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27 février 2014 4 27 /02 /février /2014 07:46

Article mis à jour et remonté (publication initiale le 23 mars de l'année dernière), mes cinq contes français deviennent six ! 

 

http://ecx.images-amazon.com/images/I/51RRKC9XKRL._SL500_AA300_.jpg

Encore une escale mythologique, mais différente des autres : plutôt que de chroniquer des textes anciens et des essais, ce qui n'intéressent probablement que quelques courageux, je vais réaliser une envie qui me trotte dans la tête depuis un moment et paraît tout de suite plus rigolote : publier des contes sur mon blog.

  J'ai tardé car il m'a fallu être sûr que les contes, dans leurs versions françaises, soit dans le domaine public (car même les contes populaires issus de la littérature orale sont la propriété de ceux qui les ont récolté : c'est leur version de l'histoire). A vrai, dire, il subsiste un infime doute sur l'un d'eux car je n'ai trouvé aucune information sur l'un des deux "auteurs", mais étant donné la date de publication (1879) il est peu probable que celui-ci soit décédé depuis moins des 70 ans réglementaires.

  Les cinq premiers contes sont extraits d'un recueil intitulé très sobrement Contes et légendes de France, dans une collection avec laquelle je vous ai déjà bassiné longuement : Aux Origines un Monde chez Flies France. Ce qui signifie, pour les quelques courageux qui suivent ce périple mythologique, qu'il s'agira de contes étiologiques, expliquant l'origine de telle ou telle réalité (le recueil français ne compte aucun autre type de contes, contrairement à d'autres titres plus souples de la collection).

  J'ai choisi cinq contes qui m'ont semblé particulièrement poétiques (et sont en outre souvent enrobés de mélancolie), et qui je ne sais trop par quel hasard portent pour la plupart sur les animaux. Les deux premiers vous sembleront assez proches, et sont comme par hasard issus du même recueil folklorique et de la même région. Le dernier, le seul à ne pas traiter d'animaux, m'a séduit moins par sa poésie que par sa cosmogonie fascinante qui parait bien peu chrétienne, surtout pour le folklore d'Europe occidentale ! (un paradoxe veut qu'il ait été récolté par un ecclésiastique, l'abbé Léopold Dardy). 

  Le sixème et dernier conte, celui que je rajoute un an après si vous avez bien suivi, n'est pas issu du même recueil, il n'est ni animalier ni étiologique. Je l'ai découvert des années avant les précédents dans le livre Les plus belles histoires légendes de France édité autrefois par de certaines PML éditions, un titre un peu mièvre pour ce qu'on appelle communément un "beau-livre", expression souvent mal connotée, mais celui-ci se fonde sur de vraies récoltes folkloriques et cite ses sources.

  Pourquoi ce conte ? Pas pour son foisonnement baroque, mais au contraire pour sa sobriété qui confine à l'épure et lui confère de ce fait une poésie étrange et une paradoxale fantasmagorie. Et aussi pour sa fin tout aussi étrange fantasmagorique, façon déroutante  de terminer un conte-type célèbre entre tous depuis Perrault.   

 

  Premier edit le 24/03 pour rajouter les références bibilographiques des contes, sur les conseils d'un mythologue de ma connaissance.

 

  Le coucou, la taupe et le poisson

 

  (Nivernais)

 

Le coucou, le poisson et la taupe étaient les enfants d'un homme qui avait beaucoup de peine à gagner sa vie. Le meunier lui avait fait l'avance d'un boisseau de blé qu'il se voyait dans l'impossibilité de rendre ou de payer. Le pauvre homme, de désespoir, s'alla pendre au bois. Les trois enfants, qui aimaient beaucoup leur père, désolés de sa disparition, se mirent à sa recherche et se partagèrent la tâche.

-Notre père est inhumé dans la terre, noyé dans l'eau ou suspendu dans l'air, se dirent-ils. Le coucou verra s'il n'est pas accroché à une branche, la taupe cherchera dans la terre et le poisson dans l'eau.

