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21 août 2017 1 21 /08 /août /2017 22:00

Après Didier Lemaire, encore une fabuleuse découverte faites par hasard dans le domaine de la nouvelle. Une découverte plus ancienne : j'avais emprunté ce recueil il y a déjà plus de neuf mois, dans un lieu branchouille mais où passait un bon concert et qui, au moins, abritait une bibliothèque sans adhésion ni limitation d'emprunt, même en délai (j'ai peut-être un peu exagéré, du coup). J'avais déjà lu les trois premières nouvelles, qui m'avait fait fort impression, même si j'avais du mal à rentrer dans l'univers particulier de Marcel Schneider, et notamment dans son style. La lecture / relecture récente du recueil entier a confirmé que  ce recueil était pour moi la claque de l'année.

Divinités du Styx n'est pas un recueil "officiel" de Marcel Schneider. Il s'agit d'une anthologie, publiée en 1998 par son éditeur attitré, Grasset, de ses nouvelles publiées entre 1965 et 1987, plus trois nouvelles inédites écrites dans les années 90. J'ai oublié de dire que l'anthologiste et le préfacier  n'était rien de moins que le grand George-Olivier Châteaureynaud, l'auteur du grand roman L'Autre Rive et dont j'avais aussi chroniqué une autre pépite, Résidence Dernière. Je crois bien, d'ailleurs, que cette préface a fortement contribué à me faire emprunter le livre, et elle est effectivement passionnante, situant très bien Marcel Schneider, non seulement dans le monde des belles lettres où il est marginalisé par son goût des chimères (très belle défense de l'imaginaire méprisé par l'intelligentsia française que cette préface), mais aussi dans le fantastique où il est déjà un peu marginal, plus proche de ce genre mal défini qu'est le merveilleux.

Maintenant que j'ai assez parlé du livre, parlons des nouvelles.

Un lecteur intéressé par la modernité littéraire, sans même parler d'avant-garde, trouverait les nouvelles de Schneider rétrogrades. Pour des nouvelles toutes publiées après 1960 (même si l'auteur, témoin du XXe siècle, est né en 1913), le style, que d'aucun pourrait juger précieux, fait davantage penser au XIXe siècle, et quand les nouvelles, notamment les plus tardives publiées (je ne compte pas les inédites), font dans le récit historique, on se croirait tout à fait chez un auteur du XIXe. Le côté "vieille France" de l'auteur, même s'il dissimule très adroitement ses sympathies pas très sympathiques (proche de l'Action Française, de ce que j'ai entendu dire), renforce cette impression. Pas forcément très avant-gardiste ni même moderne, mais on y retrouve toute la saveur des classiques des grands auteurs du fantastique dans un style éclatant, même si peut-être effectivement un peu précieux.

  Fantastique ? Cela fait débat, comme dit plus haut. A l'exception notable de Et Carnaval triomphe, seule vraie nouvelle d'épouvante du recueil, bien que l'intérêt soit davantage dans l'esthétique baroque et le pastiche de récit libertin dans une Venise dangereuse pour les jeunes âmes, et de certain passages de  la plus belle nouvelle du recueil, Le Granit et l'absence, l'autre monde, le "tramonde" de la dernière nouvelle citée, ne fait guère peur, et est au contraire un soutien face à la barbarie du monde et de l'Histoire, qu'elle soit celle de la Révolution ou du XXe siècle, l'une comme l'autre vécue essentiellement du point de vue de la région natale de l'auteur, l'Alsace. Beaucoup de nouvelles ressemblent à des récits de miracle chrétien, voire païen dans Le Pilier de l'univers, récit très ambigu du trip mystique de trois adolescents dans la Prusse-Orientale d'un IIIe Reich en cours d'effondrement. Tout ceci n'a rien de bondieusard (il est de toute façon difficile de cerner la mystique de l'auteur, d'un christianisme certainement hétérodoxe), mais offre des images mystiques d'une profonde beauté, très nourries de culture germanique et celtique (l'un des recueils, dont sont extraits trois nouvelles de l'anthologie, dont Le Pilier de l'univers, s'intitulent La Lumière du nord).

  Certaines nouvelles sont plus inclassables : Opéra Massacre, seule nouvelle tirée du premier recueil du même nom de l'auteur, est de loin la plus étrange, sorte de fantaisie dystopique et surréaliste sur l'avant-garde artistique, qui n'a pas manqué de me rappeler, à tort ou à raison, les nouvelles d'André Pieyre de Mandiargues dont j'avais dit des bêtises aux débuts de ce blog. Le Granit et l'absence, à mon sens de sommet de l'anthologie, est également assez étrange, bien que de façon plus discrète, et partage avec la précédente, de façon plus poussée encore, une folie stylistique que l'auteur perdra par la suite, sans doute avec la maturité. C'est la principale raison qui m'a un peu freiné pour apprécier pleinement les nouvelles de l'anthologie : les deux premières nouvelles, et en fait surtout la seconde, plaçait la barre si haut, j'avais tellement de mal à redescendre après Le Granit et l'absence, que la suite m'a semblé un peu fade en comparaison. Ce qui n'enlève rien à la qualité de l'ensemble.

