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19 octobre 2018 5 19 /10 /octobre /2018 04:20

Je vais pas vous la refaire à chaque fois (même si là, je tiens mon record depuis la création du blog : plus d'un an sans nouvel article. Faut dire que huit mois sans internet dans mon nouveau logement, ça aide pas), mais il était temps que je réveille ce blog.

Quoi de mieux pour cette résurrection que renouer avec ma vieille monomanie (ce que je fais avec mes lectures depuis deux ou trois mois) et de reprendre  le périple mythologique ?

C'est parti avec un collection découverte récemment : "La vérité des mythes" chez les Belles lettres. Si on a l'air d'y trouver à boire et à manger (un essai sur Steve Jobs au milieu des essais d’hellénistes, sérieux ?), je ne suis pas mécontent de la lecture des deux tomes que j'ai pioché d'eux : Les Mythes de la création de Jean-Pierre Otte, dans lequel la liste d'ouvrages de la collection m'a évidement donné envie de montrer de la suite dans les idées en enchaînant (enfin, un enchaînement de près de quatre mois, le temps de trouver les fonds nécessaires pour l'acquisition du livre) avec l'essai La Fin du monde de Christine Dumas-Reungoat.

 

Les Mythes de la création, sous-titré Les Matins du monde du cercle polaire à L'Océanie, détonne un peu au milieu de cette collection dominée par la culture gréco-romaine, puisqu'il s'agit d'une anthologie d'adaptations littéraires de peuples dits "premiers" (terme problématique, je sais). Comme j'ai souvent dit sur le blog, les adaptations littéraires, j'ai tendance à éviter. Ici, au moment critique de l'impulsion d'achat (notons que c'est déjà une chance de trouver un livre de cette collection, et même de cet éditeur, en rayon en librairie), ma méfiance envers les réécritures (d'autant que la rédacteur et la rédactrice de la 4e de couv' se vautre dans le ridicule en prétendant, à propos des réécritures de Jean-Pierre Otte que "cette démarche fera date". Je conçois que Otte ait apporté un style d'écriture propre, comme tout écrivain en ayant un tant soit peu, mais sinon la démarche a peut-être "fait date" il y a 2000 ans avec Apulée, oui) a été contrebalancée par la perspective de découvrir des mythes dont ce serait la seule occasion de les découvrir en français (même si j'en connaissais quelques-uns, au moins des variantes). Mon préjugé classique explique très certainement que j'ai laissé trainer les premiers chapitres du livre pendant un petit six mois, avant de me laisser prendre au jeu, à la fois des histoires bien sûr, mais aussi du style de Otte qui est remarquable (et puis c'est bien connu, l'oralité est impossible à rendre à l'écrit, que ce soit par les réécritures ou par la transcription littérale qui posent chacune des problèmes insolubles, un essai lu il y a quelques mois me l'a rappelé et m'a donc remotivé pour lire le présent livre. Mais bref).          

Les Mythes de la création est en fait une intégrale (d'un bon 600 pages quand même) de la série Les Matins du monde, regroupant trois tomes  parus chez Seghers (curieusement, il semble manquer deux tomes suivants chez Julliard, alors même qu'ils sont mentionnés dans la bibliographie) : Les Aubes sauvages, Les Aubes  enchantées et Les Naissances de la Femme. Chacun accomplit au fil des chapitres le même tour du monde : peuples esquimaux et sibériens d'abord, puis Amérique du Nord, Amérique du Sud, Afrique Noire, Australie et enfin Océanie. Avec des nuances toutefois : pas de mythes australiens dans Les Naissances de la Femme, en revanche Les Aubes enchantées intercale, juste après les peuples esquimaux et sibériens, un extrait du Kalevala, la fameuse épopée nationale finlandaise dont je suis un groupie absolue et dont j'avais déjà parlé sur ce blog.

  Si vous me permettez une parenthèse, ce dernier choix  me semble curieux, à l'image de l'anthologie finalement : d'abord inclure dans une anthologie de mythes "premiers" une légende paysanne finlandaise du XIXe siècle (dont le littérateur, Elias Lönnröt, a peut-être gommé les influences chrétiennes, ce qui contribue à faire oublier que ce mythe, même singulier et manifestement païen à l'origine, n'a rien de l'OVNI anachronique qu'on imagine dans l'Europe contemporaine. Mais ceci nous emmènerait trop loin), alors qu'aucun des trois tomes de l'anthologie ne consacre un chapitre à l'Asie (Sibérie exceptée, regroupée dans la région arctique), et puis il est peut-être plus curieux encore de mentionner ce mythe archi-connu, popularisé entre autre par Boris Vian et Tolkien, alors que dans la préface du même tome, l'auteur avoue son intention d'écarter les cosmogonies les plus connues comme le Popol Vuh Maya, La Légende des Soleil Aztèque ou les mythes Dogons et Bambaras popularisés par l'école Griaule (tous mythes abordés sur ce blog exceptés ceux des Bambaras que je ne connais pas du tout). L'adaptation du Kalevala est celle qui m'a le moins intéressée, car je connaissais le texte original dans la langue versifiée empruntées aux chanteurs populaires et réarrangées par Lönnröt, en regard duquel l'adaptation de Otte paraît forcément plus fade.

