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9 novembre 2020 1 09 /11 /novembre /2020 16:02

 

Je m'étais dis depuis longtemps que la prochaine étape du périple mythologique, sur lequel j'avais laissé le blog en plan il y deux ans, aurait lieu dans une destination aussi exotique que la France, sur laquelle il n'y avait eu jusqu'alors que cette publication de contes libre de droit. Je ne m'attendais pas à ce que cette étape prenne une allure régionaliste. Cependant, si le présent article est un bien hommage à la culture bretonne, la vraie oserais-je dire, elle ne fera pas plaisir du tout aux autonomistes. Vous voilà prévenu.

 

Il s'agit du compte-tendu de lecture de deux recueils de contes parus chez Ouest-France, Contes de Haute-Bretagne (pays gallo, donc) de Paul Sébillot, et Contes de Basse-Bretagne (donc bretonnante) de François-Marie Luzel. De Luzel, je n'avais lu qu'un recueil de contes de fantômes chez le même éditeur, Fantômes et Dames Blanches, qui comme les deux dont il va être question, est une compilation et non un recueil canonique. Sébillot en revanche m'est plus familier : son monumental Folklore de la France, dans l'édition Omnibus renommée  Croyances, mythes et légendes de France, est un de mes livre de chevets mythologiques. J'ai depuis lu Contes de terre et de mer, dont je confesse avoir peu de souvenir  (la plupart des contes repris dans le recueil ci-dessus n'en ont guère éveillé, à l'exception de deux d'entre eux) et, plus récemment, Petite légende dorée de la Haute-Bretagne.

 

Mais surtout, au-dessus de ces deux figures familière, il y a la compilatrice de ces deux recueils, Françoise Morvan, dont j'avais déjà chroniqué avec enthousiasme l'anthologie Trois fées des mers, passionnant recueil-essai sur l'Histoire du passage du conte littéraire au contes folkloriques proche des sources...ce dernier genre étant représenté, justement, par Sébillot, avec le conte La Sirène de de la Fresnaie qu'on retrouve dans les Contes de Haute-Bretagne compilés par Mme Morvan. Et plus tard, j'ai eu l'immense surprise de retrouver la trace de cette éminente bretonnisante dans un journal du nom de...mais je réserve cette info pour plus tard, façon in cauda venenum

 

C'est peu de dire que Mme Morvan apporte une énorme plus-value éditoriale à ces deux recueils. Dans le choix des contes d'abord : en  effet, les deux recueils sont conçus en miroir l'un de l'autre, non seulement dans les parties qui les composent (on retrouve à chaque fois "contes merveilleux", puis "légendes chrétiennes" et "conte()s facétieux", et le récit d'une "veillée en 1836" par Luzel, où il est surtout question d'histoires de fantômes, correspond de façon plus approximative à la collection plus fournie de contes de "Fées et sirènes, lutins et chats-sorciers" de Sébillot), mais aussi dans les contes eux-même, dont certains se répondent d'un recueil à l'autre, en adaptant les même conte-types, l'inventivité des conteurs, ayant présidé au choix des contes, évitant toute monotonie.

 

Rien à redire sur l'enchantement poétique que procurent ces contes. Comme le note Mme Morvan, ceux de Sébillot sont davantage empreint d'humour et de tendresse, ceux de Luzel ont dans l'ensemble une tonalité plus sombre. Si je devais choisir mon préféré dans le recueil de Sébillot, ce serait La Princesse Dangobert, étonnant conte non seulement merveilleux mais épique (est-ce l'influence du nom à consonance mérovingienne dont la princesse du titre a hérité de son père ?) , tout à fait survolté et qui donne l'impression curieuse de ne pas avoir réellement  de personnage principal parmi tout le peuple parti délivré la princesse, même si le plus pauvre l'épousera. Chez Sébillot, la poésie s'invite dans le conte facétieux, comme cette histoire de Jaguens (les habitants de Saint-Jacut-en-Mer, héros de beotiana) en voyage à paris par la terre...mais comme d'indécrottables  marins, mettant une voile sur leur charrette et s'arrêtant pour nager dans un champs de lin fleuri (donc bleu) qu'ils prennent pour la mer.

 

Et les contes de Luzel, alors, plus sombre ? Ça se sent très discrètement dans ce recueil, qui ne comporte d'ailleurs qu'un seul conte facétieux au lieu de trois, encore cette variation, en miroir de celle de Sébillot, sur le conte-type du "voleur avisé" se finit-elle de manière elle particulièrement amorale. J'ai d'ailleurs beaucoup aimé l'amoralité de Crampoués, héros du conte merveilleux Crampoués ou les talismans, qui contraste curieusement avec la conclusion de sa quête qui sert au contraire un très joli exemple de morale populaire : le paysan qui aurait pu être gendre du roi, restera fidèle à la servante qui aura permis son ascenssion sociale et la sienne propre par la même occasion, tout d'eux dépassant le roi sans rien lui devoir, par la seule grâce d'un misérable talisman de sorcière rurale (autre trait curieux, d'ailleurs, dans les contes bretons des deux recueils, que les traits positifs que revêtent à l'occasion les figure de sorcières). Sans surprise, mon conte préféré du recueil est le plus sombre, et aussi le plus énigmatique, Le Château de cristal, un voyage dans l'autre monde emplis de visions stupéfiantes et parfois hermétiques. C'est pourtant avec l'autre monde que la facétie s'invite de la façon la plus inattendue chez Luzel : en effet, dans les contes bretons, si le voyage des mortels dans l'autre monde est traité avec sérieux et même gravité, en revanche, la visite en sens inverse, notamment de très saints personnages comme le Christ et ses apôtres, dans les "légendes chrétiennes" vire volontiers à la farce ! Ce qui amène d'ailleurs à songer avec la grande liberté que ces contes paysans des deux recueils manifestent à l'égard de la religion.

 

Il est temps d'aborder le sujet qui fâche : les préfaces de Françoise Morvan, et surtout celle du recueil de Luzel. Celle de Sébillot causera moins de remous : elle nous parle d'un chercheur qui a imposé les études folkloriques en France et fait d'elle une science sérieuse dont la réputation n'était plus à faire. La préface serait moins flamboyante si Mme Morvan n'avait donné en annexe de passionnantes notes de travail de Sébillot lui-même, témoignage de choix et très touchant (comme ses contes, finalement) sur les conteurs populaires autant que sur ses estimés confrères, notamment son regretté ami Eugène Rolland.

 

En revanche, la préface du recueil de Luzel est la plus passionnante que j'ai jamais eu l'occasion de lire à un recueil de conte et de mythes, très loin des rasages universitaires qui abondent dans le domaine. Car il s'agit du récit d'une lutte acharnée, dont Sébillot, disciple de Luzel, sera l'heureux héritier, entre les premiers bretonnisants scientifiquement sérieux, alors minoritaires, et la faction dominante à l'époque, les celtomanes adeptes du "roman national" breton, représentés par le général de La Villemarqué, et qui, comme tous les nationaliste, n'en ont rien à faire de la culture bretonne authentique, comme Luzel, disciple du général, s'en aperçoit très vite, notamment par la réception glaciale de sa récolte d'un théâtre populaire breton sur le point de disparaître. Un récit historique qui pour être rigoureusement étayé, n'en tiens pas moins en haleine, mais qui ne fera pas plaisir aux régionalistes. Car tous les mythes fondateurs de la Bretagne contemporaine au XIXe siècle y passent : la langue elle-même, artificiellement uniformisée, défrancisée et receltisée à partie de mots importés de l'archipel britannique, et les épopées recueillies par La Villemarqué, dont (roulement de tambour), le Barzaz Breih, dont Luzel et ses alliés (dont l'historien le plus scandaleux du XIXe siècle, Ernest Renan), mettront des années à démontrer la fausseté. Et  la "querelle du Barzaz Breiz" n'est pas éteinte à l'heure actuelle et fait de Luzel une référence polémique plus d'un siècle après sa mort. Car on s'attaque là à l'âme de la nation bretonne, celle qui a inspiré nombre d'artistes, certains que j'estime moi-même comme Alan Stivell et d'autres que j'admire profondément comme François Bourgeon pour sa sublime BD Les Compagnons du Crépuscule....autant de personnes qu'on ne peut suspecter d'être fascistes, mais c'est le propre du roman national de s'insinuer partout, jusque dans nos écoles. D'ailleurs l'article Wikipédouille se montre très complaisant envers l'épopée, et se montre d'ailleurs assez inconsistant sur la querelle et même un rien allusif sur le contenu même de l'épopée...

