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3 janvier 2021 7 03 /01 /janvier /2021 09:29

 

 

  Un très hypothétique lecteur qui suivrait ce blog navrant depuis le début ne manquerait de reconnaître dans ce titre une référence à l'article Kalev au pays des Requins-marteaux. Il s'agit une nouvelle fois de l'exploration du catalogue d'un éditeur, tout aussi ovniesque.

 

  Je vous ai longtemps gonflé avec ma passion du surréalisme, mais je suis navré de vous apprendre que ce n'est que le début : je commence seulement, depuis trois ans environ, à découvrir les classiques de ce mouvement que je connaissais finalement mal, en même temps  que je comble laborieusement mes lacunes en poésie (au point quand même d'avoir pas mal délaissé le roman pour elle ces dernières années).

  Les éditions Prairial offre la came idéale pour ce vice. Tirant son nom du mois du calendrier révolutionnaire et de tout l'irréalisme qu'il contient, mais aussi des authentiques révoltes populaires qui ont eu lieu ce mois-là, la maison d'édition se veut "celle des délirants, des révoltés et des prophètes". C'est écrit sur leur site, auquel je vous renvoie si vous voulez feuilleter les livres chroniqués céans qui seront essentiellement graphiques (et d'autres livres, bien entendu), et ainsi en apprécier l'esprit qui va de la folie douce à la folie furieuse.

 

 

On commence avec l'auteur par lequel  j'ai découvert l'éditeur : Max Ernst et ses fameux romans-collages que les éditions Prairial ont certainement l'intention de rééditer tous les trois, puisqu'au plus connu, La Femme 100 têtes, a succédé, dans l'ordre de parution originale celui au contraire le plus oublié, Le Rêve d'une petite fille qui voulait entrer au carmel.

  Ah, avoir une édition française de La Femme 100 têtes, enfin ! Je pensais que ce bonheur resterait fugitif et limité à quelques collages montrés à l'exposition Hypnos qui eut lieu en 2009 au Musée de l'Hospice Comtesse de Lille. Tout ce que j'avais trouvé alors comme édition était allemand, même s'il s'agit d'un objet peu commun : édité par le comité d'entreprise de chez Phillips, on dirait le cliché du livre issu du génie industriel germanique, et qui semble fabriqué spécialement pour résister à une guerre nucléaire. Ce qui ne joue pas en la faveur des livres fragiles  qui sont le moindre défaut des éditions Prairial. Qu'importe, j'ai maintenant les légendes de ce classique dans ma langue maternelle, et ça ajoute beaucoup de chose. Ne pas comprendre les textes serait encore plus dommageable pour le moins connu Rêve d'une petite fille qui voulait entrer au carmel, qui est moins décousu que le précédent, réellement organisé autour d'un fil rouge. En  effet, Ernst compose ces textes un peu à la manière de ses collages devenus célèbres par leur utilisation exclusive de gravures en noir et blanc, issues généralement de romans populaires. Ici, le texte est aussi basé sur des réécritures croisés de romans populaires, probablement selon la méthode de réécritures successives expérimentée par Breton et Eluard  dans L'Immaculée Conception, d'après Lautréamont, pour pallier à la fatigue de l'écriture automatique. Ernst mélange donc deux romans populaires dont l'un est une authentique bondieuserie, une vie de Thérèse de Lisieux, ce qui est le prétexte pour montrer cet humour noir blasphématoire cher aux surréalistes. De quoi rappeler qu'il existe une vie au blasphème en dehors (je n'ose dit après) de Charlie Hebdo, parce que j'ai rien contre la vulgarité, bien au contraire (sachant que je refuse de soumettre mon jugement à tout culte étatique des martyrs, merci), mais entre certaines beauferies charliesques des années 2000 et une phrase du genre "Toutes mes joies ont un alibi et mon corps se couvre de cent fissures profondes", ben vous excuserez le snobisme qui me pousse à si vite choisir.

  Trêve de provoc', même si le livre est pousse-au-crime : ces remarquables rééditions devraient logiquement être suivies de celles du dernier tome de la trilogie (j'ai l'impression de vendre de la fantasy), Une Semaine de bonté, que je ne peux que recommander chaudement pour l'avoir admiré (plutôt que lu, car les textes sont cette fois réduit à la portion congrue des titre de chapitre et des citations qui les accompagnent) dans une précédente édition bilingue anglo-saxonne.