  La taupe et le poisson n'ont pas trouvé leur père. Mais leur affection ne s'est pas laissé, ils continuent leur recherches, C'est le coucou qui l'a découvert, pendu à un vieux chêne. De chagrin, sans prévenir personne, il a déserté le pays où il ne revient  qu'une fois l'an, pendant les trois mois du printemps, les Libera, au funèbre anniversaire.

  Peut-être y ferait-il un plus long déjour s'il ne craignait les réclamations du meunier qui n'a jamais été payé de ses trois boisseaux de blé. Le coucou, ne pouvant s'acquitter de cette dette de son père, aime mieux s'en aller dès qu'il entend le bruit des faux qui se préparent pour la moisson.

 

  Conté par F.Mulot, à Dompierre-sur-Nièvre. A.Millien, Revue des Traditions Populaires, 3/1888, p 263-264.

 

 

 

  Le coucou, le hibou et la taupe

 

  (Nivernais)

 

 Il y avait anciennement trois frères très riches et très puissants. Tous leur obésissaient. Devant eux, les plus grands des hommes  n'étaient que fourmis ou vermisseaux.

  -Restons toujours unis, ne nous séparons pas, se disaient-ils, et nous serons les maîtres de la terre. 

 Leur orgueil se développa à tel point qu'ils osèrent demander à Dieu de partager sa puissance avec eux.

  -Voys serez punis, leur répondit le Bon Dieu, et punis comme vous le méritez. Vous deviendrez les plus humbles des êtres et je vous séparerai. Tant que le monde sera monde, vous vous chercherez les uns les autres  sans pouvoir vous rencontrer.

  Aussitôt ils furent changé, l'un en coucou, l'autre en hibou, le troisième en taupe. La taupe cherche ses frères dans la terre ; le hibou dans la nuit ; le coucou dans les bois, où nous l'entendons les appeler pendant trois mois de l'année. Mais peine perdu, ils ne se recontreront jamais : Dieu l'a dit.

 

Conté par P.Briffault, à Montigny-Amognes. A.Millien, Revue des Traditions populaires, 3/1888, p 264. Variante : la pie, le coucou et la taupe sont trois frères qui ont tué leur père ; Dieu leur a ôté forme humaine.   

 

Les abeilles et les frelons

 

(Côtes-du-Nord)

 

Dans les temps anciens, le Bon Dieu prépara au commencement de l'hiver  une ruche en simple paille et y mit des abeilles. Le diable voulut faire mieux, il construisit une ruche en glace  qui était toute resplendissante  et il y mit des frelons qui étaient bien plus gros que les abeilles du Bon Dieu. Quand arriva le printemps la ruche en glace fondit  et les frelons se répandirent partout sans ensemble, tandis que les habitants de la ruche de paille prospérèrent.

 

E.Rolland, La Faune populaire de la France, t 13, Paris, Maisonneuve et Larose, 1911, p 36-37     

 

Conte de l'Oiseau bleu

 

(Vosges et Pays messin)

 

Noé après avoir lâché la colombe prit l'Oiseau bleu (Martin-pêcheur) et lui dit :

-Toi qui connais les eaux, tu auras moins peur, pars aussi, vas voir si la terre reapparaît.

L'Oiseau bleu partit, bien avant le jour ; à ce moment,  s'éleva sur les eaux un si grand vent, que pour ne pas être précipité et submergé dans l'onde, il prit son essor vers le ciel. Il vola avec une rapidité extraordinaire, ne s'étant pas servi de ses ailes depuis bien longtemps ; aussi, arriva-t-il bientôt dans le bleu du firmament où il n'hésita pas à s'enfoncer. De gris qu'il était auparavant, son plumage se colora de bleu céleste.

  Arrivé à une grande hauteur, il vit le soleil qui se levait bien loin au-dessous de lui ; une invincible curiosité le poussa  à aller considérer cet astre de près ; il dirigea  donc son vol de ce côté ; plus il approchait du soleil, plus la chaleur devenait vive ; bientôt même les plumes de son ventre commencèrent à roussir et à prendre feu. Il abandonna son entreprise  et revint précipitemment s'éteindre dans les eaux qui couvraient la terre. Après s'être plongé à plusieurs reprise dans l'onde rafraichissante, il se souvint de sa mission, mais il eut beau regarder de tout côté, l'arche avait disparu. 