 

C'est ici qu'il est temps de dévoiler le titre du journal où j'ai retrouvé de la façon la plus inattendue la trace de Mme Morvan : il s'agit d'un numéro d'Anarcho-syndicalisme, dédié au compte-rendu d'un événement intitulé "Journées iconoclastes", ou Françoise Morvan intervenait à une table ronde en tant que bretonnisante aux côtés notamment, d'un occitaniste, pour démonter les romans nationaux devenus régionaux, et donc contribuer à porter un coup sévère aux récupérations nationalistes de la langue, de la culture, et, ce qui me préoccupe depuis le début de mon "périple mythologique" dont je ne parle finalement que d'une infime partie de ce blog, des mythe et des légendes. Il s'agit surtout, d&ans la revue, de démonter et ce que servira toujours le nationalisme : les intérêts d'une classe dominante, qui dans le cas de la Bretagne, comme dans celui de la France, et à la différence de l'Occitanie plus pauvre, sont davantage ultra-libéraux que frontistes, la région abritant le plus puissant patronat de France qui salive aujourd'hui à l'idée d'une "Europe des régions" (d'où le projet irréaliste, et abandonné devant la fronde populaire, d'un certain aéroport près de Nantes). Eh oui les z'amis, les zoulies légendes de l'ancien temps, ça sert aussi à ces choses vulgaires.   

 

Après la lecture de ces deux recueils, qui, comme vous le voyez, soulèvent davantage de questions qu'on est en droit d'attendre de simples contes, je ne suis guère optimiste pour l'avenir : je sais par ailleurs que le décès de Sébillot, au lendemain de la Première Guerre Mondiale où ont péris nombre de ses collègues, marque symboliquement la fin de la science folklorique française, qui ne revient de l'après-guerre à nos jours que de façon marginale dans le monde universitaire. Dans le marasme où plongent les science humaine sous l'effet des politiques ulra-libérales, les dernières nouvelles que j'ai, tant par mes correspondant internet que par des amis que je côtoie en vrai, de l'étude des cultures anciennes sont désastreuses. Il n'y a ainsi plus aucun spécialiste de la culture celtique ancienne en poste dans une université française. De quoi me porter à croire un ami helléniste sur la disparition prochaine de sa discipline, bien que le grec et le latin, la "sève de notre langue" comme  disait récemment un élu, soit essentielle au roman national que les bretons diraient "jacobin". De quoi laisser prospérer les impostures intellectuelles de toute sorte. Alors que nos "élites", après  des décennies à casser l'éducation, la recherche, surtout en sciences humaines, et la culture, savante et populaire, n'en chouinent pas moins sur la montée des populismes et l'explosion des fake-news, n'y aurait-il pas des leçons à en tirer ?

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19 octobre 2018 5 19 /10 /octobre /2018 04:20

Je vais pas vous la refaire à chaque fois (même si là, je tiens mon record depuis la création du blog : plus d'un an sans nouvel article. Faut dire que huit mois sans internet dans mon nouveau logement, ça aide pas), mais il était temps que je réveille ce blog.

Quoi de mieux pour cette résurrection que renouer avec ma vieille monomanie (ce que je fais avec mes lectures depuis deux ou trois mois) et de reprendre  le périple mythologique ?

C'est parti avec un collection découverte récemment : "La vérité des mythes" chez les Belles lettres. Si on a l'air d'y trouver à boire et à manger (un essai sur Steve Jobs au milieu des essais d’hellénistes, sérieux ?), je ne suis pas mécontent de la lecture des deux tomes que j'ai pioché d'eux : Les Mythes de la création de Jean-Pierre Otte, dans lequel la liste d'ouvrages de la collection m'a évidement donné envie de montrer de la suite dans les idées en enchaînant (enfin, un enchaînement de près de quatre mois, le temps de trouver les fonds nécessaires pour l'acquisition du livre) avec l'essai La Fin du monde de Christine Dumas-Reungoat.

 

Les Mythes de la création, sous-titré Les Matins du monde du cercle polaire à L'Océanie, détonne un peu au milieu de cette collection dominée par la culture gréco-romaine, puisqu'il s'agit d'une anthologie d'adaptations littéraires de peuples dits "premiers" (terme problématique, je sais). Comme j'ai souvent dit sur le blog, les adaptations littéraires, j'ai tendance à éviter. Ici, au moment critique de l'impulsion d'achat (notons que c'est déjà une chance de trouver un livre de cette collection, et même de cet éditeur, en rayon en librairie), ma méfiance envers les réécritures (d'autant que la rédacteur et la rédactrice de la 4e de couv' se vautre dans le ridicule en prétendant, à propos des réécritures de Jean-Pierre Otte que "cette démarche fera date". Je conçois que Otte ait apporté un style d'écriture propre, comme tout écrivain en ayant un tant soit peu, mais sinon la démarche a peut-être "fait date" il y a 2000 ans avec Apulée, oui) a été contrebalancée par la perspective de découvrir des mythes dont ce serait la seule occasion de les découvrir en français (même si j'en connaissais quelques-uns, au moins des variantes). Mon préjugé classique explique très certainement que j'ai laissé trainer les premiers chapitres du livre pendant un petit six mois, avant de me laisser prendre au jeu, à la fois des histoires bien sûr, mais aussi du style de Otte qui est remarquable (et puis c'est bien connu, l'oralité est impossible à rendre à l'écrit, que ce soit par les réécritures ou par la transcription littérale qui posent chacune des problèmes insolubles, un essai lu il y a quelques mois me l'a rappelé et m'a donc remotivé pour lire le présent livre. Mais bref).          

Les Mythes de la création est en fait une intégrale (d'un bon 600 pages quand même) de la série Les Matins du monde, regroupant trois tomes  parus chez Seghers (curieusement, il semble manquer deux tomes suivants chez Julliard, alors même qu'ils sont mentionnés dans la bibliographie) : Les Aubes sauvages, Les Aubes  enchantées et Les Naissances de la Femme. Chacun accomplit au fil des chapitres le même tour du monde : peuples esquimaux et sibériens d'abord, puis Amérique du Nord, Amérique du Sud, Afrique Noire, Australie et enfin Océanie. Avec des nuances toutefois : pas de mythes australiens dans Les Naissances de la Femme, en revanche Les Aubes enchantées intercale, juste après les peuples esquimaux et sibériens, un extrait du Kalevala, la fameuse épopée nationale finlandaise dont je suis un groupie absolue et dont j'avais déjà parlé sur ce blog.

  Si vous me permettez une parenthèse, ce dernier choix  me semble curieux, à l'image de l'anthologie finalement : d'abord inclure dans une anthologie de mythes "premiers" une légende paysanne finlandaise du XIXe siècle (dont le littérateur, Elias Lönnröt, a peut-être gommé les influences chrétiennes, ce qui contribue à faire oublier que ce mythe, même singulier et manifestement païen à l'origine, n'a rien de l'OVNI anachronique qu'on imagine dans l'Europe contemporaine. Mais ceci nous emmènerait trop loin), alors qu'aucun des trois tomes de l'anthologie ne consacre un chapitre à l'Asie (Sibérie exceptée, regroupée dans la région arctique), et puis il est peut-être plus curieux encore de mentionner ce mythe archi-connu, popularisé entre autre par Boris Vian et Tolkien, alors que dans la préface du même tome, l'auteur avoue son intention d'écarter les cosmogonies les plus connues comme le Popol Vuh Maya, La Légende des Soleil Aztèque ou les mythes Dogons et Bambaras popularisés par l'école Griaule (tous mythes abordés sur ce blog exceptés ceux des Bambaras que je ne connais pas du tout). L'adaptation du Kalevala est celle qui m'a le moins intéressée, car je connaissais le texte original dans la langue versifiée empruntées aux chanteurs populaires et réarrangées par Lönnröt, en regard duquel l'adaptation de Otte paraît forcément plus fade.

Ce n'est pas mon ressenti pour tous les textes, et j'arrive au nœud de cette navrante chronique : si, de manière générale, il est rare que je sois convaincu par les réécritures littéraires, disons, "décomplexées", qui me semblent le plus souvent du délayage ampoulé mais fade, je dois m'incliner devant la plume élégante de Otte. Celui-ci donne corps aux mythes par ses descriptions chatoyantes, qui conférent au récit à la fois un ancrage réaliste (bon à prendre quand on a du mal a se représenter le cadre d'une légende faute de documentation suffisante) et un exubérant merveilleux. Un merveilleux peut-être plus "fleur bleue" que les transcriptions fidèles que certains détails laissent parfois imaginer plus rude, et qui peut-être dissipe quelques mystère que celles-ci laissent dans leur concision (oui, vous avez compris, encore mon obsession de grincheux...d'ailleurs, plus trivialement, un style plus sobre permettrais de caser beaucoup plus de textes, fut-ce même dans un volume moindre, dans une autre anthologie, et je vous assure que j'y ai pensé plusieurs fois à la lecture), mais globalement, je n'ai pas boudé mon plaisir. Et puis Otte montre une grande honnêteté intellectuelle dans la citation de ses sources (en début de chaque chapitre sur un continent, où tous les mythes adaptés sont résumés, et bien sûr dans l'abondante bibliographie de fin d'ouvrages), et il accompagne chaque tome d'une préface qui n'a pas forcément de prétentions savantes dans le sens le plus universitaire du terme, mais propose des pistes pour comprendre les mythes, citations à l'appui, et si je ne peux juger en tant que néophytes de la fiabilité de ces préfaces aux yeux des spécialistes (ce qui est sûr, c'est que cette anthologie accuse son âge, dans un domaine où il est nécessaire d'être à jour), la sincérité de l'auteur dans son intérêt ethnologique ne peut faire de doute.