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21 août 2017 1 21 /08 /août /2017 20:52

Encore une trouvaille fabuleuse faites par hasard par hasard, en chinant chez un bouquiniste à l'occasion d'une sortie librairies avec un club de lecture (je suis d'ailleurs ravi d'avoir trouvé ce livre d'occasion, pas seulement pour une vulgaire raison pécuniaire, mais parce que ça m'évite de nourrir son éditeur aux pratiques honteuses, L'Harmattan. C'est une tragédie que ce merveilleux recueil se retrouve noyé dans leur surproduction pas du tout mise en valeur car à quasi compte d'auteur).

  J'ai déjà dit maintes fois que les contes traditionnels réécrits ne m'intéressaient guère. De tout ce que j'ai pu explorer en la matière, le style ne m'a jamais semblé assez intéressant pour compenser la perte de la fraîcheur originelle. Comme je l'ai heureusement pressenti, avec ces Contes et récits métissés de Guyane, (sous-titrés L'homme mélangé, titre du premier conte mais aussi leitmotiv du recueil) la question ne se pose pas : même si ce recueil est paru (en 1998) dans la collection La légende des mondes dont j'avais parlé ici et , il s'agit bien de contes littéraires, de nouvelles merveilleuses qui ne prétendent pas faire référence à une tradition orale donnée, genre dans lesquels j'ai parfois eu de bonnes surprises (je ne compte pas celles de l'enfance,  bien plus déterminantes dans ma vie de lecteur). Ici, c'est plus qu'une bonne surprise : c'est une claque monumentale.

Didier Lemaire, "métro" tombé amoureux de la Guadeloupe et de la Guyane où il a enseigné les lettres, n'est pas seulement un prodigieux conteur, c'est un authentique styliste, on pourrait dire un poète (il a effectivement  écrit de la poésie, me souffle mon édition), qui sait faire chanter la langue, et pas seulement la langue française classique qu'il est censé enseigner, aussi le parler créole auquel il emprunte nombre de mots pour créer une langue à l'image du métissage qu'il espère. Par sa langue virtuose (je n'ai pas voulu écrire sa plume, tant l'oralité se fait sentir derrière ses mots), il nous plonge au coeur du légendaire de cette Guyane qu'il admire tant, où la réalité sociale s'entremêle aux rêves, et aux légendes (indiennes, africaines, créoles, mais aussi classiques : le conte Fatrasie avec cris, rire et râle d'un ara transpose le mythe d'Hercule dans une Guyane atemporelle où le époques, les figures historiques et légendaires se mélangent). Par sa  langue aussi, il exalte les idéaux humanistes et même à l'occasion libertaires (on sait de qui la Guyane fut la dernière destination) et sait plus d'une fois nous toucher droit au coeur,. A ce titre, à mes yeux, la plus grande réussite, la plus magnifique et la plus bouleversante nouvelle du recueil, la plus folle au niveau de l'écriture, peut-être la plus cruelle aussi, est Veillée à Royale, échappée onirique et utopiste de deux bagnards, le narrateur noir et son ami blanc, anarchiste et déserteur. Parfois le rêve seul, le merveilleux de cette Guyane, sert d'échappatoire à la brutalité du monde, comme dans le dyptique de la déesse Man Dilo, assez bouleversant lui aussi, mais se perdre dans ses rêves n'est pas vraiment une bonne solution, peut-être parce qu'il reste tant à construire avec ses semblables. Au-delà de l'onirisme et et de l'émotion, le recueil n'hésite pas non plus à faire rire, comme avec Kikivi cou coupé, revanche féministe sur les profs métro libidineux en mal d'amours exotiques.

On sort de ce recueil en état de transe, la tête emplie d'images, de couleurs, de mots, de légendes. Peut-être un chef-d'oeuvre oublié (et pour cause !) du merveilleux francophone.

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11 juillet 2017 2 11 /07 /juillet /2017 20:46

  Inculte comme je suis, je ne connaissais jusqu'alors Tahar Ben Jelloun que de nom. Un nom, qui, certes, me hantait depuis que j'en avais lu extrait de son oeuvre dans un manuel de français de collège, la condition idéale pour qu'un titre de roman ou un nom d'auteur me marque de façon indélébile, m'inspirant des envies de lectures à l'âge adulte (c'était le cas pour Le pays ou l'on arrive jamais d'Andre Dhôtel, et je pourrais également citer, non chroniqué sur ce blog, L'enfant noir de Camara Laye). Trouver Au Pays, l'un de ses romans récents (2009) pour une demie-cacahuète sur une brocante était l'occasion idéale. 