  En  effet, pendant l'absence de l'Oiseau bleu, la colombe était revenu avec une branche de chêne, puis l'arche poussé par ce grand vent que Dieu avait suscité exprès, avait touché terre, et Noé, sorti de cette demeure flottante, l'avait démoli pour en faire une maison et des étables. L'Oiseau bleu, ne voyant plus rien sur les eaux, se mit à pousser des cris aigus et à appeler Noé.

 Aujourd'hui encore, on le voit cherchant le long des rives, s'il ne retrouvera pas l'arche ou quelqu'uns de ses débris. Il a conservé jusqu'à nos jours sur la partie supérieure de son corps le plumage bleu de ciel qu'il a acquis dans le firmament, et son ventre et encore tout roussi par suite de l'imprudence qu'il a eu de s'approcher du soleil.

 

Recueilli par A.Peupion de Remilly in E.Rolland, La Faune populaire de la France, v 2, Paris, Maisonneuve-et-Larose, 1879, p 74-75

 

La fin du monde

 

  (Albret)

 

   Le Bon Dieu au essayé deux fois de faire punir ce monde : il l'a toujours laissé se sauver ; mais à la troisième fois ce sera pour de bon. La première fois ce fut par un grand vent  comme il ne s'en est jamais revu, et qui passa partout sur cette terre : tout se renversa ; aucun arbre  ne demeura debout. Il se sauva  quelques personnes parcequ'il n'y avait pas encore de maisons ; il n'y avait que des grottes.

  A la seconde fois le Bon Dieu  essaya de faire périr ce monde dans l'eau. Il dit à un homme  qui était juste, de se faire une grande cuve pour s'y sauver dedans quand les eaux seraient débordés, ainsi l'espèce ne se perdait pas ;

-Met-y le temps qu'il faut, il te faudra sept ans : le lieu où tu travailleras sera si caché que personne ne pourra le trouver si tu ne le montres.

  Et en effet, personne ne le sut. Le diable remarqua l'absence de l'homme juste :

-Où est votre mari, disait-il à la femme de l'ouvrier ?

-Je ne le sais pas, disait l'autre : il emporte la nourriture, je ne le vois plus qu'au coucher du soleil.

-Demain matin, lui dit le diable, versez toute l'eau de dedans pour qu'il ne puisse pas se laver les mains : alors nous saurons ce qu'il en est.

  Le lendemain, en se levant, l'homme ne trouva pas d'eau à la cruche, il lava ses mains au vase de nuit.

-Alors, dit le diable, demain matin  en vous levant versez tout, et nous le surprendrons.

  Ainsi fit-elle et l'homme ne put pas laver ses mains.

Le diable le trouva comme il finissait sa cuve. Avec un marteau pointu il fit un trou rond ; le pauvre homme le ferma ; le diable en fit un autre. L'ouvrier alla conter au Bon Dieu son ennui.

-Tu t'es laissé surprendre, lui répondit le Bon Dieu, tu auras avec le Diable de grands démêlés ; il va pleuvoir  sur toi pendant sept ans, mais je vais t'accorder sept ans de plus ; il te faudras faire une provision de chevilles, et tout cheviller à mesure que le vil démon fera ses trous.

  Ainsi fit l'ouvrier de Dieu : [dans] chaque trou que faisait le diable, il mettait une cheville.

Au bout des sept ans le Bon Dieu commença à faire pleuvoir comme son ouvirer plantait la dernière cheville ; le démon fit un autre trou, et l'eau se mit à entrer dans la cuve sans qu'on put l'étancher.

  Quand il vit qu'il ne pourrait jamais l'étancher, l'homme se tourna à nouveau vers Dieu. Il n'avait pas fini sa prière qu'une grosse anguille s'engagea dans ce trou et avec sa queue le ferma. Le diable confus dit à l'ouvrier :

-Tu en as beaucoup de ces chevilles ?