 

  Ensuite, La Fin du Monde : enquête sur l'origine du mythe de Christine Dumas-Reungoat, livre qui va être bien plus difficile à chroniquer. Il s'agit cette fois d'un essai universitaire, sans volonté de vulgarisation, particulièrement ardu, même si le fond est passionnant (pour que je passe une nuit blanche à terminer un livre qui n'a rien, mais alors rien d'une lecture récréative, c'est qu'a priori, quelque chose m'a accroché).

  Enchaîner cette lecture après celle de Jean-Pierre Otte m'a forcément donné des attentes qu'on pourrait qualifier de fantasmes de pré-lecture (mais qui reste néanmoins justifiées, j'y reviens dans un instant) : après l'exploration de mythes de création dans le monde entier, le pitch de l'essai de Dumas-Reungoat me laissais entrevoir l'idée que la Fin du Monde ait une origine locale (en gros, le Proche-Orient antique et le monde gréco-romain), avant de se répandre dans le monde entier sous l'influence des religions du Livre. En fait le livre, malgré ses nombreuses révélations passionnantes, n'a pas répondu à ma question, qui est sans doute en partie un fantasme de pré-lecture, mais est aussi suggérée par une maladresse de l'autrice (et pas seulement du titre de la 4e de couv'), ce qui m'oblige à commencer la critique, par ailleurs enthousiaste du texte par une note négative. L'accroche du livre, reproduit sur la 4e, part du présent, c'est à dire "la peur de l'an 2000" (l'essai date de 2001), ce qui pousse d'ailleurs l'autrice à commettre une première maladresse en évoquant la "peur de l'an mil" très contestée des médiéviste, mais on va dire que c'est un détail (et la fin de l'essai donne, à propos des calculs de la date de la Fin du Monde par les premiers chrétiens et notamment de Saint-Augustin qui la prédisait pour le Xe siècle, une piste intéressante sur l'origine de ce qui reste avant tout une reconstruction de l'époque romantique, mais bref). La première vraie maladresse de l'autrice est de faire partir l'enquête de l'époque actuelle, mais sans préciser quelle aire de civilisation elle étudie. L'occident ? En rajoutant la civilisation arabo-musulmane, héritière de la même idée ? La chercheuse semble sous -entendre l'idée d'une universalité de l'héritage  gréco-romain et judéo-chrétien, par un ethnocentrisme d'autant plus problématique qu'il n'est jamais formulé. Sur cette question, je reviendrai après la critique du corps du livre, car je vais être obligé de l'étayer de quelques menus détails.

 

  Car quand on entre dans le corps de l'essai, celui se révèle passionnant. La thèse de la chercheuse repose sur l'opposition entre deux conceptions, la Fin D'UN Monde et la Fin DU Monde. La première est celle des civilisations païennes, notamment gréco-romaine, mais aussi de la Bible avec le Déluge de la Genèse, celle d'une Fin provisoire qui amène un recommencement.  La seconde est une Fin "radicale et définitive", et elle vient principalement de la Bible, mais la fin de l'essai amènera, avec toute la prudence que commande l'aspect lacunaire des sources, à en rechercher la source  en Iran.

  L'essai commence par un corpus de textes antiques, qui bien entendu ne se veut pas exhaustif. On y trouve évidement des textes  gréco-romains et judéo-chrétiens (Bible canonique ou apocryphes) mais aussi leurs sources supposées, en Iran comme je l'ai dit,  et en Mésopotamie. 

  A partie de là, l'essai adopte un plan presque scolaire, avec deux partie de deux chapitres chacune. La première partie s'intitule "Fin d'un Monde, Fin du Monde, deux mythes consubstantiels" en évoquant, pour résumer très grossièrement, les ressemblances entre les deux mythes, puis leurs différences, sachant sur ce point le deuxième chapitre s'intitule "Un jeu inverse de miroir", et la chercheuse tient à cette nuance dans la conclusion : les mythes ne sont pas du tout en opposition, même s'ils se basent sur ces conceptions opposées du Temps (cyclique vs linéaire) et de la divinité (panthéon proche des humains, faisant partie du monde vs Dieu unique transcendant, totalement en dehors du monde). Tout ceci sent son Mircea Eliade, mais en incomparablement plus rigoureux et proches de sources qu'Eliade, que Dumas-Reungoat cite d'ailleurs de façon critique en disant notamment qu'il a tendance à "effacer les différences entre religions".

  Cette première partie montre que Dumas-Reungoat maîtrise son sujet et connait les religions et philosophies antiques sur le bout des doigts. D'explications philosophiques ardues en commentaires littéraires méticuleux, j'ai eu non seulement l'impression de comprendre en profondeur de théologie judéo-chrétienne, mais de découvrir celle de la Grèce antique, dont Dumas-Reungoat sait tirer un tout cohérent du grand fouillis des mythes et textes philosophiques, les même conceptions (même si pas du tout unifiées, évidement) revenant de manière récurrentes dans les récits mythologiques les plus imagés comme dans les textes philosophiques les plus abstraits, ainsi de la destruction cyclique du monde par le feu et/ou par l'eau .

La deuxième partie explore les sources proche-orientales, d'abord du mythe de la Fin d'un Monde, puis du mythe de la Fin du Monde, en convoquant les sources jusque là délaissées du corpus initial : la Mésopotamie et l'Iran. A partir de cette seconde partie, la chercheuse avance bien plus prudemment, et cette partie ne fait pratiquement que poser des questions et apporte peu de réponses définitives. C'est particulièrement vrai pour le premier chapitre sur l'origine de la Fin d'un Monde : la source Mésopotamienne du Déluge biblique ne fait guère de doute, en revanche sur les sources orientales des mythes gréco-romain (du moins de certaines versions qui nous sont parvenues, la Fin d'un Monde et notamment le Déluge étant de toute façon universels comme peut en témoigner, ça tombe bien, l'anthologie de Jean-Pierre Otte), les hypothèses avancées par la chercheuse, dans le passage qui est sans doute le plus aride du livre, pour ne pas dire éreintant, m'ont donné l'impression très courante dans mes lectures en mythologie comparée d'être à la fois tirées par les cheveux et étayées de manière convaincantes, de sorte que je ne sais dans quelle mesure elle m'ont convaincu  rationnellement, ou persuadé en me faisant rêver, étant entendu que rien n'est bien sûr à ce stade de l'enquête.

  Avec le dernier chapitre, relativement plus accessible que le précédent, on arrive au nœud de l'enquête. La Fin du Monde judéo-chrétienne aurait d'abord emprunté sa forme (mais sa forme seulement) dans les oracles de Mésopotamie, région où l'ont trouve les plus anciennes traces de divinations, mais ces oracles étaient exclusivement privés, concernant les entreprises du roi, et par là forcément de la cité. Puis l'autrice procède à rebours, détaille l'invention de l'Apocalypse dans la Bible, ou elle apparait dans le live de Daniel après une longue gestation dans la série des livres prophétiques, puis l'apport des premiers chrétiens, chez qui nait le sentiment  que la Fin du Monde est imminente (ce qui donne les premiers calculs de sa date, la fameuse tradition "millénariste", évoqués dés l'introduction du livre), et enfin repart dans le passé à la recherche des sources iraniennes de l'Apocalypse.

 

  Au sortir de l'essai, je garde une impression positive d'un essai rigoureux et documenté avançant une multitude d'hypothèse passionnantes. Après, la thèse générale a-t-elle répondue à ma question ? C'est là que je reviens sur mes réserves initiales, concernant l'ethnocentrisme pas du tout formulé de l'ouvrage (tout le problème est dans le "pas formulé", car il n'y aucun problème à ce que l'autrice recherche un mythe dans une aire de civilisation donnée). Dans mes "fantasmes de pré-lecture", j'imaginais que Dumas-Reungoat évoquerais au moins rapidement les mythes "premiers", fut-ce pour balayer d'un revers de main l'existence d'un mythe de la Fin du Monde dans ces civilisations. Le problème est paradoxalement que la  chercheuse le fait d'une certaine façon, ou en tout cas évoque les "civilisations primitives" une seule fois lors d'un résumé de la thèse du "désenchantement du monde" dans la sociologie des religions de Marcel Gauchet. Je ne connais pas du tout Gauchet, mais il me semble contradictoire que Dumas-Reungoat reprenne à son compte un schéma d'une Histoire linéaire des religions, alors qu'elle est plus critique avec Eliade.

