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30 novembre 2020 1 30 /11 /novembre /2020 17:14

Cette rentrée littéraire légèrement perturbée est décidément une belle surprise pour moi, car j'ai appris le retour avec un nouveau livre de trois auteurs que j'admire. Jacques Abeille d'abord, dont je chroniquerais La Vie de l'explorateur perdu, tome conclusif du majestueux Cycle des Contrées, paru en même temps que la réédition augmentée des Carnets de l'explorateur perdu...quand j'aurais relu tout le cycle. Gilles Marchand ensuite, avec Requiem pour une Apache. Et celui dont il va être question ici, Les Secrets de l'auteur estonien Andrus Kivirahk, dont il n'y avait plus eu de nouvelles traductions depuis presque quatre ans.

De Kivirähk, j'avais donc lu les trois romans traduits par les soins des éditions du Tripode, L'Homme qui savait la langue des serpents, Les Groseilles de novembre et Le Papillon

Trois romans plutôt pour adultes donc. Et là, je me retrouve à lire un roman pour enfant de Kivirähk, ce genre de livres constituant une large part de son oeuvre. Ce qui ne me gêne absolument pas, car j'adore lire des livres pour enfants, plus à même, à mes yeux, de parler à un adulte, quand ils sont bien faits et pas neuneus, que les livres pour ados, en général très ciblés ados justement.

C'est une longue histoire, les livres pour nenfants et moi : après avoir vaguement essayé de grandir une bonne fois pour toute à l'approche des 16 ans, après une époque où me découvertes littéraires se faisaient dans un joyeux désordres (Roald Dahl et Pierre Gripari après Le Seigneur des Anneaux, Le Meilleur des Mondes et autres lecture déjà costaudes à 14 ans...comme quoi la segmentation des âges de l'édition jeunesse commerciale et des documentalistes vieux jeu, c'est de la foutaise), j'ai rechuté entre 21 et 22 ans, avant même de suivre un cours de littérature de jeunesse à la fac et de m'y prendre de passion pour Claude Ponti.

Là, le pitch, associé au souvenir enchantés de livres adultes de Kivirâhk, me vendait du rêve, et ça tombe bien puisqu'il est question de rêves :

 

"Dans la famille Jalakas, chacun emprunte un passage secret pour rejoindre son rêve en douce. Le petit Siim se glisse sous la table et atterrit au pays des merveilles. Sa grande sœur, Sirli, prend l’ascenseur et grimpe jusqu’au pays des nuages. La mère passe par une porte cachée qui mène à son château royal. Le père, quant à lui, sort par la porte arrière de sa voiture et déboule sur un stade gigantesque. En dehors de leur cachette, les membres de cette joyeuse famille mènent une vie tranquille. Mais il arrive que certains rêves prennent le pas sur la réalité, et alors plus rien ne tourne rond…"

 

Et puis...en voilà une curieuse expérience de lecture ! De prime abord, pendant une bonne partie de ce livre assez court, j'étais tenté de me dire : mais, c'est très cucul, non ? Ça l'est, assurément. La cucuterie ne m'a certes pas empêché, par exemple, de prendre plaisir à poursuivre l’œuvre pour enfant de Gripari à 28 ans, après avoir lu et aimé les Contes de ma Rue Broca très tardivement, à la moitié de cet âge. Mon esprit chagrin était quand même tenté de me dire : oui, mais Gripari, son humour ravageur, et ses belles trouvailles poétiques dont je ne trouve pas l'équivalent chez Kivirähk (même s'ils jouent sur le même ressort : magnifier la simplicité et la naïveté des histoires).

Bon, les deux prennent les enfants pour des neuneus, quand même, peut-être un peu, non ?

 

Sauf qu'en fait non. Enfin, pour Gripari, je ne sais pas (et ne crois pas, d'après mes souvenirs de lecteurs déjà bien conscients de certains clins d'oeil), mais pour pour ce qui est de Kivirähk, la réalité est tout autre

.

J'ai fini par réaliser, en laissant de côté mon rationalisme chagrin, ce que représentaient les invraisemblances énormissimes et évidement volontaires qui ponctuaient le récit : Kivirähk ne prend pas les enfants pour des neuneus, pour la simple et bonne raison qu'il n'est plus un adulte écrivant pour des enfants, mais un auteur épousant parfaitement la logique enfantine, au point qu'on a l'impression d'une histoire inventée, sinon écrite (le style est très simple, alors pourquoi pas, avec un talent précoce...), par des enfants. On me dirait même que l'histoire a été inventée entièrement par les enfants de Kivirähk que je n'en serais pas outre-mesure étonné.

Et ceci est très visible dans l'image des adultes dans l'histoire : plutôt qu'un point de vue de l'adulte sur les mômes, qui est un grand piège pour les auteurs jeunesse peu talentueux qui commettent l'erreur de puiser dans leur propres nostalgies, plutôt donc que ce point de vue dont les auteurs modernes essayent de se débarrasser depuis l'époque de la contre-culture, on a droit au contraire au point de vue des môme sur les adultes. Et ces adultes ont tous en commun de n'avoir aucune autorité, voir de ressembler plus souvent qu'à leur tour à des enfants, ce qui donnent des scènes cocasses et tendres, comme l'humiliation des pères de familles "collés" par une prof de math sadique qui les oblige à faire des additions enfantines mais déjà trop compliqué pour eux.

 

Je croyais donc lire, avec une certaine naïveté sans doute, une abominable cucuterie, et je découvre un livre qui représente, finalement, un bel exercice de style dans la création d'univers (je ne parle pas de style d'écriture au sens étriqué, pédanto-parisien, du terme), et retrouve en même temps ce vieux paradoxe : le livre plaira peut-être plus aux adultes qu'aux enfants pressés de grandir et de lire des choses plus "sérieuses".

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