  Au pays conte l'histoire de Mohammed, un immigré marocain de la première génération, auquel, après une vie de labeur en usine, arrive le plus grand drame de son existence : la retraite, qui le laisse désoeuvré jusqu'à l'anéantissement. Une grande partie du roman (par ailleurs assez court), Mohammed le passe à méditer sur son passé, sur son sentiment d'être si peu en phase avec son époque. Mohammed est un personnage extrêmement complexe : il aime profondément l'Islam tout en en rejetant  des dérives fanatiques, mais il n'est pas non plus moderne, ses idées peuvent sembler réactionnaires. Il aime la France, le pays qui l'a accueilli, dont il n'a jamais transgressé les lois, mais il s'est toujours senti étranger dans ce pays dont il ne parle ni n'écrit la langue, dont il ne partage pas les valeurs. Il ne se sent bien que dans son pays natal, qu'il n'idéalise pas pour autant. Tout le contraire de ses enfants, qui sont entrés dans la modernité : entre eux et lui règne une incompréhension mutuelle, à l'exception de Nabile, le neveu trisomique que lui a confié sa soeur, enfant adorable, et peut-être de sa plus jeune fille, Rekya, elle aussi sur la voie de l'intégration, mais qui ne s'est pas encore brouillé avec son père.

Toute ses réflexions  sont contées dans un style naïf, qui épouse l'esprit d'un homme n'ayant pas eu accès à l'instruction. Faussement naïf, faudrait-il dire, car le style est plus éloquent qu'il n'y paraît de prime abord, et s'autorise par ailleurs des effets étranges mais séduisants, comme cette hésitation entre première et troisième personne, ou ces dialogues qui ne sont pas annoncés comme tels (généralement plutôt des monologues, en fait).        

  Dans l'esprit désoeuvré de Mohammed, esprit fondamentalement rêveur, germe bientôt un rêve fou, qui redonne un sens à sa vie qu'il se met en tête de réaliser, un rêve constitue un défi à ce que nos sociétés occidentales ont admis comme étant le sens de l'Histoire : créer un "regroupement familial" à l'envers, de l'autre côté de la Méditerranée, dans une maison gigantesque censé accueillir toute la famille. La réalisation de ce rêve fait glisser le roman, certes ancré dans une réalité sociale tout ce qu'il y a de plus terre à terre, mais déjà volontiers onirique, vers l'insolite, puis carrément vers le fantastique, registre clairement affiché dans la toute fin. Les réflexions de l'auteur sur le rapport entre modernité et tradition prennent mènent vers une conclusion troublante qui en déconcertera  plus d'un, et qu'on ne peut pourtant pas, je pense, accuser d'être réactionnaire : le parcours de l'auteur, bien intégré dans l'intelligentsia française, le dément, et ses réflexions, à travers son fascinant personnage, sont trop complexes pour qu'on en titre une conclusion si facile. C'est cette ambiguité  qui rend le roman si passionnant.

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11 juillet 2017 2 11 /07 /juillet /2017 20:08

 

Attention, Découverte exceptionnelle. J'ai acheté Stella Corfou à l'étal librairie d'un festival, je n'étais plus très sobre, mais j'ai senti, en parcourant quelques pages, que je tenais quelque chose d'énorme, une découverte comme on en fait peu dans sa vie de lecteur. L'impression ne s'est pas dissipé avec l'ivresse, et je n'avais guère de crainte là-dessus : je me suis vraiment pris la claque de l'année, si ce n'est plus.

  Un mot sur la très belle réédition chez Le Chemin de Fer, qui a permis de redécouvrir ce roman en 2015 (il est originellement paru en 1988 chez Grasset), l'éditeur entreprenant d'ailleurs un grand travail de réédition de l'oeuvre de Béatrix Beck (c'est bon à savoir). Stella Corfou est illustrée par une certaine Florence Reymond, dont le nom est bien mis en avant sur la couverture, et qui livre des illustrations à la poésie singulière, mêlant surréalisme et érotisme dans un style de dessin pareil à nul autre.

Stella Corfou, la fantasque héroïne du roman éponyme, est une femme libre, bien plus que ne lui permettent ses origines modestes et son métier de brocanteuse, même si elle deviendra plus tard écrivain (Stella Corfou est son pseudonyme). Bien que sa beauté subjugue les hommes, elle deviendra la femme d'un petit commercial terne, Antoine Leroy. Entre eux, c'est à la vie à la mort. C'est leur amour fou que contera le roman sur la durée d'une vie.

Ce qui frappe en premier lieu  dans Stella Corfou, c'est bien sûr le style, une écriture hors norme, qui verse constamment dans l'expérimentation (l'oubli du sujet, par exemple, n'a pas manqué de me rappeler les chansons populaires reprises par Malicorne) sans jamais perdre le lecteur en route, et lui assénant coup sur coup des formules jouissives, souvent très drôles, toujours surprenantes. L'obsession pour les babioles kitsh qui passionnent la brocanteuse en rajoute à la drôlerie du style, donne l'impression trompeuse d'un roman surchargé dans le style roccoco, mais c'est tout l'inverse : le plume de Béatrix Beck est incisive, taillé au scalpel, et il n'en faut pas moins pour parler des thèmes difficiles qu'elle aborde, le mal-être, la folie, la mort. Rien n'est jamais pesant ni morbides dans Stella Corfou, c'est non seulement admirablement sobre mais drôle, d'une drôlerie qui est un peu la politesse du désespoir, comme dirait l'autre. On le voit, l'auteure ne sacrifie pas le fond de son roman au style (elle pourrait pourtant se le permettre) et nous offre sans en avoir l'air une tragédie déchirante et insolemment romantique.       

