait plus cohérent dans un conte populaire facétieux- mais on s'en moque), et par un souffle tragique.

 

Après deux films déjà chroniqués, on arrive à Requiem pour un vampire (1971), où deux écolière en cavale, déguisées en clown (une des figures récurrente chez Jean Rollin), tombe sous la coupe d'un clan de vampire vivant dans un château en ruine. Une déception pour ma part : il y a encore un peu de la folie surréaliste de ses premiers films (par ailleurs, le film est curieux par le fait qu'on y parle presque pas avant la quarantième minute) mais trop peu pour compenser à mes yeux le cliché dans laquelle verse l'esthétique fantastique gothique, comme dans un peu tous ses films, mais sans arriver ici à le sublimer. Et puis j'ai été particulièrement gonflé par la dimension érotique, non seulement à la limite du porno ici (pression des producteur, si j'en crois Nanarland) mais basée sur l'image du viol mise en scène avec une grosse dose de voyeurisme.

 

La Rose de fer (1973) est en revanche un bien meilleur cru, c'est peu dire. Ce film où l'aspect fantastique  es ténu, toujours souterrain, montre un couple d'amoureux s'égarer, lors de leur premier rendez-vous, dans un cimetière la nuit...et c'est tout. Nous ne verrons rien d'autre de tout le film, et ce qu'en fait Rollin est bluffant. Il parvient à créer une véritable horreur psychologique autour de ces deux amants qui déraillent chacun de façon différente dans ce lieu malsain, le jeune homme sceptique et sûr de lui, irrespectueux envers les morts, qui perd tout self-control, et la jeune fille un peu mystique, un peu effrayée au début, qui au contraire se sent de plus en plus à l'aise dans le cimetière et devient franchement inquiétante. Malgré sa lenteur et le jeu toujours peu convaincant de ses acteurs, La Rose de fer est peut être ce qui, dans la filmographie de Rollin, s'apparente le plus à un bon film. Ce n'est pas le plus fou, malgré deux apparitions de personnages surréalistes (dont encore un clown), mais assurément l'un des meilleurs.

 

Après Les Démoniaques (1974) déjà chroniqué, s'ensuit une période où Rollin met en sourdine son inspiration surréaliste sous les conseils des producteurs. Les Raisins de la mort (1978), première incursion de Rollin dans l'univers du film de zombie, relève déjà du scénario de série B, survival d'une jeune fille dans une campagne du sud-ouest où des pesticides des vignes transforment les gens en malades putréfiés animés de folies meurtrières (mais pas débiles comme les zombies habituels, et pas réellement mort-vivants non plus). C'est basique au niveau du scénario, mais on retrouve l'esthétique sublime du réal, avec les paysage pyrénéens magnifiquement mis en valeur, la musique planante aux allures de krautrock, les plans expressionnistes, la fascination de Rollin pour les belles jeunes filles en robe blanche (dont Brigitte Lahaie dans son premier rôle au cinéma "traditionnel"), le très beau plan final. C'est aussi un film où Jean Rollin affiche clairement ses sympathies anars, de façon plus audacieuse et moins allégorique que dans La Vampire nue. Parfois franchement nanardesque (les effets spéciaux de la scène de décapitation sont risibles) mais agréable. 

 

Fascination (1979) est un peu plus personnel, surtout qu'il renoue avec l'obsession de Rollin pour les vampires (zut, spoiler). Le film se passe en 1905 (le retour dans le passé est peu courant dans les films de Rollin, qui sont d'habitude à la fois contemporains et atemporels) et montre un truand en cavale, poursuivi par ses complices qu'il a doublé, trouver refuge dans un château où vivent deux mystérieuses jeunes filles (dont, encore, Brigitte Lahaie), aussi belles qu'inquiétantes. On retrouve le fantastique gothique cher à Rollin, même si le grain de folie surréaliste est moins présent (mais l'est quand même, avec la scène étrange et étonnante du duel contre une fausse Faucheuse). Rollin commence à faire du Rollin, mais ça se laisse suivre avec plaisir pour qui apprécie son cinéma, malgré l'omniprésence d'un érotisme pas toujours très sain, sans commune mesure cependant avec Requiem pour un vampire.

