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31 janvier 2017 2 31 /01 /janvier /2017 19:32

  Après L'Homme qui savait la langue des serpents et Les Groseilles de novembre, je poursuis mon exploration de la biblio de ce grand auteur estonien, avec un roman paru en ce début d'année, toujours aux éditions du Tripode, mais qui s'avère être le tout premier roman de l'auteur paru en Estonie (en 1999).

L'histoire de ce roman en est un lui-même : l'auteur avait décidé à l'origine un travail de recherche sur le théâtre en Estonie  au début du XXe siècle, et s'est retrouvé à raconter sous forme d'un roman fantaisiste, proche du réalisme magique, mêlant imagination et personnages réels, l'histoire de l'Estonia, le premier théâtre de langue estonienne.

Le narrateur, August, ancien membre de l'Estonia, raconte ses souvenirs...depuis sa tombe. Le théâtre qu'il a connu ressemble sans doute peu à son homologue réel, quand bien même certains de ses comédiens, j'ignore lesquels, auraient vraiment existé. C'est que cet Estonia abrite d'authentique créatures féériques d'un autre âge, celle du folklore estonien, voués à disparaître en ce début de XXe siècle (fées, sirènes, sorcières, revenant), et dont certaines sont d'ailleurs plutôt des enfants de créatures féeriques. Mais l'aspect fantastique est rien moins que certain dans le roman : il est presque toujours hors-champs ou réduit à des détails subtils, et on ne sait jamais ce qui est vrai dans le récit d'August, mieux, on ne sait jamais si celui-ci nous tromper sciemment, comme il le laisse entendre à plusieurs reprises jusqu'à la pirouette finale, ou est abusé lui-même, par l'alcool, la dépression ou les récits de seconde main. C'est là toute la profondeur du roman : une métaphore du métier de saltimbanque, qui mystifie ses spectateurs, puis, au moment de rédiger ses mémoires d'outre-tombe, ses lecteurs comme le fait, bien sûr, Kivirähk lui-même en piétinant la vérité historique. Des artistes qui trompent les contingences de la vie et de l'Histoire en un lugubre siècle qui s'annonce, et jusqu'à la mort elle-même, une mort qui ne peut que vouloir se venger, elle qui rôde autour du théâtre sous la forme d'un grand chien gris. Face au chien gris, il y a Erika, le grand amour d'August, et amenée à être le Papillon du titre, l'âme du théâtre, l'incarnation de sa légèreté face à la lourdeur sinistre du XXe siècle.

  Comme dans ses romans qui suivront, Kivirähk change en or tout ce qu'il touche et excelle dans un mélange d'humour burlesque, de tendresse et de cruauté. Le roman dégage une beauté, une mélancolie et une puissance indicibles, qui, jusque dans le thème de l'artiste trompe-la-mort, n'a pas manqué de me rappeler un autre auteur que j'admire, Francis Berthelot ; le style est moins virtuose (mais l'est quand même à sa façon : Kivirähk a notamment un art consommé de la métaphore / comparaison poétiques, que je ne me souviens pas avoir rencontré à ce point dans ses autres romans), mais dans ma bouche, la comparaison avec Berthelot est un sacré compliment. Kivirähk est peut-être le seul auteur qui, en l'espace de deux romans, aura été capable de me faire passer des larmes de rire aux larmes d'émotion.

Quand je dis que c'est un grand auteur à suivre...      

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