Ce n'est pas mon ressenti pour tous les textes, et j'arrive au nœud de cette navrante chronique : si, de manière générale, il est rare que je sois convaincu par les réécritures littéraires, disons, "décomplexées", qui me semblent le plus souvent du délayage ampoulé mais fade, je dois m'incliner devant la plume élégante de Otte. Celui-ci donne corps aux mythes par ses descriptions chatoyantes, qui conférent au récit à la fois un ancrage réaliste (bon à prendre quand on a du mal a se représenter le cadre d'une légende faute de documentation suffisante) et un exubérant merveilleux. Un merveilleux peut-être plus "fleur bleue" que les transcriptions fidèles que certains détails laissent parfois imaginer plus rude, et qui peut-être dissipe quelques mystère que celles-ci laissent dans leur concision (oui, vous avez compris, encore mon obsession de grincheux...d'ailleurs, plus trivialement, un style plus sobre permettrais de caser beaucoup plus de textes, fut-ce même dans un volume moindre, dans une autre anthologie, et je vous assure que j'y ai pensé plusieurs fois à la lecture), mais globalement, je n'ai pas boudé mon plaisir. Et puis Otte montre une grande honnêteté intellectuelle dans la citation de ses sources (en début de chaque chapitre sur un continent, où tous les mythes adaptés sont résumés, et bien sûr dans l'abondante bibliographie de fin d'ouvrages), et il accompagne chaque tome d'une préface qui n'a pas forcément de prétentions savantes dans le sens le plus universitaire du terme, mais propose des pistes pour comprendre les mythes, citations à l'appui, et si je ne peux juger en tant que néophytes de la fiabilité de ces préfaces aux yeux des spécialistes (ce qui est sûr, c'est que cette anthologie accuse son âge, dans un domaine où il est nécessaire d'être à jour), la sincérité de l'auteur dans son intérêt ethnologique ne peut faire de doute.

 

  Ensuite, La Fin du Monde : enquête sur l'origine du mythe de Christine Dumas-Reungoat, livre qui va être bien plus difficile à chroniquer. Il s'agit cette fois d'un essai universitaire, sans volonté de vulgarisation, particulièrement ardu, même si le fond est passionnant (pour que je passe une nuit blanche à terminer un livre qui n'a rien, mais alors rien d'une lecture récréative, c'est qu'a priori, quelque chose m'a accroché).

  Enchaîner cette lecture après celle de Jean-Pierre Otte m'a forcément donné des attentes qu'on pourrait qualifier de fantasmes de pré-lecture (mais qui reste néanmoins justifiées, j'y reviens dans un instant) : après l'exploration de mythes de création dans le monde entier, le pitch de l'essai de Dumas-Reungoat me laissais entrevoir l'idée que la Fin du Monde ait une origine locale (en gros, le Proche-Orient antique et le monde gréco-romain), avant de se répandre dans le monde entier sous l'influence des religions du Livre. En fait le livre, malgré ses nombreuses révélations passionnantes, n'a pas répondu à ma question, qui est sans doute en partie un fantasme de pré-lecture, mais est aussi suggérée par une maladresse de l'autrice (et pas seulement du titre de la 4e de couv'), ce qui m'oblige à commencer la critique, par ailleurs enthousiaste du texte par une note négative. L'accroche du livre, reproduit sur la 4e, part du présent, c'est à dire "la peur de l'an 2000" (l'essai date de 2001), ce qui pousse d'ailleurs l'autrice à commettre une première maladresse en évoquant la "peur de l'an mil" très contestée des médiéviste, mais on va dire que c'est un détail (et la fin de l'essai donne, à propos des calculs de la date de la Fin du Monde par les premiers chrétiens et notamment de Saint-Augustin qui la prédisait pour le Xe siècle, une piste intéressante sur l'origine de ce qui reste avant tout une reconstruction de l'époque romantique, mais bref). La première vraie maladresse de l'autrice est de faire partir l'enquête de l'époque actuelle, mais sans préciser quelle aire de civilisation elle étudie. L'occident ? En rajoutant la civilisation arabo-musulmane, héritière de la même idée ? La chercheuse semble sous -entendre l'idée d'une universalité de l'héritage  gréco-romain et judéo-chrétien, par un ethnocentrisme d'autant plus problématique qu'il n'est jamais formulé. Sur cette question, je reviendrai après la critique du corps du livre, car je vais être obligé de l'étayer de quelques menus détails.