 

On arrive au terme de ce billet et on fait un saut dans le temps avec Les Deux orphelines vampires (1997) qui marque un grand retour au source pour Jean Rollin. Le film raconte les aventures sanglantes de deux orphelines, élevées par des soeurs avant d'être adoptées par un ophtalmologiste, et qui représentent une espèce de vampire originale : elles sont aveugles le jour mais, c'est leur secret, voient la nuit. A ma grande surprise, Les deux orphelines vampires est un très bon cru rollinien, qui renoue avec ses visions folles, les trois créatures de la nuit que les orphelines croisent au cours de leurs aventures (quand bien même la seconde est mise en scène avec des effets spéciaux risibles), les références à la culture aztèques dont les héroïnes seraient d'anciennes déesses avides de sang, l'usage de l'imagerie populaire, par ailleurs exploitée dans le générique de début et le générique de fin, très contrastés (le film commence sur l'innocence naïve et finit sur la monstruosité). L'ensemble du métrage dégage un certain souffle romanesque et n'est pas non plus dépourvu d'humour. Malgré la musique intéressante mais envahissante, au point qu'elle masquer certains dialogues, le film offre un beau voyage, et c'est un plaisir de voir la regrettée Gudule jouer dans le film.

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31 décembre 2016 6 31 /12 /décembre /2016 17:20

  La jeune fille sans mains faisait partie des films que j'attendais le plus de la fin d'année 2016, pas parce qu'il est encensé par Télérama et consort, toute sorte de magazine que je ne lis pas, mais parce que j'ai craqué, que dis-je fondu devant la bande-annonce.

  J'ai quand même eu un peu peur au tout début du visionnage, pour les même raison qui m'ont fait craquer sur la BA : le film d'animation de Sebastien Laudenbach est ouvertement esthétisant, et j'ai eu un moment de doute sur sa capacité à tenir la durée d'un long-métrage. En fait, il en est tout a fait capable et remporte le défi haut la main en ne délaissant pas son intrigue. 

  Commençons par parler d'esthétique, car c'est l'attrait principal du film, n'est-ce pas ? Les dessins de Laudenbach, à l'aspect artisanal (on voit bien que ce n'est pas fait à l'ordi, ceci dit sans considérations réacs, on peut faire de belles choses à l'ordi) tranchent avec tout ce à quoi nous ont habitué les conventions de l'animation. Epurés au dernier degré, à la limite de l'abstraction, les couleurs changent sans prévenir d'un plan à l'autre, et même parfois les traits des personnages (et pas seulement le Diable -ou plutôt un démon de cet univers paganisé- le seul personnage à être réellement protéiforme). Ca pourrait être illisible, mais Laudenbach parvient toujours  à se maintenir sur la corde raide, et l'animation est fluide de bout en bout. Le métrage regorge de plans sublimes : je retiens particulièrement le tout dernier, mais il est impossible d'en faire un inventaire, le film est beau dans son ensemble.

Puisqu'on parle d'esthétique, glissons un mot sur la musique, très beau rock alternatif planant composée par Oilivier Mellano, le guitariste de nombreux groupe dont Dominique A., ainsi que de la chanteuse Laetitia Shériff qui interpréte ici la jolie chanson du générique.

  Et comme je le disais plus haut, le film se paie le luxe de ne pas délaisser son intrigue. Certes, celle-ci est emprunté au conte des frères Grimm, mais Laudenbach se l'approprie, tout en restant fidèle à son esprit. La violence du conte est exacerbée, même si elle est loin d'être absente du conte originel. La sexualité des personnages n'est pas gommée (sans qu'il y ait pourtant aucune scène explicite) comme il est d'usage d'habitude dans un dessin animé adapté d'un conte ; Laudenbach semble prendre un malin plaisir à nous prouver que le conte, ce n'est pas que pour les enfants. Le conte de Grimm devient plus universel, grâce notamment à un artifice que j'ai déjà évoqué, visant à le paganiser, une mystérieuse déesse de l'eau remplaçant les anges du conte originel. Certains approfondissement sont intéressant, tel le retour du roi, mari de l'héroïne, de la guerre...je ne me souviens plus de ce que dit le conte, s'il est allusif ou explicite sur le succès du roi, mais je doute fort que, comme ici, il revienne vaincu ! Autre approfondissement intéressant, l'adaptation joue volontiers la carte du réalisme, avec notamment cette jeune fille sans mains à qui les mains en or que son prince lui offre en remplacement ne servent strictement à rien, et qui se débrouille difficilement, mais avec courage et détermination, quand elle trouve son refuge et celui de son bébé après avoir été chassés tous deux du palais.

Très éloigné des niaiseries qu'on peut voir actuellement, surtout en dessin animé, surtout adapté de conte, et surtout, pour ceux qui l'auront vu au moment de sa sortie, en période des fêtes. Je recommande chaudement. 