 

  On reste dans le roman-collage avec une des grosses surprises dont l'éditeur a le secret :  le roman-collage existait presque 20 avant Max Ersnt, et avant même l'explosion du mouvement dada ! En  effet, en 1911, au Royaume-Uni, les mystérieux E.V.L. et G.M., identifiés depuis à Edward Verrall Lucas et Georges Morrow, collaborateurs de magazine satirique Punch, sortait l'album Quelle Vie !, reconnu dés 1930 par Raymond Queneau, dans un texte choisi en préface par Prairial, comme "la première manifestations de l'esprit moderne". 

  Quelle Vie ! raconte à la première personne la vie d'un lord anglais, de la naissance à la pairie, sous forme d'images commentées issues...d'un catalogue de vente par correspondance ! Si ce genre de procédé a trouvé nombre d'imitateur, on imagine sans peine l'effet comique qu'il devait avoir en 1911. La drôlerie en est encore irrésistible aujourd'hui, en plus de se montrer visionnaire. Ainsi, si certains collages se résument à des images commentées, ce qui est déjà du plus haut comique, les auteurs testent déjà l'assemblage d'image, à un date considérées comme celle de l'invention du collage par Braque et Picasso (sinon on peut aussi parler des "femmages" sorte de collages d'Art Brut attribués à des femmes au foyer et bien antérieur à toutes ces expérimentations, comme quoi les avant-gardes ne sortent jamais de nulle part, et c'est ce qui fait leur beauté).

  On se prendrait à rêver d'une suite à ce premier roman-collage de l'histoire, qui reprendrait le matériel d'un catalogue contemporain (sachant que le matériau de Quelle Vie ! devait sembler tout aussi vulgaire au bon gout de l'époque, c'est sûr que c'est pas les belles gravures de Marx Ernst...qui étaient peut-être très mal jugées elles aussi en leur temps, associées aux littératures de gare).

 

 

  Puisqu'on est dans les précurseurs du surréalisme, autant les chercher où on les a déjà trouvé : dans l'époque romantique. Clef des songes est la plus longue série de gravures (plus de cent) de l'artiste Michel Delaporte, qui pourrait presque faire figure d'artiste maudit si je n'était gêné avec ce mythe : une cécité a en effet obligé ce graveur de talent à cesser la gravure et à se concentrer exclusivement à la plus mauvaise partie de son œuvre, l'écriture de vaudeville dont l'auteur de la post-face de l'édition reconnait lui-même n'avoir lu aucun jusqu'au bout.

  Si Clef des songes est considéré comme surréaliste avant l'heure, comme Granville et Victor Hugo, ce n'est pas forcément par le thème du rêve. Celui-ci me parait bien illustrer le conflit exprimé par Breton entre l'interprétation mystique des rêves comme messages prémonitoires  (parce que c'est bien de cela qu'il s'agit, comme le titre le laisse deviner), et les "rêves vains" (vous savez, ceux que sont censés retenir les dreamcatcher en plastoc vendus dans les boutiques d'ésotérisme neuneu) qui deviendront le fer de lance de l'onirisme surréaliste et dont je me sens le plus proche. Parce qu'après que les surréalistes m'aient définitivement convaincus de l'intérêt poétique de mes plus invraisemblables rêves, notamment d'enfance et d'adolescence, je serais tenté de dire, que, euh, vous m'excuserez de vous demande pardon mais Delaporte, il a l'air de faire des rêves aussi nuls que ceux des scénaristes d'Inception.

  Trêve de troll, l'intérêt n'est pas dans les scènes de ces rêves, pas plus que l'esprit pré-surréaliste. Non seulement ces gravures, sur le plan le plus sérieux, se montre d'une beauté étrange et troublante, avec leurs personnages en ombres chinoises, selon l'art de la silhouette alors à la mode, dans des décors fantomatiques et curieusement composés, mais Delaporte s'amuse visiblement avec les thèmes ésotérique à la mode, comme le laisse deviner le frontispice ronflant "Clé des songes, suivant les écrits de Cagliostro, du Grand Albert et des Bohémiens les plus accrédités". Les interprétations (qui tiennent, comme les description des rêves, en phrases extrêmement courtes) suivent néanmoins une certaine tradition : tantôt le rêve est à interpréter littéralement, tantôt il signifie son contraire. Or certaines interprétations sortent de nulle part et annonce déjà les plus grands éclats de rire surréalistes, comme le déjà culte "battre son mari : amitié sincère"...sachant que le prosaïsme d'autre interprétations peut être lui aussi très drôle, sans doute d'autant plus par contraste.

 

 

  Maintenant, après avoir recherché le surréalisme en amont, redescendons vers l'aval et vers une autre période d'explosion de créativité artistique, celle de la contre-culture des années 60, avec The Game de Guy Pellaert, recueils de quatre nouvelles graphiques parues dans Hara-Kiri entre 1968 et 1970.