L'oubli relatif dans lequel est tombée Béatrix Beck, quand on s'extasie sur la plume d'auteurs bien plus surestimés, en est d'autant plus incompréhensible, et il y a certainement là-dessous une preuve de la misogynie ordinaire de la République des lettres. A découvrir de toute urgence.  

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9 avril 2017 7 09 /04 /avril /2017 18:42

  Jusqu'ici, je ne connaissais Eric Chevillard que par cette relecture de conte très drôle qu'est Le vaillant petit tailleur, que j'avais lu il y a la bagatelle d'une petite dizaine d'année. Curieusement, je n'avais pas poussé plus loin mes explorations, du moins jusqu'à je craque, hier, pour son dernier roman, Ronce-Rose, paru, comme la plupart de ses romans, aux Editions de Minuit.

  Le petite Rose, alias Ronce-Rose comme l'appelle son protecteur, Mâchefer, raconte sa vie dans son carnet secret. Sa vie avec Mâchefer, dont on ne sait pas trop s'il est son père, et tous deux reçoivent souvent la visite de l'associé de Mâchefer, Bruce, les deux adultes formant un duo au comique si bien éprouvé de petit malin et de gros bêta. Ronce-Rose a beau être futée et écrire très pour une petite fille qui n'a pas encore perdues toutes ses dents de laits, elle vit dans ses rêveries d'enfant et se révèle très naïve, de sorte que seule le lecteur devine que Mâchefer et Bruce sont des gangsters. Un jour, Mâchefer ne rentre pas, et Ronce-Rose se lance à sa recherche avec presque pas de nourriture, un tout petit peu peu de linge de rechange, l'argent de ses dents de lait et une craie pour tracer des flèches afin que Mâchefer puisse la retrouver.

  Ronce-Rose est un roman qui épouse fidèlement le point de vue naïf de l'enfance, une naïveté qui n'empêche pas une grande inventivité. Le roman épouse les tours et les détours de la pensée enfantine, ce qui donne un roman très bavard (Ronce-Rose prévient elle-même qu'elle est bavarde), marchant par la digression, mais ne regorgeant que d'autant plus d'idées merveilleuses, de traits d'humour extrêmement drôles (involontaires de la part de l'héroïne, même s'ils ne le sont pas de la part de l'auteur), et d'authentiques fulgurances poétiques. L'ensemble n'est pas toujours facile à lire, mais se révèle finalement très agréable, drôle et rafraichissant. On a l'impression que rien ne peut atteindre Ronce-Rose, et rien ne l'atteint en effet, mais une noirceur bien compréhensible se dessine en creux de ses aventures, et la plus grande réussite de ce roman tient à ce numéro d'équilibriste entre la légèreté du style et la noirceur qui se devine derrière. La fin est tout à fait surprenante, j'avoue ne pas du tout m'être attendu à ça.     Un bien belle découverte, qui me donne envie de lire d'autres oeuvres de Chevillard. 

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1 mars 2017 3 01 /03 /mars /2017 15:44

 

 

  J'avais déjà parlé de Bérengère Cournut il y a la bagatelle de six ans, à propos de son remarquable roman surréaliste L'écorcobaliseur hommage à Henri Michaux qui n'oubliait pas de développer un style personnel. A l'époque, dans la foulée, j'avais lu la nouvelle / poème en prose Nanoushkaïa édité chez l'Oie de Cravan, mais je n'avais pas jugé opportun de rédiger une chronique sur un texte aussi court. Ma manie des "cycles" de chroniques va me permettre de réparer ça, car dans le mois qui vient de s'écouler, je suis piqué de finir de lire toute la bibliographie de cette grande dame de la littérature française contemporaine, soit deux nouvelles, un court recueil et deux roman, dont son tout récent triomphe critique, Née contente à Oraibi.

Commençons par Nanoushkaïa (2009) et Wendy Ratherfight (2014), les deux nouvelles / poèmes en prose parus chez l'éditeur québecois de poésie l'Oie de Cravan, sous forme des ravissants petits livres cousus main (et donc hors de prix, surtout pour des livres aux pages non coupés) de la collection Fer et rouille. Deux nouvelles racontant chacun les aventures de l'héroïne dont ils portent le titre : Nanoushkaïa transporte un orme de verre à travers l'immense pays d'Alaskaïa tout ne tricotant un renard, et fait des rencontre extraordinaire, et il arrive des choses tout aussi extraordinaire à Wendy Ratherfight au cours de ses deux voyages, l'un en Belgique, avec trois fins alternatives, l'autre aux Amériques. Les deux textes valent le détour, mais Nanoushkaïa est le plus saisissant, le plus emplis de belles images, même si parfois inquiétantes.