-Plus que des autres, lui dit l'homme.

  Le diable se retira confondu.

  Ces eaux du ciel se répandirent alors sur les campagnes ; elles y restèrent longtemps, et quand elles baissèrent, partout se trouvèrent des lacs, des vallées, des collines, des montagnes ; avant ces eaux la terre était une surface plate comme un parquet ; elle doit redevenir plate avant la fin du monde, et alors il y en aura la moitié en chemins.

  A la troisième fois que le Bon Dieu voudra détruire ce monde, il se servira du feu. A ce dernier jour le soleil au lieu de se lever du côté de l'orient se lèvera du côté du couchant. Il montera dans le ciel jusqu'à dix heures et à dix heures avant midi il tombera. Alors tout sera brûlé, et tout le monde périra sans que personne se puisse sauver.

Telle sera la fin de ce monde.

 

  L'abbé L.Dardy, Anthologie populaire de l'Albret (sud-ouest de l'Agenais ou Gascogne landaise), v 2 : Contes populaires, Agen, J.Michel et Médan, 1891, p 107-113.

 

  La salade blanche et la salade noire

 

Il était une fois une femme qui avait deux enfants, un petit garçon et une petite fille. Un jour qu'elle venait de cuire, elle leur donna à chacun de la michotte (1) et dit à la petite fille d'aller dans les champs cueillir de la salade. L'enfant prit sa michotte dans son panier et partit.

  Chemin faisant, elle rencontra la Sainte-Vierge, qui lui dit : "Où allez-vous, ma chère enfant ? - Je vais chercher de la salade, madame. - Qu'avez-vous dans votre panier ? - De la michotte, madame. En voulez-vous ? - Non, mon enfant", dit la Sainte Vierge, "gardez-là pour vous. Tenez, voici une  boîte ; vous ne l'ouvrirez pas avant d'être rentrée à la maison. Allez cueillir votre salade, mais passez par la porte blanche et non par la porte noire."

  La petite fille passa par la porte blanche : c'était la porte du ciel. Elle trouva de belle salade blanche qu'elle cueillit. De retour à la maison, elle fut grondée par sa mère, qui lui demanda pourquoi elle était resté si longtemps dehors. Au premier mot que répondit la petite, il lui sortit de la bouche des perles, des diamants, des émeraudes ; la boîte que lui avait donné la Sainte-Vierge en était également remplie.

  La mère, toute émerveillée, dit alors au petit garçon d'aller à son tour cueillir de la salade, dans l'espoir qu'il aurait la même chance. Elle lui mit aussi de la michotte dans son panier, et le petit garçon partit. Il ne tarda pas à rencontrer la Sainte Vierge, qui lui dit "Où vas-tu, mon ami ? - Cela ne te regarde pas. - Que portes-tu dans ton panier ? -De la michotte, mais ce n'est pas pour toi. - Tiens", dit la Sainte-Vierge, "voici une boîte ; tu ne l'ouvriras pas avant d'être rentrée à la maison. Va maintenant cueillir ta salade et passe par la porte noire."

  Le petit garçon passa par la porte noire, qui était celle de l'enfer : il trouva de vilaine salade noire, qu'il cueillit et rapporta à la maison. Quand il rentra, sa mère, voyant la salade noire, lui demanda où il l'avait été chercher. "Je n'en sais rien", dit le petit garçon ; "je suis passé par une porte noire."

  Pendant qu'il parlait, il lui sortait des vipères de la bouche ; la boîte aussi en était pleine. La mère, au désespoir, fit des reproches à la petite fille, qu'elle croyait cause de l'aventure arrivé à son frère.

  Une nuit, on entendit les deux enfants chanter. La petite fille disait :

  "Fleurs et roses !"

  Et le petit garçon répondait :

" Couleuvres et serpents !"

-Fleurs et roses !

-Couleuvres et serpents !" 

En disant ces mots, ils moururent tous les deux.

 

(1) sorte de galette.

 

Emmanuel Cosquin, Contes populaires de Lorraine, éditeur non précisé, 1886                   

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Published by Kalev - dans Mythes
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