  A contrario de ma pique gratuite et de mauvaise foi (bête et méchante, effectivement) sur le Charlie moderne plus haut dans cet article, j'ai dis énormément de bêtises sur Hara-Kiri , dont je suis aussi ignorant que le Charlie moyen, sur ce blog, notamment à propos de Fred et de Delfeil de Ton, où c'est limite si je ne faisais pas passer le journal pour un repère de poètes. La citation de Cavanna au début de la préface de The Game vient rappeler à bon escient que ce journal aujourd'hui admiré des intellectuels et des artistes en était haï unanimement à l'époque pour son mauvais goût et sa vulgarité.

  Ce qui ne m'empêche pas d'insister un peu sur le grand intérêt artistique, ou anti-artistique si vous voulez, du journal, et j'en veux pour preuve la même préface : si elle n'explique pas pourquoi, fait que j'ignorais, Topor a très vite quitté l'aventure, en revanche Guy Pellaert quitte Hara Kiri après la fameuse affaire de censure gaulliste et le succès qu'il apporte, car dit-il, les dessinateurs y sont devenus de simples commentateurs politiques, quand auparavant "la dérision allait beaucoup plus loin".

  Comment décrire le style de l'artiste belge qui a fait exploser la bande dessinée ? Je me sens obligé de me raccrocher à ce que je connais, et à y voir une version plus radicale du style de son confrère du même journal, mon idole Fred, pas seulement dans les couleurs psychédéliques (qui arrachent beaucoup plus les yeux chez Pellaert) et le procédé très dada / surréaliste et surtout très drôle de l'insertion d'image (vieilles gravures chez Fred, ce qui fait très ernstien, photomontages chez Pellaert, dont on peut regretter l'abandon dans les deux dernières nouvelles de l'album), mais aussi dans l'apparence de certains personnages. Mais le comparaison trouve vite ses limites. Plus radical, disais-je : Pellaert plaque sur le papier la saturation d'images de notre société, dont on se rend bien compte qu'elle n'a pas attendu Internet, sature vos sens et vous retourne le cerveau sans vous laisser un instant pour respirer. Peut-être la meilleure réalisation du vieux rêve psychédélique (qui était au moins, pour ce que j'en sais, celui de certains adeptes de la techno des 90's), du trip de drogue sans prendre de drogue.

  Ceux qui connaissent le conteur Fred et la plus grande profondeur de ses histoires et de ses univers, que j'avoue frileusement préférer, pourraient certes voir dans les nouvelles graphiques de Pellaert, œuvres difficiles, d'accès s'il en est, un numéro de prestidigitateur, mais je défie quiconque de les lire sans être plongé dans la sidération par cette œuvre radicale.  

 

  Jusqu'ici, j'ai parlé de folie douce et de folie furieuse, mais chez des auteurs qui simulait la folie dans la fiction. Il est temps de parler d'un authentique "fou littéraire", selon l'expression consacrée : Jean-Pierre Brisset, autre figure admirée des surréalistes (il figure en bonne place dans L'Anthologie de l'humour noir de Breton), du Collège de Pataphysique qui en a fait un Saint de son calendrier, ainsi que de Michel Foucault dont un article sert de préface à l'édition Prairial de La Grande Nouvelle

  Brisset, ancien soldat de la guerre franco-prussienne dont le traumatisme laissera des traces dans le texte dont il est question (je ne parle pas d'une cause supposée de la folie de l'auteur), devenu chef de gare, auteur de nombreux livres sur ses deux passions, la natation et la linguistique (il parle couramment français, allemand et italien), reçoit dans les années 1880 une révélation divine, qu'il expliquera dans une abondance production publiée à compte d'auteur, et que La Grande Nouvelle synthétise en une centaine de pages.

  Écoutez donc, mécréants : sachez que l'Homme descend non du singe mais de la grenouille (bon, il est exact d'un point de vue évolutionnistes qu'il descend d'amphibiens, mais là il descend directement de la grenouille), ce que prouve l'étude des langues françaises, allemandes et italiennes, car le latin, cette langue que la culture  du XIXe siècle croit capitale, n'est qu'un argot et toute les langues sont en réalité inchangées depuis la création du monde.