  On retrouve un peu l'esprit de ces nouvelles dans le recueil Schasslamitt et autres contes palpitants, paru en 2010 en coédition chez les deux éditeurs traditionnels de Bérengère Cournut, Attila et l'Oie de Cravan, l'un se chargeant de l'édition française, l'autre de l'édition québecoise. Un livre que ,j'ai pour ainsi dire lu, lançant ainsi mon cycle de lecture, pour sa quatrième de couverture et sa dernière phrase, parlant des contes : "Lisez-les à hautes voix, il vous transformeront en oie."  Le recueil est court et les histoires le sont également, la plupart ne font qu'une page ou deux. Leur teneur en délire est variable, allant du surréalisme complet (mais ou un fil d'histoire apparait toujours) au décalage plus subtil de la réalité. Difficile à chroniquer, autant que les nouvelles précédentes (et plus sans doute que les deux romans qui vont suivre), mais à lire si vous aimer les récits plein de folie douce.

On attaque donc le plat de résistance avec deux romans. Le premier, Palabres, paru chez Attila en 2011 (et depuis, réédité, comme Schaslamitt, chez le Nouvel Attila, l'une des deux branches issues de le scission dédites éditions Attila), n'est pas officiellement un roman de Bérengère Cournut, car son coauteur Nicolas Tainturier et elle-même se sont inventé un alter ego, l'auteur sud-américain Urbano Moacir Espédité, dont ils prétendent avoir traduit le roman du "portugnol" (dialecte hybride hispano-portuguais dont j'ai eu la grande surprise d'apprendre qu'il existait réellement en Amérique du Sud, même s'il est peu probable qu'il nous ait offert une littérature écrite). Les éditons Attila poussent très loin ce délire, comparable à celui de J'irai cracher sur vos tombes prétendument écrit par Vernon Sullivan et traduit de l'anglais par Boris Vian.

Palabres commence dans l'Allemagne nazie en 1937, quand un immigré italien vivant de trafics, Rosario, apprend que Milla, sa dernière compagne de bordel, à la beauté ravagée par la drogue, descend d'un peuple fabuleux d'Amérique du Sud, les Farugios. Germe lors dans on esprit une idée farfelue: monter un commerce matrimonial à destination des allemands, que pourraient intéresser ces magnifique femmes rousses répondant aux critères de la race aryenne. Rosario enlève donc Milla et l'emmène avec Hirsute von Spree, le fils de la maquerelle, sur un bateau de l'armée française, dans une grand aventure à la recherche des Farugios.

Ceux-ci, au cours de leurs migrations forcées du Nord au Sud, ont assimilés les langues des autres peuples, et la langue hybride qui en résulte, incompréhensible pour tout autre (et qui fait écho à la situation complexe des personnages, le thème du mélange linguistique structurant le roman, jusque dans...la biographie imaginaire d'Urbano Moacir Espédité !) est capitale pour eux, car toute leur société est fondée sur le culte du Verbe, qui en régit les moindre aspects. Au moment ou Rosario  et ses compagnons débarquent, les Farugios sont en guerre civile avec leurs voisins guardanais.

Palabres est un roman qui ne ressemble pas aux précédents de Bérengère Cournut. Parodie de roman d'aventure, il joue du grotesque et même du registre bouffon, et n'hésite pas à verser dans le graveleux et le mauvais goût. Mais on ne peut en aucun cas le résumer à cet aspect : d'abord, il y a une vraie création d'univers dans ce roman, certes complétement délirant (la façon tirée par les cheveux dont les auteurs justifient  qu'un corps expéditionnaire napoléonien soit envoyés au Mexique par la France en 1937 est un grand moment) mais plus structuré qu'il veut bien lui-même nous le faire croire ; ensuite, ce roman possède un véritable fond, ils s'agit d'une fable sur les totalitarismes. La presque utopie des Farugios (qui n'est pas exempte toutefois d'aspect absurdes et étouffants), oublie son culte du langage et sombre dans la barbarie totalitaire, après avoir fait espéré une révolution, mais dans la main avec le peuple guardanais, tandis qu'un totalitarisme plus moderne se profile à l'horizon. Bref, un roman aux nombreux niveau de lecture, et même pas seulement drôle.

Enfin, le dernier succès de Bérengère Cournut, signé sous son vrai nom cette fois, Née contente à Oraibi, paru cette année chez le Tripode, l'autre branche issue de la scission des éditions Attila.

Dans ce livre, Bérengère Cournut fait tabler rase ses livres précédents et de leur héritage surréaliste pour se lancer dans un défi de taille : elle qui a passé un an au milieu du peuple Hopi, en Arizona, elle se glisse dans la peau d'une jeune indienne de ce peuple, laquelle nous raconte, à la première personne, son histoire de la naissance à l'orée de l'âge adulte. Et le défi est relevé haut la main : on oublie totalement que ce roman est sorti de l'esprit d'une auteure française, et on a l'impression que c'est réellement la jeune Tayatitaawa, du village d'Oraibi, qui nous raconte son histoire et le monde dont elle est issu, ses rites, ses mythes, ses sociétés secrètes. Ce voyage a pour fil rouge  le parcours initiatique de Tayatitaawa, qui a perdu son père très jeune, et qui depuis souffre de cauchemar et de douleurs qui la paralysent. Elle consultera un homme-médecine, sorte de chaman, et voyagera jusque dans le monde des morts, faisant flirter le roman avec le fantastique, même si tout peut s'expliquer à l'aune du rêve et de la transe chamanique, et offrant nombre de vision splendides. Ce roman réduit en miette tous les clichés sur les société "premières", montrant qu'on peut y vivre heureux et que les problème sociaux (ici, il est beaucoup question du harcèlement sexuel, on dirait chez nous harcèlement de rue)  peuvent se rencontrer dans nos société occidentales. Malgré ma tendresse pour les délires surréalistes de l'auteure, force m'est de reconnaitre ce roman comme son chef-d'oeuvre.   