  Ma gêne, plus philosophique que scientifique (il est évident que je ne contredirai jamais l'autrice sur son terrain, celui des antiquités), vient du point de départ de l'ouvrage, l'accroche sur "la peur de l'an 2000" (ou de l'éclipse de 1999), qui n'est pas qu'une accroche sensationnaliste à deux sous  puisque la première page de l'introduction mentionne dans la foulée l'ancienneté de la tradition "millénariste" qu'expliquera abondamment, comme dit plus haut, le dernier chapitre de l'ouvrage. Celui-ci, indépendamment de sa rigueur, parait surtout daté aujourd'hui : une dizaine d'année après sa parution, surprise, l'hystérie collective des braves occidentaux ne s'inspire pas de la Bible mais d'une obscure histoire de calendrier Maya. Je ne m'éterniserai pas sur les mythes mésoaméricains dont j'avais déjà parlé ici, car ce n'est pas le propos, juste quelques éléments qui prouvent que nos grands mythes peuvent s'inventer parallèlement : je ne connais rien aux sources  de cette histoire (où je soupçonne quelques réarrangements occidentaux à a sauce new age) d'"Apocalypse" maya, ne connaissant que leurs "Genèse", en revanche il me semble que, dans la mesure ou la dualité "Fin d'un Monde / du Monde" avancée par Dumas-Reungoat puisse avoir un sens en dehors de notre aire culturelle, la Fin du Monde aztèque (celle du "Cinquième soleil") est elle aussi "radicale et définitive" (et sans guère de Salut), mais il faudrait que je sorte de mes cartons mon édition de La Légendes Soleil pour vérifier, pour l'instant je dois me contenter de Wikipédouille. Mais bref, tout ça pour dire qu'une nouvelle enquête partant d'un mythe vivace à l'heure actuelle dans le monde entier (il est évidement question de prophéties mystiques, pas de la Fin du Monde rendue possible par Hiroshima et fortement dans l'air du temps avec les questions climatiques, même si nombre de fadas mélangent les deux), ne pourrait plus ignorer la mondialisation où même les mythes "premiers" nourrissent abondamment notre imaginaire.

 

Il est temps de clore ce débat de plus en plus oiseux en ouvrant l'article vers une parenthèse imaginative sur mes fantasmes, cette fois-ci, "d'après-lecture". Il est vrai que j'ai très peu rencontré de traditions apocalyptiques "premières". Avant de repenser avant-hier seulement, juste après ma folle nuit de lecture, aux mythes aztèques et mayas, mon premier souvenir fut celui d'une lecture enfantine (alors qu'approchait justement la date fatidique de l'an 2000) à propos du peuple Korowai de Nouvelle-Guinée, où j'ai été particulièrement marqué par leur cosmologie divisant le monde en trois cercles concentriques, le monde des vivants au centre, le monde des morts et enfin le grand océan qui doit tout engloutir à la fin des temps

  En dehors de toute piste scientifique qui j'imagine a déjà été exploré en long, en large et en travers par des gens plus compétents que moi, ces maigres éléments m'ouvrent un rêve fabuleux, le fantasme guère réaliste mais affriolant d'une anthologie qui serait l'exact pendant de celle de Jean-Pierre Otte.

  Mais je vais m'arrêter là, je me fais du mal.  

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6 avril 2016 3 06 /04 /avril /2016 06:24
Les Contes populaires de l'Egypte ancienne, de Gaston Maspéro

Dans le périple que je poursuis depuis le lycée à travers les mythologies du monde, et où la découverte des sources brutes d'un mythe lu enfant sous forme de belle infidèle a toujours été un moment de choix, j'ai été frustré jusqu'à présent en ce qui concerne l’Égypte ancienne. Les deux recueils que j'ai pu lire compilant les grands mythes, et notamment la geste divine était justement des adaptations, même si faites par des égyptologues chevronnés : La Mythologie égyptienne de Nadine Guilhou et Janice Peyré, et Contes et récits de l'Egypte ancienne de Claire Lalouette, dont je n'ai lu, pour ce dernier, qu'une petite partie. Plus récemment, pour les sources brutes, outre une édition du Livre des Morts trouvé pour trois cacahouètes en chinant, ce qui m'encourage à la laisser encore un peu de temps dans ma PAL pour au moins deux raisons (la réputation d'aridité du texte, certes, mais surtout le profil occultiste de l'auteur qui laisse augurer une vaste blague), je me suis rabattu sur les publications José Corti : Le Livre de l'Amdouat, que je ne vais pas descendre de ma PAL tout de suite non plus car lui aussi s'annonce aride (mais sérieux, a priori), et le mini-recueil Le conte de deux frères suivi de Le mari trompé, par lesquels j'ai enfin connu les sources de contes qui avaient bercé mon enfance et le début de mon adolescence. Un recueil curieux, soit dit en passant : le Conte des deux frères et l'extrait, intitulé Le mari trompé, du plus long conte de Khéops et des magiciens, ne semblait avoir pour fil conducteur que le thème de...la misogynie. Ce qui ne l'empêche pas d'être une bouffée d'air frais pour le mythologue amateur que je suis.

Et puis, cette année, il y a eu la réédition chez Phébus Libretto des Contes populaires de l’Égypte ancienne de Gaston Maspéro, recueil qui date à l'origine, si j'en crois Wikipédouille, de 1889.

Maspéro fait un travail remarquable de sérieux : comme les contes sont arrivés souvent mutilés (le recueil se termine par des fragments, dont la lecture est fatalement frustrante), il n'hésite pas à proposer des reconstitutions, entre crochets quand il s'agit de quelques mots, et quand il s'agit de récit long voire de contes entiers signalées dans l'introduction et dans les notes (j'entends par là que les notes signalent le passage d'une adaptation à de la traduction et inversement). Les introductions et les notes, justement, parlons-en : c'est du copieux, chaque conte y a droit, l'introduction est presque toujours aride dans l'inventaire des manuscrits, mais souvent passionnante, Maspéro n'hésitant pas à faire à l'occasion de la critique littéraire, ce qui, si on ne peut jurer que ça évite l'anachronisme, redonne vie à la littérature ancienne, dont on a tendance à oublier qu'elle a été lue et appréciée en son temps pour n'y voir qu'un document historique. Côté source, il brasse large : essentiellement des textes égyptiens antiques sur papyrus, sur stèle ou sur ostracon, mais aussi des extraits d'Hérodote et des mentions d'autres auteurs grecs, qui permettent d'établir des parallèles et d'esquisser la reconstitution de mythes perdus, et vers la fin, des manuscrits coptes médiévaux qui nous livrent des fragments d'un roman d'Alexandre (moi qui est toujours aimé le mythe alexandrin, j'étais aux anges).

Maspéro esquive la geste des dieux, mais présente un panorama de mythes devenus célèbres depuis : le fameux Conte des deux frères, qui est déjà notre conte populaire moderne (pour les autres récits, Maspéro préfére le terme de "roman", ce qui est assez juste), l'autre conte merveilleux qu'est celui de Khoufoui / Khéops et des magiciens, le grand roman d'aventure purement réaliste de Sinouhît, déjà popularisé par la littérature à l'époque, un autre roman d'aventure davantage teinté de merveilleux, le Conte du naufragé, des récits épiques avec le récit de la prise de Joppé, le Conte du prince prédestiné qui allie l'épopée à la tragédie (le destin implacable, encore et toujours) ou, davantage empli de bruit et de fureur, le cycle de Pétoubastis, ou encore le cycle le plus étonnant du recueil, celui de Satmi-Khamois, qui avant de changer de registre avec une légende transmise par Hérodote, nous offre deux authentiques contes fantastiques pleines d'images stupéfiantes dont certaines ne dépareraient pas dans un récit fantastique moderne. Bref, un recueil tout à fait passionnant pour quiconque s'intéresse de près ou de loin aux mythes.

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11 juin 2015 4 11 /06 /juin /2015 18:31
Contes en vrac II

Commençons ces nouveaux Contes en vrac en parlant d'une collection dont j'avais déjà causé dans le précédent billet : la légende des mondes chez l'Harmattan. Et il se peut fort que ce soit la dernière fois que je parle de cette collection : même si je l'ai à peine exploré, le rapport quantité / prix prohibitif de ces livres, joint à l'embarras du choix dans leurs innombrables titres, plus, il faut le dire, quelques prévenances envers les méthodes manageriales de l'Harmattan telles que révélées dans la presse, ne m'encourage guère à persévérer. Ça va encore quand il s'agit de craquer pour des livres exposés en rayonnages au Furet de Ch'Nord, par contre, quand il s'agit de commander en librairie des titres soigneusement choisis...

Mon choix s'est donc porté sur deux livres susceptibles de me faire découvrir des horizons culturels nouveaux.

- Le Chat et le Tigre-Contes de Géorgie de Maïa Varismashvili-Raphael, histoire d'aborder une culture que j'avais abordée de manière détournée à travers les mythologies des Ossètes et de leurs voisins (voir ici et )

-Pourquoi les baleines chantent-elles ?-Contes d'Océanie de Françoise Kérisel, pour approfondir ma connaissance de ce continent.