 

  Car quand on entre dans le corps de l'essai, celui se révèle passionnant. La thèse de la chercheuse repose sur l'opposition entre deux conceptions, la Fin D'UN Monde et la Fin DU Monde. La première est celle des civilisations païennes, notamment gréco-romaine, mais aussi de la Bible avec le Déluge de la Genèse, celle d'une Fin provisoire qui amène un recommencement.  La seconde est une Fin "radicale et définitive", et elle vient principalement de la Bible, mais la fin de l'essai amènera, avec toute la prudence que commande l'aspect lacunaire des sources, à en rechercher la source  en Iran.

  L'essai commence par un corpus de textes antiques, qui bien entendu ne se veut pas exhaustif. On y trouve évidement des textes  gréco-romains et judéo-chrétiens (Bible canonique ou apocryphes) mais aussi leurs sources supposées, en Iran comme je l'ai dit,  et en Mésopotamie. 

  A partie de là, l'essai adopte un plan presque scolaire, avec deux partie de deux chapitres chacune. La première partie s'intitule "Fin d'un Monde, Fin du Monde, deux mythes consubstantiels" en évoquant, pour résumer très grossièrement, les ressemblances entre les deux mythes, puis leurs différences, sachant sur ce point le deuxième chapitre s'intitule "Un jeu inverse de miroir", et la chercheuse tient à cette nuance dans la conclusion : les mythes ne sont pas du tout en opposition, même s'ils se basent sur ces conceptions opposées du Temps (cyclique vs linéaire) et de la divinité (panthéon proche des humains, faisant partie du monde vs Dieu unique transcendant, totalement en dehors du monde). Tout ceci sent son Mircea Eliade, mais en incomparablement plus rigoureux et proches de sources qu'Eliade, que Dumas-Reungoat cite d'ailleurs de façon critique en disant notamment qu'il a tendance à "effacer les différences entre religions".

  Cette première partie montre que Dumas-Reungoat maîtrise son sujet et connait les religions et philosophies antiques sur le bout des doigts. D'explications philosophiques ardues en commentaires littéraires méticuleux, j'ai eu non seulement l'impression de comprendre en profondeur de théologie judéo-chrétienne, mais de découvrir celle de la Grèce antique, dont Dumas-Reungoat sait tirer un tout cohérent du grand fouillis des mythes et textes philosophiques, les même conceptions (même si pas du tout unifiées, évidement) revenant de manière récurrentes dans les récits mythologiques les plus imagés comme dans les textes philosophiques les plus abstraits, ainsi de la destruction cyclique du monde par le feu et/ou par l'eau .

La deuxième partie explore les sources proche-orientales, d'abord du mythe de la Fin d'un Monde, puis du mythe de la Fin du Monde, en convoquant les sources jusque là délaissées du corpus initial : la Mésopotamie et l'Iran. A partir de cette seconde partie, la chercheuse avance bien plus prudemment, et cette partie ne fait pratiquement que poser des questions et apporte peu de réponses définitives. C'est particulièrement vrai pour le premier chapitre sur l'origine de la Fin d'un Monde : la source Mésopotamienne du Déluge biblique ne fait guère de doute, en revanche sur les sources orientales des mythes gréco-romain (du moins de certaines versions qui nous sont parvenues, la Fin d'un Monde et notamment le Déluge étant de toute façon universels comme peut en témoigner, ça tombe bien, l'anthologie de Jean-Pierre Otte), les hypothèses avancées par la chercheuse, dans le passage qui est sans doute le plus aride du livre, pour ne pas dire éreintant, m'ont donné l'impression très courante dans mes lectures en mythologie comparée d'être à la fois tirées par les cheveux et étayées de manière convaincantes, de sorte que je ne sais dans quelle mesure elle m'ont convaincu  rationnellement, ou persuadé en me faisant rêver, étant entendu que rien n'est bien sûr à ce stade de l'enquête.

  Avec le dernier chapitre, relativement plus accessible que le précédent, on arrive au nœud de l'enquête. La Fin du Monde judéo-chrétienne aurait d'abord emprunté sa forme (mais sa forme seulement) dans les oracles de Mésopotamie, région où l'ont trouve les plus anciennes traces de divinations, mais ces oracles étaient exclusivement privés, concernant les entreprises du roi, et par là forcément de la cité. Puis l'autrice procède à rebours, détaille l'invention de l'Apocalypse dans la Bible, ou elle apparait dans le live de Daniel après une longue gestation dans la série des livres prophétiques, puis l'apport des premiers chrétiens, chez qui nait le sentiment  que la Fin du Monde est imminente (ce qui donne les premiers calculs de sa date, la fameuse tradition "millénariste", évoqués dés l'introduction du livre), et enfin repart dans le passé à la recherche des sources iraniennes de l'Apocalypse.