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1 février 2017 3 01 /02 /février /2017 21:40

  Evénement de la rentrée littéraire 2016, le premier roman de Gilles Marchand (auteur à ne pas confondre avec le réalisateur du même nom), paru aux excellentes éditions Aux Forges de Vulcain, déjà éditeur entre autre des romans de William Morris dont j'avais déjà parlé ici ou là, me faisait de l'oeil depuis sa sortie, surtout avec la perspective d'un roman affilié au surréalisme.

Paris, 1988. Le narrateur du roman, comptable discret et assez solitaire qui va sur ses 47 ans, passe ses soirées dans le bistrot de la belle Lisa, qu'il aime en secret sans forcément chercher à concrétiser cet amour, en compagnie de deux autres amis fidèles, Sam et Thomas. Mais le narrateur a un secret douloureux : une cicatrice qu'il garde sans cesse dissimulée derrière une écharpe, une cicatrice  qui lui a infligé l'Histoire avec un grand H, bien plus cruelle que les petites histoires qui consolent le coeur comme celle que lui racontait son grand-père. Et voilà que, ses trois amis le pressant de raconter son passé dont ils ignorent tout, le narrateur se met à table, mais au lieu de raconter frontalement le drame qui a foudroyé son enfance, il se met à tergiverser et à raconter ses souvenirs et les histoires extraordinaires de son grand-père rêveur, Pierre-Jean. Des histoires qui attirent de jour en jour de plus en plus de monde dans le bar. A cette intrigue déjà passablement surréaliste, s'ajoute des intrigues parallèles qui le sont encore plus, telles les lettres frappadingues que Sam reçoit de sa mère décédée, un orchestre tzigane poursuivi par un python, où, preuve remarquable que l'auteur sait enchanter avec tout et n'importe quoi, une intrigue très drôle et poétique  autour des...sacs poubelles qui s'accumulent dans le hall de l'immeuble du narrateur depuis le décès de la concierge. Le tout au son des Beatles dont la musique hante les pages du récit. Tous ces enchantements, dont on peut douter de la véracité (mais le principe de véracité a-t-il un sens dans un roman ?), se révéleront avoir un sens lié aux souvenirs douloureux que l'Histoire a marqué sur le visage du héros.

  Une bouche sans personne (titre emprunté à un poème de Jean Tardieu, dont le titre, mentionné avec les mentions de copyright à l'intérieur de la couverture, permet déjà de deviner de quel drame historique il s'agit. Pour spoiler juste un tout petit peu, il s'agit du massacre d'Oradour) est un roman qu'on referme à regret. C'est très drôle, d'un humour burlesque mêlé de merveilleux poétique qui n'est pas sans rappeler Boris Vian, le style semble à première vue naïf, mais il n'a que l'apparence de la naïveté, car il traite avec brio, avec les armes efficaces du rire et de l'imagination, meilleurs remparts contre la barbarie, d'un sujet douloureux lié aux pages les plus sombres de notre histoire. La réussite du roman est presque totale : il évite la pathos pendant sa plus grande partie, mais un peu moins au moment d'évoquer le Drame. Mais cette fin un peu ratée (bon, qui aime bien châtie bien, les toutes dernières pages rattrapent le coup, et il y a tout ce qui précède) n'ôte pas sa saveur unique à ce merveilleux roman.    

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31 janvier 2017 2 31 /01 /janvier /2017 19:32

  Après L'Homme qui savait la langue des serpents et Les Groseilles de novembre, je poursuis mon exploration de la biblio de ce grand auteur estonien, avec un roman paru en ce début d'année, toujours aux éditions du Tripode, mais qui s'avère être le tout premier roman de l'auteur paru en Estonie (en 1999).

L'histoire de ce roman en est un lui-même : l'auteur avait décidé à l'origine un travail de recherche sur le théâtre en Estonie  au début du XXe siècle, et s'est retrouvé à raconter sous forme d'un roman fantaisiste, proche du réalisme magique, mêlant imagination et personnages réels, l'histoire de l'Estonia, le premier théâtre de langue estonienne.