Les contes de Kérisel sont davantage littérarisés, ce qui, c'est bien connu, m'a toujours gêné dans mes explorations mythologiques. Néanmoins, ce fut la découverte la plus enthousiasmante des deux livres, centrés sur des cultures méconnues, des images et des intrigues dont nous avons peu l'habitude dans notre France ou l'édition en général et l'édition mythologique en particulier reste désespérément ethnocentrées occidentale. Et les contes géorgiens ? Ceux de Varismashvili-Raphael ressemblent davantage aux nôtres, d'autant plus qu'ils sont choisi parmi des contes d'animaux et des contes facétieux et moraux, contes universels où l'imagination propre à chaque peuple n'éclate pas de façon aussi flagrante que dans les contes merveilleux. Le problème de ce livre, c'est sa brièveté : six contes sur soixante pages écrit gros et avec des illustrations, c'est peu pour connaitre véritablement un folklore et la culture qu'il représente. Je reste donc un peu sur ma faim avec ce livre qui est, davantage que celui de Kérisel, à réserver aux collectionneurs hardcore de textes mythologiques.

Maintenant, parlons carrément de contes littéraires. Bon, Les Contes de la Dame Verte et autres contes picards, trouvés dans une brocante dans leur belle édition de chez l'Arbre, éditeur que je ne connaissais pas encore, ne sont pas issus du seul cerveau de Jean le Mauve, et c'est qui m'a intéressé dans ce livre : Jean le Mauve a entendu ces contes dans son enfance picarde. Mais il les a donc adaptés littérairement, et l'un des choix d'adaptation, mentionné sur la quatrième de couverture par l'auteur lui-même, m'a paru éminemment originale : situer les contes dans des lieux qu'il a fréquenté et choisir pour personnages des gens qu'il a connus. Du reste, l'adaptation de Jean le Mauve permet de très belles images, telle la description de la Dame Verte du titre. En revanche, je suis bien moins amateur du style. L'élégance un peu surfaite de l'écriture, semblable à celle de toutes les adaptations littéraires de contes, entre en contradiction avec les dialogues, en picard (autrement dit en ch'ti...oui, ça devrait me parler, mais en fait non) et en renforce la caractère artificiel, ce qui ne donne guère le courage nécessaire pour la lecture râpeuse que ce choix dialectal implique. Malgré ce bémol, les contes de la Dame Verte restent une lecture pleine de charme, qu'on imagine bien lire au coin d'un feu un soir d'hiver.

Je termine avec un auteur que je viens tout juste de découvrir : Paul Roblot.

Paul Roblot est un missionnaire qui, au début du XXe siècle, a été missionnaire pendant huit ans au Brésil, et qui a ramené deux recueils de contes : les Légendes brésiliennes et les Contes du Brésil. Si le second a été réédité chez un éditeur découvert dans la précédent Contes en vrac, la Découvrance, en revanche le premier est indisponible depuis des décennies, et c'est regrettable, car dans les Contes du Brésil, Roblot n'hésite pas à faire de nombreuses références aux Légendes brésiliennes et à y renvoyer par ses notes.

Car évidemment, Roblot adapte également, ce que fidèle à mon habitude je regrette, d'autant plus que le missionnaire a fait un réel travail de collecte pour un résultat comparable à n'importe quelle réécriture de seconde main comme on peut en trouver, par exemple, dans les Fernand Nathan de la même époque. J'ai une certaine marge de tolérance envers les réécriture, car elles ont toujours fait partie des récoltes folkloriques. Mais là, le style de Roblot dilue quand même pas mal les contes, comme je m'en suis souvent rendu compte en comparant ses versions de contes-types avec d'autres versions mondiales. Je le soupçonne également, après lecture du conte Le téju-assu (du nom d'un lézard) dans les Légendes brésiliennes, de faire des synthèses de versions comme l'ont fait en leur temps les frères Grimm. Quand a l'allusion à l'Enfer de Dante dans Le lit de compère Jean-Baptiste (même recueil) c'est vraiment trop, et tout ceci entre en contradiction avec le fort ancrage culturel brésilien, lui aussi fort peu traditionnel (rappelons Françoise Morvan qui disait "trop breton pour être vrai" à propos d'un conte de Le Braz dans un livre chroniqué ici. Les contes de Roblot serait donc "trop brésiliens pour être vrai"). Rester que certains choix d'adaptations sont intéressants. Passionnant, même, pour la façon de commencer nombre de contes par la mise en scène d'un dialogue avec Manuel, le guide du missionnaire. Au niveau du choix des contes, Roblot parait obnubilé par les contes étiologiques, ceux qui racontent l'origine d'une réalité, ici notamment naturelle, et qui constituent la quasi-totalité des deux recueils, à l'exception de trois histoires religieuses dans les Légendes brésiliennes. Transition facile, la personnalité de Roblot, et surtout sa grande piété (les Légendes...portent la dédicace "Avec la permission des Supérieurs et de l'Ordinaire) transparait à chaque page. Roblot christianise beaucoup les légendes, qui, entendons nous bien, ne sont pas païennes (même si souvent ancré dans le folklore indien de Manuel, qui doit être du peuple Guarani, cela n'est pas clair), mais où le sentiment chrétien doit être plus simplement exprimé, certainement pas à coup de longues paraphrases de la Bible. Ceci crée des paradoxes: si celui des Contes du Brésil sur l'origine de la nuit, qui fait intervenir Adam et Eve, adopte ce même style très pieux, mes lectures d'enfance m'ont permis de déterminer que le motif de la nuit qui sort d'une noix de coco ouverte par mégarde est répandu dans le monde indien d'Amérique du Sud, y compris dans des versions parfaitement païennes.

Si les contes de Roblot ne sont pas une source de première main sur le folklore brésilien (mais une source quand même), au moins sont-ils un témoignage passionnant sur la façon dont un occidental peut appréhender une autre culture.

Contes en vrac II
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25 mars 2015 3 25 /03 /mars /2015 21:08

  http://pmcdn.priceminister.com/photo/Fleg-Edmond-Salomon-Raconte-Par-Les-Peuples-Livre-848837287_ML.jpgUn lecture en entraîne une autre et celle-ci découle d'une qui avait déjà donné lieu à une chronique sur ce blog il y a quelques années : Histoires du Roi Salomon, de Catherine Zarcate. cette adaptation du roi Salomon, qui citait soigneusement ses sources, empruntait énorménent à Edmond Fleg, je devine maintenant au roman dont il va être question, Salomoin raconté par les peuples. Du coup, ce roman m'a très vite intrigué, puis je l'ai oublié, jusqu'à ce qu'il se rappelle à moi tout récemment par un cheminement de pensée trop compliqué résumer.

 

  Salomon raconta par les peuples, c'est donc la légende de Salomon, pas vraiment le roi biblique (bon, forçément un peu) encore moins le roi historique, mais bien le personnage mythique. Un thèmle qui ne piuvait que me pasisonné tant j'étais fasciné adolescent par la découverte du mythe solomonique.

  Salomon est donc "raconté par les peuples"...mais on ne saura jamais lesquels. A la différence de Catherine Zarcate, dont le livre se devait de contenir des références savants pour entrer dans la collection "Aux origines du monde",  Edmond Fleg ne mentionne jamais les sources de son roman, car c'est bien d'un roman qu'il s'agit, et fonds toutes les légende solomoniques, ainsi que ses inventions personnelles évoquées dans sa préface, en un même récit cohérent comme ne le sera jamais un mythe aussi vaste ([anecdote on] cette volonté totalisant avait failli me dégoûter du mythe arthurien quand j'avais lu L'Enchanteur de Barjavel à 16 ans. Mais il faut dire qu'à l'époque, je n'avais pas assez de culture mythologique pour me rendre compte que le mythe arthurien avait bel et bien la vastitude de mes rêves d'enfant. Avec Salomon c'est l'inverse : je découvre le vastitude de son mythe au fil des années et la version d'Edmond Fleg ne saurait en aucun cas me blaser. Et puis il écrit quand même bien mieux que Barjavel [/anecdote off])

  Cette fusion des légendes des peuples en un mythe universel et en un roman cohérent confére à celui-ci une grande étrangeté : le mythe réinventé par Edmond Fleg est très ancré dans la tradition juive, sujet d'un peu toute l'oeuvre de l'auteur, et dans l'Israël antique, ce qui rend étrange un épisode dont un motif comme la neige laisse deviner une origine européenne, et améne un grand contraste entre le grandiose de l'univers mystique juif  et le côté plus rustique des épisodes étiologiques et autres épisodes d'inspiration manifestement folklorique.