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30 décembre 2016 5 30 /12 /décembre /2016 18:18

  Le distributeur Malavida, qui fait décidément un excellent boulot, comparable à celui de ED distribution dans la mise en valeur de films rares, viennent de sortir au cinéma (et donc sans doute prochainement en DVD, heureusement, car comme une nouille ma chronique est en retard et il n'est pas sûr que la chose soit encore à l'affiche quelque part en France) quatre des tous premiers court-métrages de Walt Disney, datant d'entre 1924 et 1926, sous le titre Alice Comedies. Une bonne idée de ressortir des cartons ces rarissimes autant que ravissants premiers bricolages du maître, à une époque où les moyens considérables des studios Disney actuels n'ont d'égal que leur manque d'idée. Malavida a fait un prodigieux travail de restauration, et a eu la bonne idée de sonoriser les intertitres et les sous-titres de ces films muets pour le jeune public. Bon, peut-être était-ce une moins bonne idée de les sonoriser avec une voix d'enfant, ce qui est rasoir pour un spectateur adulte (largement majoritaire aux deux séances ciné auxquelles j'ai assisté, faut-il noter), mais vu le travail accompli et la chance de voir ces films aujourd'hui, on passera l'éponge.  

Les Alice Comedies, ce sont donc les aventures d'Alice, non pas l'Alice de Lewis Caroll que mettra ultérieurement en scène le grand Walt, mais une petite fille qui n'a rien à voir, jouée par une jeune actrice en chair et en os (Virginie Davis dans trois des courts-métrages, Margie Gay dans Alice chef des pompiers, plus tardif), et qui vit des aventures fantastiques (le plus souvent justifiée par le récit d'enfant ou le rêve, ce qui est joliment désuet) dans un univers mêlant prise de vue réelle et animation, ce que je ne pensais même pas possible dans les années 20. Un exploit technique certes, mais qui ne cherche pas à en mettre plein la vue comme nos blockbusters (dont ceux des studios Disney actuel), les moyens de l'époque ne le permettant pas (quand Alice se débat dans les tentacules d'une pieuvre dans Une journée à la mer, on n'y croit pas une seconde, mais on s'en fiche, l'imagination fait le reste), et le grand Walt n'en oublie que moins de raconter des histoires, avec toutes les qualités des grands cartoonistes de l'époque : imagination, poésie, humour.

  Mais les Alice Comedies ne dont pas seulement intéressantes en tant que divertissement, même si celui-ci est excellent. Il est aussi un témoignage très éloigné des clichés sur l'esprit de Walt Disney. Quand bien même les films du maître, et même la plupart des films d'animation des studios en général, sont pour moi un souvenir d'enfance lointain, les discussions que j'ai pu avoir là-dessus m'ont convaincu depuis longtemps que l'oeuvre de Walt n'était pas l'archétype de la mièvrerie pour laquelle on voulait la faire passer. Mais ce qui m'a davantage surpris récemment, à la faveur d'une discussion sur les réseaux sociaux, c'est d'apprendre que Walt Disney était plus novateurs qu'on ne le pense sur les questions de genre. Je vois ce que cela voulait dire après visionnage des Alice Comedies : Alice est une petite fille émancipée avant l'heure. Dans le Pestacle du Far West, elle donne une raclée à des garçons  de trois fois son poids pour les forcer à aimer ses histoires, où elle se donne déjà le beau rôle d'une sorte de Calamity Jane. Dans La Maison hantée, elle est la seule à accepter de rechercher une balle de baseball dans la maison du titre, quand tous les garçons ont la frousse. Bref, on est loin des princesse Disney, et cela ne rend que plus intéressant ces premiers court-métrages.

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30 décembre 2016 5 30 /12 /décembre /2016 17:37

 Que ce soit dit : Jean-François Laguionie est pour moi (et pas que pour moi, d'ailleurs, je viens de le lire sur Wikipédouille, sans même leur avoir copié) l'un des meilleurs réalisateurs français d'animation. A travers ses courts et longs-métrages, il tisse depuis plus de soixante ans une oeuvre remarquable non seulement par sa beauté esthétique, mais aussi par la richesse et la poésie de ses scénarios, parfois franchement originaux comme celui du Tableau. Beaucoup de ses oeuvres (la plupart, en fait, c'est peut-être moins vrai pour son plus célèbre long-métrage, Le Château des singes, plus potache, mais néanmoins intelligent dans le propos) ont la particularité de pouvoir être vues aussi bien par des adultes que par des enfants. Un long-métrage comme son premier, Gwen, le livre de sable, est sans doute même davantage destiné aux adultes, difficiles d'accès même pour ceux-ci, et le public adulte est peut-être également la cible privilégiée de son tout dernier, Louise en hiver, sorti sur nos écrans le mois denovembre dernier (et sans doute plus à l'affiche, il ne l'est plus à Lille en tout cas, c'est malin de prendre tant de retard dans ma chronique...).