Le narrateur, August, ancien membre de l'Estonia, raconte ses souvenirs...depuis sa tombe. Le théâtre qu'il a connu ressemble sans doute peu à son homologue réel, quand bien même certains de ses comédiens, j'ignore lesquels, auraient vraiment existé. C'est que cet Estonia abrite d'authentique créatures féériques d'un autre âge, celle du folklore estonien, voués à disparaître en ce début de XXe siècle (fées, sirènes, sorcières, revenant), et dont certaines sont d'ailleurs plutôt des enfants de créatures féeriques. Mais l'aspect fantastique est rien moins que certain dans le roman : il est presque toujours hors-champs ou réduit à des détails subtils, et on ne sait jamais ce qui est vrai dans le récit d'August, mieux, on ne sait jamais si celui-ci nous tromper sciemment, comme il le laisse entendre à plusieurs reprises jusqu'à la pirouette finale, ou est abusé lui-même, par l'alcool, la dépression ou les récits de seconde main. C'est là toute la profondeur du roman : une métaphore du métier de saltimbanque, qui mystifie ses spectateurs, puis, au moment de rédiger ses mémoires d'outre-tombe, ses lecteurs comme le fait, bien sûr, Kivirähk lui-même en piétinant la vérité historique. Des artistes qui trompent les contingences de la vie et de l'Histoire en un lugubre siècle qui s'annonce, et jusqu'à la mort elle-même, une mort qui ne peut que vouloir se venger, elle qui rôde autour du théâtre sous la forme d'un grand chien gris. Face au chien gris, il y a Erika, le grand amour d'August, et amenée à être le Papillon du titre, l'âme du théâtre, l'incarnation de sa légèreté face à la lourdeur sinistre du XXe siècle.

  Comme dans ses romans qui suivront, Kivirähk change en or tout ce qu'il touche et excelle dans un mélange d'humour burlesque, de tendresse et de cruauté. Le roman dégage une beauté, une mélancolie et une puissance indicibles, qui, jusque dans le thème de l'artiste trompe-la-mort, n'a pas manqué de me rappeler un autre auteur que j'admire, Francis Berthelot ; le style est moins virtuose (mais l'est quand même à sa façon : Kivirähk a notamment un art consommé de la métaphore / comparaison poétiques, que je ne me souviens pas avoir rencontré à ce point dans ses autres romans), mais dans ma bouche, la comparaison avec Berthelot est un sacré compliment. Kivirähk est peut-être le seul auteur qui, en l'espace de deux romans, aura été capable de me faire passer des larmes de rire aux larmes d'émotion.

Quand je dis que c'est un grand auteur à suivre...      

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27 janvier 2017 5 27 /01 /janvier /2017 17:13

Dans cet article, il sera moins question du film réalisé en 2007 par Gabor Csupo, qui a popularisé l'univers de Terabithia, que du roman dont il est adapté. Je ne m'interdis pas cependant de faire référence au film, que j'ai vu surtout dans l'optique de rédiger cette chronique en connaissance de cause, dont je n'attendais pas grand-chose, et qui m'a agréablement surpris.

  Le roman de Katherine Paterson risquerait de surprendre les mômes (et grand mômes) qui ont découvert l'univers de Terabithia par le film, qui lui-même devait, j'imagine, être plutôt surprenant pour un jeune fan de fantasy alléché par ce qu'on vendait comme le nouveau "Monde de Narnia", et découvrant avant tout un drame intimiste enfantin où l'aventure fantastique n'est pas l'enjeu principal. Le roman est très différent du blockbuster de fantasy riche en effets spéciaux en lequel les producteurs hollywoodiens ont tenté, avec plus ou moins de bonheur, de déguiser ce drame enfantin. Le sujet principal est un sujet réaliste : l'amitié de deux enfants esseulés, de milieu sociaux contrastés mais tous deux rejetés par leurs camarades, et qui s'inventent un pays imaginaire dont ils sont Roi et Reine. Mais non seulement le royaume de Terabithia est "décrit" d'un point de vue purement réaliste (le film, dans son choix, qu'on peut juger discutable autant qu'inévitable, d'épater le public avec des images merveilleuses, explicite fatalement la dimension fantastique : les deux enfants sont obligés de "voir" la même chose), non seulement il ne paraitra au lecteur que comme une cabane de planches au milieu des bois, mais de plus nous ne saurons quasiment rien de ce que les deux enfants imaginent. A la différence du film, on ne sait rien de Terabithia, de son peuple, des ennemis que combattent le Roi, la Reine et leur chien Prince Terrien. Cela n'intéresse pas Paterson : le roman est bien intimiste, une version pour la jeunesse de ce qu'on a nommé de notre côté de l'Atlantique, à une époque bien postérieure (le roman date de 1977) une "transfiction", ces textes à la limite entre la littérature de l'imaginaire et la littérature générale.

  Cette transfiction enfantine, qui porte des thèmes forts, a tout pour être un texte bouleversant, d'autant qu'il raconte une tragédie enfantine inspirée de la mort de la meilleure amie du fils de l'auteure. Et l'histoire parvient à faire effleurer l'émotion, même pour un lecteur adulte comme moi, pour peu qu'il parvienne à se replonger dans sa propre enfance et dans ses problèmes devenus ridicules avec le recul, dans cette époque si cruelle (innocence mon cul)  où le regard des autres est si important. Le roman aborde en outre d'intéressantes questions sociales et diffuse un anticonformisme agréable : s'il y a un choc des cultures de classe, les parents de Leslie et la professeur de musique dont Jess est amoureux sont davantage des hippies que des bourgeois bon teint, et les réflexions sur la religion sont surprenantes, rien moins qu'intégriste, chez une auteure d'éducation presbyterienne.   