 

  Au sortir de l'essai, je garde une impression positive d'un essai rigoureux et documenté avançant une multitude d'hypothèse passionnantes. Après, la thèse générale a-t-elle répondue à ma question ? C'est là que je reviens sur mes réserves initiales, concernant l'ethnocentrisme pas du tout formulé de l'ouvrage (tout le problème est dans le "pas formulé", car il n'y aucun problème à ce que l'autrice recherche un mythe dans une aire de civilisation donnée). Dans mes "fantasmes de pré-lecture", j'imaginais que Dumas-Reungoat évoquerais au moins rapidement les mythes "premiers", fut-ce pour balayer d'un revers de main l'existence d'un mythe de la Fin du Monde dans ces civilisations. Le problème est paradoxalement que la  chercheuse le fait d'une certaine façon, ou en tout cas évoque les "civilisations primitives" une seule fois lors d'un résumé de la thèse du "désenchantement du monde" dans la sociologie des religions de Marcel Gauchet. Je ne connais pas du tout Gauchet, mais il me semble contradictoire que Dumas-Reungoat reprenne à son compte un schéma d'une Histoire linéaire des religions, alors qu'elle est plus critique avec Eliade.

  Ma gêne, plus philosophique que scientifique (il est évident que je ne contredirai jamais l'autrice sur son terrain, celui des antiquités), vient du point de départ de l'ouvrage, l'accroche sur "la peur de l'an 2000" (ou de l'éclipse de 1999), qui n'est pas qu'une accroche sensationnaliste à deux sous  puisque la première page de l'introduction mentionne dans la foulée l'ancienneté de la tradition "millénariste" qu'expliquera abondamment, comme dit plus haut, le dernier chapitre de l'ouvrage. Celui-ci, indépendamment de sa rigueur, parait surtout daté aujourd'hui : une dizaine d'année après sa parution, surprise, l'hystérie collective des braves occidentaux ne s'inspire pas de la Bible mais d'une obscure histoire de calendrier Maya. Je ne m'éterniserai pas sur les mythes mésoaméricains dont j'avais déjà parlé ici, car ce n'est pas le propos, juste quelques éléments qui prouvent que nos grands mythes peuvent s'inventer parallèlement : je ne connais rien aux sources  de cette histoire (où je soupçonne quelques réarrangements occidentaux à a sauce new age) d'"Apocalypse" maya, ne connaissant que leurs "Genèse", en revanche il me semble que, dans la mesure ou la dualité "Fin d'un Monde / du Monde" avancée par Dumas-Reungoat puisse avoir un sens en dehors de notre aire culturelle, la Fin du Monde aztèque (celle du "Cinquième soleil") est elle aussi "radicale et définitive" (et sans guère de Salut), mais il faudrait que je sorte de mes cartons mon édition de La Légendes Soleil pour vérifier, pour l'instant je dois me contenter de Wikipédouille. Mais bref, tout ça pour dire qu'une nouvelle enquête partant d'un mythe vivace à l'heure actuelle dans le monde entier (il est évidement question de prophéties mystiques, pas de la Fin du Monde rendue possible par Hiroshima et fortement dans l'air du temps avec les questions climatiques, même si nombre de fadas mélangent les deux), ne pourrait plus ignorer la mondialisation où même les mythes "premiers" nourrissent abondamment notre imaginaire.

 

Il est temps de clore ce débat de plus en plus oiseux en ouvrant l'article vers une parenthèse imaginative sur mes fantasmes, cette fois-ci, "d'après-lecture". Il est vrai que j'ai très peu rencontré de traditions apocalyptiques "premières". Avant de repenser avant-hier seulement, juste après ma folle nuit de lecture, aux mythes aztèques et mayas, mon premier souvenir fut celui d'une lecture enfantine (alors qu'approchait justement la date fatidique de l'an 2000) à propos du peuple Korowai de Nouvelle-Guinée, où j'ai été particulièrement marqué par leur cosmologie divisant le monde en trois cercles concentriques, le monde des vivants au centre, le monde des morts et enfin le grand océan qui doit tout engloutir à la fin des temps

  En dehors de toute piste scientifique qui j'imagine a déjà été exploré en long, en large et en travers par des gens plus compétents que moi, ces maigres éléments m'ouvrent un rêve fabuleux, le fantasme guère réaliste mais affriolant d'une anthologie qui serait l'exact pendant de celle de Jean-Pierre Otte.

  Mais je vais m'arrêter là, je me fais du mal.  

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