Après ces grand récit d'aventures que sont Le Château des singes, L'Île de Black Morr (le plus aventureux justement, car hommage aux récits de pirates et de chasse au trésor) et Le Tableau, que raconte donc Louise en hiver ? Si on le compare à ses prédécesseurs, pas grands chose, semble-t-il. Louise, octogénaire qui vit seule dans un village en bord de mer, se prépare à rejoindre sa famille à l'automne, mais elle manque le dernier train et, faute de moyens de communication, se retrouve bloquée au village pour l'hiver. Pour comble de malchance, une inondation la chasse de sa confortable maison et la contraint à se construire une cabane sur la plage. Et c'est tout, le film ne racontera pas autre chose que son hiver sur la plage.

  C'est tout, et en même temps c'est beaucoup de chose, car le film est un magnifique récit sur la solitude et sur le handicap -il est évident que Louise n'a pas toute sa tête. Laguionie traite ces thèmes sensibles avec tact par le biais de l'onirisme, de sorte que l'aventure des précédents long-métrages n'a pas disparue de celui-ci : elle est devenue intérieure. Louise y parle avec un chien errant et avec un pendu, rêve qu'elle comparaît au tribunal des oiseaux, revis sa jeunesse dans un mystérieux monde souterrain, jeunesse par ailleurs pleine de mystère : l'un de ses amis d'enfance était-il vraiment capable de voler ? 

  Le film pourrait déstabiliser le public des précédents films de Laguinonie. J'aurais d'ailleurs été curieux de récolter l'avis du seul enfant présent dans la salle. S'il n'y rien de choquant dans le film pour un enfant (à la rigueur, certaines scènes pourrait titiller les excités de la Manif pour Tous), ceux-ci, mais aussi, soyons justes, beaucoup d'adultes, pourraient avoir l'impression qu'il ne s'y passe rien. En fait, c'est peut-être le film de Laguionie où il se passe le plus de choses. Si le sci fiste que je suis a encore tendance à lui préférer un film comme Le Tableau, force m'est de reconnaître que Louise en hiver est peut-être son long-métrage le plus personnel et le plus adulte.

Et bien sûr, c'est à pleurer de beauté visuellement.

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30 décembre 2016 5 30 /12 /décembre /2016 15:19

  On a parfois de belles surprises en chinant en bibliothèque. C'est par pur hasard que j'ai pris Coeur de glace dans un des bacs à BD de la bibli du coin, attiré sans doute par la fort jolie couverture. Très vite, quelques images m'ont accroché l'oeil et m'ont fait pressentir que je tenais entre les mains davantage qu'une énième bande dessinée fantasy archi-classique. Un feuilletage plus attentif m'a permis de me rendre compte qu'il s'agissait d'une adaptation de La Reine des Neiges d'Andersen ; dés lors, c'était vendu pour moi, La Reine de Neiges  ayant été l'un de mes contes préférés, peut-être même mon préféré, quand j'étais môme.

  La lecture prolongea la surprise de la découverte, car Coeur de glace est une adaptation très libre du conte d'Andersen. Parvenant à faire tenir en un peu plus de 60 pages les épisodes principaux  de la quête de Gerda à la recherche son ami Kay enlevé par la Reine des Neiges, le scénariste Patrick Pion l'a tordu et retordu dans une direction qui m'aurait rendu sceptique si on me l'avait simplement présenté sur le papier avant lecture (comme je vais vous le faire, quoi...) tant c'est devenu un gimmick : une relecture "trash", ou du moins bien plus noire. Mais avec Patrick Pion et la dessinatrice Marie Pommepuy, c'est intéressant, car la noirceur (pas très éloigné de l'esprit des contes, finalement) et ce qu'il faut bien appeler l'horreur ne font pas oublier la poésie du conte originel, et sans doute d'un peu de folklore nordique (les trois petites filles descendant la rivière sur un couffin est apparemment un motif folklorique, que j'avais déjà vu dans le film Tales of the Gimili hospital de Guy Maddin), et les deux auteurs insuffle à ce récit une certaine grâce, très bien rendues par de très jolies couleurs, pâles comme la lumière du Nord. La dessinatrice a recours à au moins deux reprises à une horreur très graphiques, très organique (c'est pas encore Cronenberg, mais il y a de l'idée), que son coup de crayon rend très bien. Mais la noirceur du récit  ne s'appuie pas seulement sur l'horreur, mais aussi sur son amoralité, et notamment sur l'égoïsme et la lâcheté du personnage de Kay, qui en donne un grand coup au mythe de l'amour pur, ici repris de façon très ironique, et donc très moderne.

Cet album est un must en matière de relecture de conte, l'ironie moderne et l'emprunt d'images  neuves à notre imaginaire contemporain n'empêchant pas un respect profond de l'oeuvre original.

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