  Le problème, c'est que l'écriture de Paterson n'est pas, mais alors pas du tout à la mesure de son sujet. Ce n'est pas qu'une question d'ornements littéraires : certes, la plume est assez lourde, perclus de traits infantiles et d'une irritante naïveté, mais à  à la rigueur, ce n'est pas trop grave. Ce qui l'est plus, c'est son incapacité à susciter l'émotion quand arrive la tragédie. Vu le côté biographique de celle-ci, il est impensable que l'auteure ne sache pas la douleur d'un enfant confronté à la mort de sa seule amie. C'est vraisemblablement d'une maladresse d'écriture qu'il s'agit, et c'est bien dommage, en plus de ne paraitre que plus indécent quand on sait la part de réalité du récit.

A la réflexion, je crois que cet aspect émotionnel passe beaucoup mieux en film. Contre toute attente, celui-ci est peut-être supérieur au roman, et ce n'est même pas du au délire visuel, intéressant et plutôt poétique (surtout dans la scène finale), mais superflu, davantage là pour vendre le film qu'autre chose (plus je vieillis, plus je reste de marbre face aux effets spéciaux modernes, dés qu'il ne s'agit plus des sublimes vieilleries artisanales à la Ray Harryhausen...comment ça vieux con ?). Intéressant à voir pour constater que même le blockbuster hollywoodien peut encore être intelligent et sensible (en tout cas pouvait encore l'être en 2007). Il peut aussi être intéressant de lire le roman, même si, en ce qui me concerne en tout cas, il laisse un arrière-goût d'échec.   

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25 janvier 2017 3 25 /01 /janvier /2017 16:47

Plus d'un an et demi après avoir terminé ce magnifique roman qu'est L'homme qui savait la langue des serpents, je découvre, avec beaucoup de retard, la parution en français, toujours aux éditions du Tripode, d'un autre roman  de l'estonien Andrus Kivirähk. Si Les Groseilles de novembre est paru un an après L'homme...en français, il lui est antérieure de sept ans en Estonie. Mais tout le style de l'auteur y est déjà.

  Comme L'homme..., Les Groseilles de novembre nous emmène dans le monde des légendes estoniennes. Mais ici il n'est pas question de l'époque de la christianisation, plutôt du mondes des contes populaires tel qu'on pouvait les récolter au XIXe siècle, un monde qui ressemble aux Pays Baltes du XVIIIe ou début XIXe siècle, quand le servage existait encore, mais qui ne correspond en réalité à aucune période historique. Dans ce monde, les paysans volent leurs seigneurs et accomplissent d'autre tâche surhumaines au moyen des kratts (le roman est sous-titré Chroniques de quelque détraquement dans la contrée des kratts), des génies volants fabriqués avec de vieux objets et animés grâce au Diable, un Diable si facile à duper en signant avec du jus de groseille au lieu de sang...Dans ce monde, on croise des esprits et autres créatures plus ou moins effrayantes à chaque coin de campagne et de forêt, et on peut y capturer des vaches marines. Ces figures du folklore estonien ne nous sont que très peu décrites, Kivirähk adopte le style concis des contes qui laisse les visions fantastiques à l'imagination du lecteur -qui à l'origine était plutôt un auditeur, d'ailleurs.

  Mais que raconte ce roman, au fait ? Eh bien, il ne faut pas s'attendre à une intrigue suivie : il s'agit d'une chronique d'un mois de novembre, à raison d'un chapitre par jour, dans un petit village estonien, des intrigues qui s'y entremêlent et des saynètes autonomes autour des même personnages. Sur cette chronique, Kivirähk tisse une farce paysanne très drôle, et même franchement hilarante à plusieurs reprises (je crois que c'est un des très rares livres, peut-être même le seul livre sans image, qui m'aura fait pleurer de rire). S'il est évident que l'auteur admire les folklore paysan de son pays (ce qui est tant mieux : je pense qu'il n'y a pas de bonnes parodies sans amour de l'original)  les paysans en prennent pour leur grade, avec leur bêtise, leur veulerie, leur cupidité, leur mesquinerie. Quelques rares personnages émergent du lot : Sander, le granger, puissant magicien qui doit sauver maintes fois la mise aux paysans, son pendant féminin la sorcière Minna, et quelques autres personnages féminins. Si Sander est sans conteste le cerveau du village, il n'en reste pas moins un homme pragmatique, un homme de la terre ; ainsi, le choc des cultures qu'il éprouve, lui et le plus naïf régisseur Hans, devant les élégants romans de chevalerie par lesquels un "kratt de neige" berce les rêveries d'amoureux transis du second, compte parmi les pages les plus drôles d'un roman qui n'en est pourtant pas avare. Transition facile, la double histoire de désir sans espoir de réciprocité (Liina pour Hans, Hans pour sa belle châtelaine), si elle est raconté avec le même humour burlesque que les autres péripéties villageoises, y apporte une touche de mélancolie tragique. Car il faut bien se l'avouer : si le roman est furieusement drôle, son humour est noir, grinçant, et n'en éviter que mieux la pantalonnade éculée.

  La confirmation de ce qu'Andrus Kivirähk est un très grand auteur à suivre. 

   

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