 

  Un roman étrange, donc, mais néanmoins et surtout d'une beauté à couper le souffle, empli de visiolns hallucinées dont mon manque de connaissance du judaïsme m'empêche de deviner la part traditionnelle, et quel style porte donc ces visions ! Si la prose poétique d'Edmond Fleg recourt ça et là à quelques menues facilités, notamment dans les rythmes, il n'empêche que l'auteur sait faire chanter la langue, et s'inscrit dans la tradition des grands textes sacrés. Tout ceci est traversé d'un grand souffle épique et mythique, bien digne de la légende ainsi adapté.   

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8 février 2015 7 08 /02 /février /2015 10:39

Nouvelle étape du périple mythologique avec les contes des quatre coins du monde que j'ai pu lire récemment.

 

http://www.editions-harmattan.fr/catalogue/couv/f/9782343018195f.jpgJe vais commencer par l'Afrique, avec une collection que je viens de découvrir par hasard et que je compte bien continuer à explorer : La légende des mondes chez l'Harmattan.  Une collection de contes qui, comme la fameuse Aux origines du monde chez Flies France, semble ne jouer du crêneau de l'édition jeunesse (et encore, ce n'est pas toujorus visible) que parce qu'il s'agit de la seule manière de vendre des contes, mais qui s'avère une collection au plus près des sources.

  J'ai lu les tomes suivants :

  Pierre Gbolo : To le caméléon, contes gbaya de Centrafrique

Boubacar Diallo : Démon Taureau, contes de Guinée-Conakry

Monique Djistera : Ramoamina, contes betsimisaraka de Madagascar

  Ouf.

  Ces recueils sont très courts (entre 80 et 100 pages...et, il faut le dire, très cher pour cette quantité de texte) mais dense, grâce à la briéveté des contes.  

  Les contes malgaches sont, des trois, les plus proches des sources brutes, traduits le plus littéralement, avec force répétitions qui pourraient déconcerter le lecteur non averti. C'est aussi, en contrepartie, l'un des recueils les plus merveilleux, puisqu'à l'exception d'une farce triviale (le folklore c'est aussi ça, y compris en Europe) c'est bien au genre des contes merveilleux qu'appartiennent la plupart des neuf contes réunis ici. L'idéal pour goûter l'imaginaire africain qui, ici, n'est pas uniquement merveilleux par la tradition mais aussi par l'adaptation de celle-ci au monde moderne, comme avec les trésors que porte l'arbre magique dans le conte La belle-mère ignoble. A noter que les conteurs sont cités, avec leur nom et leur âge, à la fin de chaque récit, ce qui montre à quel point l'anthologiste est près de ses sources (dans le recueil guinéen dont je vais parler ensuite, ce sera le lieu et la date de collecte). 

  Les contes guinéen, donc, deuxième recueil le plus merveilleux des trois, sont aussi les plus littérarisés (l'anthologiste est un grand écrivain africain), ce qui se voit dés l'introduction qui n'est autre qu'une nouvelle, mais ils restent néanmoins très proches de l'oralité, en aucun cas dilués. A l'exception des éblouissantes "épopées peuhles" qui par définition donnent à ce recueil un aspect plus épique que le précédent (et qui m'ont procuré l'immense plaisir d'approfondir les mythes peuhls qui me fascinent depuis Amadou Hampatê Bâ)  les contes sont datés, et la plupart datent de 2013 ou dans ces eaux-là, montrant que le grand arbre des mythologies continue à pousser et n'appartient pas du tout au passé, comme on veut bien le croire en occident, mais bien encore à l'avenir.

  Les contes de Centrafrique sont également retranscrits fidélement, mais sans répétition (il faut dire qu'ils sont très courts en général) et sont donc plus abordable au grand public que les contes malgaches. L'imaginaire en est plus sec, car il ya très peu de contes merveilleux, au profit des contes animaliers, des  contes "réalistes" ou des contes facétieux qui, en Afrique, deviennnt forcément des contes moraux. Ces trois recueils offent donc un aperçu variés des imaginaires africains.

 

  http://www.ladecouvrance.net/images/thumbnails/0000/0657/9782842657987_large.jpgAprès l'Afrique, direction le Cambodge, avec le recueil Deux contes cambodgiens d'Adhémard Leclerc, petit recueil d'un grand folkloriste français du XIXe siècle, collaborateur de la Revue des Traditions populaires, et recueil qui vient d'être réédité chez La Découvrance.

  Il s'agit de deux contes appartenant à deux ethnies du Cambodge, les Cham avec La sandale d'or, et les Phnong (Pnong dans le recueil, dont on peut regretter que la graphie des noms cambodgiens n'y ait pas été modernisée) avec Prâng et Iyâng.

  Le premier conte est sous-titré Cendrillon chez les Cham. Leclerc tient à la comparaison avec le contes de Perrault, même si l'intrigue de celui-ci est très réduite (on arrvie très vite à le scène de la pantoufle de verre devenue la sandale d'or du titre) et les vissiscitudes de l'héroïne commencent vraiment après la mariage, sur le très beau thème universel des métamorphoses post-mortem. C'est le conte qui a droit à l'appareil critique le plus fourni (celui-ci est dans l'ensembe très pauvre dans le recueil) avec une longue comparaison avec les versions cambodgienne (comprendre khmer, de l'ethnie majoritaire du Cambodge) et annamite, comparaison que d'aucun pourrait trouver aride mais qui n'en est pas moins passionante. Le conte Phnong  explique l'origine d'une arme qui a peut-être existé, detenue secrétement par le Roi du feu et le Roi de l'eau, deux chef de l'ethnie Chréay à qui les rois du Cambodge envoyait des présents chaque année.

  Ces deux contes sont des trésors d'imaginations. Prâng et Iyâng surtout et le plus étonnant ; La sandale d'or est d'un merveilleux poétique qui ne dépaysera pas tant que ça (pas autant que le contexte culturel du récit, en tout cas) le lecteur occidental familier de contes, qu'ils soient européens ou orientaux. En revanche, le conte Phnong regorge d'images étranges auxquelles nous sommes peu familiers dans notre culture. Ainsi le voyage chez le  Yéak à la recherche de l'arme est-il est bon exemple de ce dépaysement total qu'apporte le conte.

 

  http://www.gallimard.fr/var/storage/images/product/5c9/product_9782070393190_195x320.jpgConcluons notre petit tour du monde des contes avec une contrée plus proche puisqu'il s'agit de...l'Italie, avec une somme récoltée par quelqu'un d'important, puisqu'il s'agit d'Italo Calvino en personne ! (en passant, salve de chroniques calvinesques : hop, hop et hop).

Il est dommage que les Contes populaires italiens de Calvino ne soient plus disponibles (même d'occasion) en traduction intégrale. J'ai eu la chance de mettre la main sur les tome 3 et 4 de l'édition Denoêl, dédiés respectivement aux contes de l'Italie des Apennins et à ceux des îles (Sicile, Sardaigne et...Corse !).

  Les contes de Calvino sont réécrits, et il ne s'en cache pas. A la fin de chaque tome, des notes mentionnent dans le détail les modifcation apportées à chaque contes, qu'il s'agisse d'hybridation avec d'autres versions ou d'inventions personnelles. Mais le style des contes est très peu réécrit (exception faite quand il l'a déjà été avant de passer entre les mains de Calvino, ce que celui-ci repère tout de suite) et reste très populaire. C'est un style très sec qui pourrait en déconcerter plus d'un, avec des expressions familières qui sonnent étrangement modernes et une bizarre propension  à massacrer la concordance des temps et à passer sans prévenir au futur, ce qui rappelle un peu l'usage des temps dans les bylines russes. Il faut saluer pour cela le travail du traducteur Nino Frank, même si on peut regretter la francisation des noms propres et la traduction des formulettes rimées avec des rimes françaises (je suis un intégriste de la traduction littérale des vers dans un texte mythologique ou folklorique, c'est comme ça).

  L'univers lui-même est très populaire dans sa liberté totale avec les règles de la vraissemblance, et ceci rajoute à sa poésie, car il est évident que Calvino n'a pas chois ses contes au hasard : dans ce recueil, qui compte une écrasante majorité de contes merveilleux, la féérie éclate à chaque pages. Un enchantement.            

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25 novembre 2014 2 25 /11 /novembre /2014 07:24

http://www.payot-rivages.net/couvertures/bassedef/9782228895347.jpg  Lors de la précédente étape sur les légendes urbaines, j'avais déjà mentionné le "Que sais-je ?" de Jean-Bruno Renard. Il sera question ici de deux livres que Renard a co-écrit avec l'autre sommité française dans le domaine des légendes urbaines, Véronique Campion-Vincent, à savoir le dyptique des "rumeurs d'aujourd'hui" : Légendes urbaines-Rumeurs d'aujourd'hui en 1992 (ça commence à dater un peu !) suivi quelques années plus tard par De souce sûre-Nouvelles rumeurs d'aujourd'hui.