  S'ensuive des démonstrations linguistiques aussi délirante que sans faille du point de vue de la cohérence interne, basé sur les homophonies des trois langues susmentionnées, même si surtout du français, alternant avec des passages d'une théologie chrétienne passablement hérétique, confrontant la Bible à la "fable" gréco-romaine, et prêchant une religion limite, euh, anarchisante, puisque toute autorité étatique et religieuse, l'Empire et l’Église, héritiers respectifs de Titan et de Saturne, sont d'essence satanique, et que par conséquent il est hérétique de s'y plier. On notera néanmoins que Brisset, pour un illuminé, ne perd néanmoins pas le nord dans sa conclusion ou il fait délibérément la publicité de ses ouvrages en indiquant même le prix, ce qui procure une chute très drôle à cette fascinante mythologie personnelle, dignes des plus grands artistes d'Art Brut.

 

 

  Maintenant, il est temps de revenir aux choses sérieuses. On aurait tort de réduire les éditions Prairial à la publication d’œuvre surréalistes oiseuses. Elles savent aussi donner dans un vrai journalisme d'investigation qui, comme le dit l'édito de leur revue Des faits, est la seule solution face à la prolifération des fake news. Le credo de la revue est : des faits, rien que des faits. Et c'est ainsi que vous aurez connaissances des vérités qui dérangent, comme les activités de barbouzes de Jean-Vincent Placé et Benalla pour le rapprochement de la France et de la Corée du Nord, le lien de l'agent double Sergueï Skripal avec la Terre Creuse, la vraie origine du mot "bravitude" employé par Ségolène Royal ou encore le scandale des électro-sensibles torturés au centre de la Terre pour des expériences sur le champs magnétique terrestre.

  On l'aura compris, la revue Des faits n'est autre qu'une sorte de Gorafi papier. Mais le fait de présenter une vraie revue payante permet de donner toute l'ampleur dont est capable ce genre de site parodiques très à la mode depuis le début de la décennie écoulée. Et les auteurs de la revue montrent ce dont le complotiste moyen est dépourvu : une immense culture, et de l'humour. Non seulement ils maîtrisent les codes du jargon journalistique, mais ils montent une érudition et une maîtrise impressionnante pour tout ce qui touche à la culture populaire, tout en restant résolument ancré dans l'actualité (par ailleurs dans une ambiance très franco-française qui fait penser à la rencontre improbable d'X-Files ou d'Indiana Jones avec OSS 117), ce qui fait espérer avec impatience un numéro post-covid, étant donné que les deux précédents datent déjà de 2018 et 2019.

  Surtout, les articles de Des faits valent par leur jusqu'au-boutisme dans l'art de faire "avaler des couleuvres", de défendre de idées délirantes de façon extrêmement étayée et argumentée (même si l'absence de photos au profit de dessins, c'est louche...nous sachons !). A ce titre, les plus délirantes se trouveront surtout dans le premier numéro, et ne trouveront pas d'équivalents dans le second. Ainsi du "Daesh maoïste aux portes du Pérou " annoncé en couverture, qui délire sur la conversion des indiens d'Amazonie, ainsi de l'enquête d'un anthropologue sur les rites chamaniques d'une tribu de chiffonniers de la décharge de La Crau, ainsi de l'interview de la troublante meneuse d'une mouvance post-anarchiste sud-américaine qui utilise le sexe comme arme terroriste, ou encore de l'hilarante origine du mot bravitude, mentionnée plus haut. Le second numéro, en revanche, reste davantage dans les topos de l'imaginaire complotiste et de la science-fiction "hétéroclite" pour reprendre le mot de Pierre Versins, même si c'est avec le même jusqu'au-boutisme (les dessins d'enfants qui se révèlent d'authentiques manuscrits de la civilisation perdue du Gondwana...), comme si les auteurs avaient voulus gagner en crédibilité...ce qui prête à rêver au plaisir qu'on aurait de les entendre cités sérieusement sur un plateau télé par un(e) émule de Christine Boutin.

  Malgré cette perspective amusante qui ne serait après tout l'objet que d'un vulgaire "buzz", un autre élément, avec l'érudition et le jusqu'au-boutisme, empêche de considérer ces canulars comme une vulgaire pantalonnade : l'humour en est le plus souvent grinçant, pointant sous le délire pseudo-conspi les peurs et les névroses de la société, dans un esprit crypto-gauchiste de bon aloi. C'est ainsi que le rire s'étrangle un peu, par exemple , dans un article du premier numéro sur le vandalisme organisé des bars, qui pointe encore une fois une vérité qui dérange, encore plus que les liens pourtant avérés entre 5G, Covid et Petits Gris atlanto-reptiliens :  la gentrification des quartiers populaires.

  Une référence incontournable pour faire vos propres recherches, bande de moutons !

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commentaires

E
Très chouette article. Je ne connaissais pas trop ces univers. Je pense que je vais le relire encore mieux.
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