  Je parlerai surtout du premier, car je n'ai lu qu'un petit morceau du second (essentiellement le chapitre sur les croyances au surnaturel, minoritaires dans le légendaire urbain, faut-il le rappeler). Je peux d'ores et déjà  dire que malgré les sous-titres qui les rapprochent en un même dyptique, les livres ont une structure tout à fait différente : le premier est constitué d'une vingtaine d'articles autonomes et assez brefs consacrés chacun à une légende urbaine bien connue (pour citer les exemples les plus clichés, sachant qu'il y en a pas mal de plus originales : les crocodiles dans les égoûts, les auto-stoppeurs fantômes...), tandis que le second est constitué de longs chapitres traîtant de manière plus transversales, à travers force exemples, des grands thèmes du légendaire urbain. C'est donc du premier dont il sera question ici.

  Comme cela devait se voir un peu dans le précédent billet, le légendaire urbain m'avait avant tout intéressé en tant que résurgence de mythes archaïques, qui en font l'une des (nombreuses, quoiqu'on on dise) dernières branches, la plus ancrées dans notre civilisation moderne, du grand arbre des mythologies, comme j'avais pu m'en rendre compte jusqu'au vertige à travers l'essai de Le Quellec, Alcool de singe et liqueur de vipère. Cependant, se focaliser sur les survivances serait passer à côté des essais de Renard et Campion-Vincent. C'est bien le légendaire urbain dans son ensemble qui y est intéressant, même s'il ne m'est pas plus sympathique, en raison principalement de son caractère conservateur voir franchement réac' , même pas distancié par l'éloignement culturel, et, ici je vais porter un jugement esthétique qui n'a aucun sens scientifiquement, mais mes billets de mythologie sont de toute façon un truc de lettreux et pas de mythologue, de leur relative pauvreté d'imagination, à quelques exceptions près bien sûr (des inventions poétiques comme les fameux vérins hydrauliques de la tour Eiffel, et bien sûr les très belles fresques déjà données en exemple plus haut).

  Mais je perd le fil... donc, Renard et Campion-Vincent ne se focalisent pas sur les sources archaïques des légendes urbaines, dont ils ne sont de toute façon pas spécialistes en tant que sociologues et non mythologues, et ce même si les sources archaïques sont présentes. L'énergie que notre tandem n'emploie pas à chercher en amont du légendaire urbain comme le fait Le Quellec (cité plusieurs fois, notez bien) il l'emploie à chercher en aval, dans les innonbrables développements qu'offrent la culture littéraire et audiovisuelle, et ils se montrent par là d'une érudition impressionnante.

  C'est cette dernière qui m'a le plus intéressé dans cet essai, car j'ai bien moins accroché à l'intéreprétation des légendes urbaines. Celles-ci font largement recours à la psychanalyse, et la psychanalyse et moi (voire la psychologie en général, il y a des théories qui m'effraient bien plus que la psychanalyse) ça fait deux. Certaines connections entre légendaire urbain et mythes traditionnels m'ont semblé aller vite en besogne, malgré leur propension à faire rêver. Enfin, il m'a semblé que les auteurs en faisaient un peu trop dans l'analyse de la morale urbaine, dans tout ce qu'elle peut avoir (sauf exception) de convervattrice / réactionnaire. Certes, le côté réac' du légendaire urbain, où suinte la peur de l'étranger et de la modernité, ne fait aucun doute, mais de là à voir de la fable et de la justice immanente excessivement cruelle partout...sans parler de trucs qui m'ont semble parano et pour tout dire un peu puant comme le fait de vouloir à tout prix voir une métaphore xénophobe dans le film Alien.

 Ouvrage passionnant pas son érudtion. Pour ce qui est de l'analyse, chacun jugera. 

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13 octobre 2014 1 13 /10 /octobre /2014 15:05

 http://www.ecriture-communication.com/archipoche/wp-content/uploads/sites/4/9782352872221-G-210x340.jpg Je vais me faire plein d'amis, mais j'avais jusque là toutes sortes de mauvaises raisons de ne pas m'intéresser aux légendes bretonnes. Les régionalistes qui nous les cassent grave avec, pour commencer, et aussi la lourde tendance de la culture mainstream franchouillarde à se référer systématiquement à la péninsule dés qu'il est question de légendes rurales, au point d'en faire un poncif éculé. Etant donné que l'on a pas assez d'une vie pour découvrir tous les trésors mythologiques du monde, j'avais donc tiré prétexte de ces mauvaises raisons pour négliger la Bretagne, sauf à travers mes lectures parlant un peu plus généralement du légendaire français. Mais bon, comme il ya quelques mois j'ai lu les deux recueils de contes basques de chez Aubéron, je me suis dit que j'allais aussi m'intéresser à la Bretagne de façon, euh, "autonome".

  Bon, comme ça, j'ai surtout l'air de faire de provoc', et il ya bien  un peu de ça, mais il ya derrière cette confession toute une question sur la façon de considérer les légendes bretonnes : partie intégrante du légendaire française (dont je ne la distinguais pas jusqu'à présent, dans un esprit peusdo-jacobin paradoxal chez un provincial que ses sympathies anarchisantes ne prédisposent pas au centralisme étatique) ou culture spécifique dotée d'un véritable héritage celtique ? La lecture du livre dont il  va être question, mais aussi le fait d'apprendre qu'il est doté dans une autre édition d'une préface et de notes de George Dottin, confrère celtisant de l'auteur mais plus spécialiste de l'Irlande que de la Bretagne, commencent à m'ouvrir à l'idée des spécificités celtiques de la péninsule, face auxquelles j'ai été longtemps obtus, même si la Bretagne est aussi, bien entendu, partie intégrante de la culture française, ce qu'on ne peut plus nier au XXIème siècle (au XIXème siècle, à l'époque de Le Braz, à la rigueur...)( plein d'ami, vous disais-je)         

  J'ai donc lu ce grand classique du folklore breton qu'est La Légende de la Mort  d'Anatole Le Braz dans sa réédition chez Archipoche, qui n'est peut-être pas forçément l'idéal pour découvrir cette oeuvre : elle n'est pas entière, pas plus qu'aucune édition en volume (l'édition en deux tomes chez Terre de Brume, peut-être...) on n'y trouve pas, comme dans les omnibus de l'auteur chez  Bouquins (les deux tomes de La magie de la Bretagne, où sont regroupé ses oeuvres folkoriques et ses romans et nouvelles, et où ce livre-ci n'est pas entier non plus) l'appareil critique de George Dottin, au profit d'une courte préface plus lettreuse de Claude Seignolle (ceci-dit, même si ce n'est pas très sicentifique, Claude Seignolle, c'est quand même le classe), et puis, histoire de pinailler, l'édition n'est pas très agréable à lire pour des raisons purement matérielles, avec son texte imprimé trop près du bord des pages. Mais concernant le texte lui-même, c'est bien entendu un chef-d'oeuvre.

 

  La Légende de la Mort, c'est un recueil de récits et de croyances,  en provenance surtout de Bretagne bretonnante, autour de la Mort, des revenants, de l'au-delà. La forme littéraire qui domine de recueil, c'est la légende, au sens de récit fabuleux ancré dans l'histoire et la géographie. Si l'on trouve de rares contes à peu près atemporels (ou du moins qui l'était peut-être avant d'éventuelles retouches littéraires du folkloristes), si les nombreux textes courts qui émaillent le recueil ne font qu'exposer des croyances de façon anonymes, en revanche la quasi-totalité des récits proprement dit sont situées dans des localités de Bretagne, les personnages sont le plus souvent nommés, et il est fréquent que les récits touchent personnellement les narrateurs anonymes, qu'ils soient arrivés à eux-même ou à un membre de leur famille. Je m'interroge encore sur l'infulence qu'a pu avoir sur cet ancrage, comme déjà évoqué, la plume de l'auteur, car les textes sont indiscutablement remaniés, ne serait-ce que dans le style. Les récits "vécus" me questionnent particulièrement, j'imagine mal les conteurs bretons faire dans ce genre d'affabulations. Après, un recueil presque entier dont les récits se passent dans des lieux réels et autour de personnages nommés, ma foi, pourquoi pas, j'ai quand même un peu l'habitude de ce genre de récits, même si je n'ai jamais lu un recueil entier qui leur était dédié, tout en me doutant que ça existe à la pelle.

 

  En tout cas, ces récits, tout ancrés dans le réel qu'ils soient, n'en sont pas moins des bijoux d'imagination. Les histoires de fantômes bretons, celles du désormais célèbre Ankou, constituent un catalogue d'images saisissantes, tout à fait propre à inspirer des écrivains fantastiques, ce qui n'a certainement pas manqué, et je pense même qu'on peut commencer par Le Braz lui-même. Les récits sont tantôt macabres et effrayants, tantôt lumineux, mais toujours de façon ambigues : en général, en Bretagne, quand on croise un mort, même l'âme amicale d'un proche, c'est qu'on va mourir bientôt. Certes, la mort  n'est pas toujours un mal dans la culture populaire bretonne, et on pourrait écrire des pages et des pages -Dottin a peut-être disserté là-dessus dans ses notes- sur la vision extrêmemnt complexe du sort de l'âme dans cette culture. Imaginaire puissant et préoccupations mystiques, il me faut bien admettre que La Légende de la Mort se ressent clairement de l'influence celtique.    

  La plume de Le Braz est élégante, rythmée bien entendu par des tournures rappelant l'oralité, et elle se pique souvent de respecter le style énigmatique du conte, a contrario des dilutions insupportables qu'on trouve chez d'autres auteurs. Les courts textes racontant les croyances sont d'un style plus simple, et il me semble bien qu'on trouve quelques textes fidélement retranscrits, car complétés de passages entre parenthèses.

 

  Pour ceux qui veulent découvrir la vraie culture bretonne, par un vraie spécialiste, et pas l'ersatz de la culture mainstream.

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8 octobre 2014 3 08 /10 /octobre /2014 11:34

http://decitre.di-static.com/media/catalog/product/cache/1/image/165x250/9df78eab33525d08d6e5fb8d27136e95/9/7/8/2/9/1/3/9/9782913947368FS.gifJusque là, je conaissais surtout les trésors mythologiques des Amériques par leur versant améridindien, ce qui est sans doute le plus passionnant du point de vue de l'éloignement cutlurel. Je ne connaissais le folklore de "colon" que par quelque bribes, notamment chez Borges (ainsi des joliment absurdes histoires de bûcherons des Etats-Unis sur une faune fantaisiste et burlesque), plus des mentions dans des études folkloriques, et plus récemment les recueils de Praline Gay-para (hop et hop, sachant que c'est bien entendu dans d'autres recueils, non chroniqués ici, les Contes curieux et les Contes très merveilleux des quatre coins du monde, que j'ai lu les contes des Amériques, parfois certes d'origines indiennes, et parmi ceux qui ne le sont pas, des contes antillais, ce qui a précédé ma décision de me laisser tenter par le livre dont il va être question).

 

  Quelques contes créoles, paru aux éditions Silène (la maison de Henri Gougaud !) est sous-tiré "collecte de Madame Schont". Il s'agit de la réédition du recueil publié en 1935, pour le tricentenaire des Antilles, par cette professeur au lycée Carnot de Pointe-à-Pitre, qui a donc collecté elle-même ces contes de Guadeloupe.

  Le recueil est très court (une grosse centaine de pages) mais il faut dire que les contes eux-même (partagés entre contes proprement dits et "fables", sous lesquels Mme Schont regroupe tous les contes animaliers, la plupart mettant en scène les aventures de Lapin Blanc) sont très bref, et ont même un style un peu sec, ce qui est le signe que madame Schont les a très peu réécrit ; on connaît des folkloristes universitaires moins consciencieux ! La transcription qu'on imagine fidèle procure d'autant plus de plaisir à lire ce recueil.

  De façon revendiquée, les éditions Silène n'ajoute presque aucun appareil critique à leur réédition, et reprennent la très courte préface originelle, écrite par l'ancien proviseur du lycée, M Charles Moynac, qui nous explique que les schémas de contes sont le plus souvent empruntés à l'Occident et à l'Orient. C'est souvent vrai : on rencontre même des versions de Cendrillon et de Barbe-Bleue, qu'il est passionant de voir transposé dans le contexte culturel créole, et les "fables", c'est à dire les contes animaliers, reprenne parfois des éléments universels connus par le Roman de Renart, notamment le célébrissime épisode du vol de poisson. Cependant, comme le mentionne une note, le seul embryon d'appareil critique ajouté par les éditions Silène, M.Moynac se trompe lorsqu'il suppose que les Noirs des Antilles, déracinés, ont perdu tout leur héritage africain. Comme le dit la note, des études comparatistes prouvent le contraire. Comme, chose frustante qui est certes un choix de la part de Silène, on ne saura rien de ces études comparatistes, je me suis amusé à repérer moi-même les influences africianes, notamment dans les aventures du rusé et retors Lapin Blanc, qui reprennent celles du Lièvres dans des contes de différentes ethnies que j'avais découvert notamment dans les recueils lus chez Anako et chroniqués ici. Il n'y pas que pour l'Afrique que l'absence assumée d'appareil critique ajouté est frustrante : je serais notamment très curieux de savoir si le Diable qui chasse Dieu du Paradis, sans que ce problèle soit résolu à la fin de l'aventure mettant en scène Lapin Blanc, si ce motif n'est pas une relecture rustique d'un grand mythe hindouiste, sachant que l'hindouisme est très présent aux Antilles et apparaît d'ailleurs au détour des notes de ce recueil. Mais encore une fois, je fais mon enfant gâté, rien n'obligeait Silène a recourir aux services d'un spécialiste, et l'important est le charme et l'intérêt des textes.    

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14 septembre 2014 7 14 /09 /septembre /2014 07:36

http://www.actes-sud.fr/sites/default/files/couv_jpg/9782742741502.jpg  Dix contre un que par les temps qui court, cette banale chronique d'un recueil de contes semblera un geste militant. Mais je dois dire que, quelle que soit ma solidarité avec le peuple palestinien, le militantisme n'est pas entré plus que ça en ligne de compte dans l'impulsion de lire les Contes populaires de Palestine de Praline Gay-Para, simplement l'envie de découvrir un nouveau domaine mythologique / folklorique.

 

  Praline Gay-Para, auteur sans doute appelée à réapparaître sur le blog, a un auteur un parcours original, puisqu'elle est dipômée en ethnolinguistique pour finir, non universitaire, mais conteuse, se produisant en public et ayant déjà publié de nombreux recueils, généralement destiné aux enfants mais pas toujours (il semble que c'était la destination originelle de ces Contes populaires de Palestine, publiés chez Magnard, mais réédité chez Babel / Actes Sud, collection pas forcément destinée en priorité aux enfants).

  Un parcours hybride, donc. Si Gay-Para procéde à quelques remaniement stylistiques (plutôt minimes voir insignifiants, et détaillées en toute honnêteté dans les notes sur les sources en fin de volume) il n'empêche qu'elle est néanmoins très proche des sources. Les textes choisies sont d'ailleurs souvent très peu réécrits, ce qui est tant mieux pour les tournures orales poétiques, par exemple les formules d'introduction. Le style est même plus brut que certains des Contes très merveilleux des quatre coins du monde du même auteur, qu'elle traduit pourtant fidélement si l'on en croit ses notes (à l'exception d'une "adaptation très libre" d'un conte antillais) mais dont les sources sont parfois très littérarisées.

  Gay-Para livre donc pratiquement un travail de folkloriste, et tend à démontrer que la démarche du conteur n'est pas du tout inférieure à celle de l'universitaire. C'est une autre approche, également intéressante. Car gay-Para reste avant tout une conteuse, et ceci se ressent moins dans le style que dans les choix des textes. On compte en effet essentiellement, comme la 4e de couverture l'annocne d'emblée, des contes merveilleux, animaliers et facétieux ; ce recueil est l'oeuvre de quelq'un qui aime rêver et s'amuser, et ce sentiment est contagieux à la lecture. Certains textes confinent au mignon, comme le ravissant Châhin ou une jeune fille rusée joue des tours pendables à un génie amoureux transi d'elle.  

   Un recueil assez léger dans l'ensemble, donc, mais ce n'est pas pour autant qu'on est dans l'univers bleu de Disney : les contes ne sont pas du tout édulcorés, que ce soit dans leur cruauté sous-jacente, dans certaines ambiguités oedipiennes, dans les quelques éclats épiques qui ajoutent de la vigueur à certain (notamment Dawoûd, prince banni) ou dans la farce (sachant que le scabreux peut fusionner de manière étonnante avec la poésie, l'exemple le plus fulgurant en est celui des oiseaux qui élévent l'héroïne de Mon fils, mon mari et nichent "dans les creux de son corps, afin de ne jamais s'éloigner d'elle").

  Certains textres sont carrément déroutants, comme L'oiselle demoiselle  où on a du mal à voir où le conteur veut en venir et dont je me demande s'il ne s'agit pas d'une "faribole" -la formule d'intro y ressemble en tout cas. Les contes peuvent ausis être déroutants dans une moindre mesure par leurs imperfections qui de ce fait leur apporte un charme : ainsi le suscité Dawoûd, prince banni brode sur un conte-type très répandu dans le monde méditerranéen et oriental (et peut-être ailleurs, mais je ne l'y ai pas rencontré) où une mère tente de faire périr son fils dans des épreuves avec la complicité de son amant, mais cette version est tellement elliptique qu'lle en devient éngmatique.

 

Je lis rarement des textes mythologiques en fonction du collecteur ou de l'anthologiste, mais, sans trop savoir pourquoi, cette conteuse-là, j'ai très envie de la suivre. Rien que sur ce blog, son recueil Récits de mon île, sous-titré Contes urbains, si j'arrive à en parler, pourrait occasionner une suite à l'étape du périple sur les légendes urbaines. 

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