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16 novembre 2020 1 16 /11 /novembre /2020 13:01

J'avais déjà fait part de mon enthousiasme pour les bandes dessinées de Ludovic Debeurme ici et . C'est que ces baydays hors norme comptent énormement pour moi, Le Grand Autre a été un des plus grands chocs de ma jeunesse dans ce domaine. Mais curieusement, je n'avais pas lu grand-chose depuis le diptyque Lucille / Renée chroniqué ci-dessus, d'où justement, l'absence de chroniques.

Il y avait tout de même, entre cette première époque lointaine et la présente année, quelque part en 2016- 2017 (soit entre deux lectures-découvertes de celui qui est sans doute possible l'inspirateur du style de Ludovic Debeurme : Charles Burns, dont j'avais chroniqué le sublime Black Hole), la lecture de Ludologie, son recueil de nouvelles graphiques autobiographiques. Une œuvre de jeunesse, à peu près contemporaine de Mes Ailes d'hommes qui m'avait transporté presque autant que Le Grand Autre, et de Céfalus sur lequel j'ai émis dans ma chronique des réserves que je n'aurai sans doute plus aujourd'hui. Pour ce qui est de Ludologie, ce fut une déception, pour des raisons sans doute très subjectives : je n'ai pas réussi à m'intéresser à ces récits d'enfance et de jeunesse, peu ragoûtantes, ce qui en soi est intéressant en terme d'exercice autobiographique, mais qui en l'occurrence ont eu l'effet néfaste de me démystifier l'univers imaginaire de Debeurme, d'autant que la touche onirique est ici gentillette, à base de détournement de dessins animés gnangnans (comme dans Céfalus d'après ma chronique, mais curieusement, je ne me souviens plus de ce détail). Ludologie et Céfalus méritent  tous deux relectures, étant donné que je serais plus conciliant dans cet article envers une œuvre plus consensuelle, moins représentative du style de Debeurme...mais n'anticipons pas.

 

J'ai donc décidé de me remettre sérieusement à Debeurme cet été, de me mettre à jour dans sa bibliographie, et de faire l'acquisition des principales baydays que j'avais manquées de l'auteur, dont une partie ne sont descendues de ma PAL qu'hier.

 

 

Je vais commencer par une œuvre singulière issu d'une collaboration. L'histoire n'en est pas de Debeurme mais d'un musicien singulier que je ne connaissais pas, Labalya Nosfell, qui a la particularité de chanter, dans la majorité de ses albums, dans une langue inventée, le koklobetz, la langue du monde imaginaire de Koklobaïa dont le chanteur prétend être originaire. Nait donc le la collaboration de Nosfell et de Debeurme Le Lac aux Vélies, un conte musical, seule occasion de voir les textes traduits (ils sont livrés dans l'alphabet originel, transcrits en alphabet latin pour certains, et tous traduits en français) et de découvrir l'univers de Koklobaïa. Parlons un peu de la musique, qui fut une très agréable surprise : des orchestrations classiques de qualité, par un musicien qui a manifestement une solide culture classique, des passages grandioses, mais jamais pompier. On peut écouter cet opéra insolite ici.  A lire les textes, on sent que l'univers de Nosfell est fait pour rencontrer celui de Debeurme, avec cette tragédie autour d'un anti-héros représentant un certain hybris, tragédie qui néanmoins  contraste avec la tentations de la loufoquerie, notamment dans les extraits d'encyclopédies de Kloklobaïa en annexes. Ce qui aurait pu être un simple livret de CD devient un grand album livré avec le disque, où éclate l'estéthique de Debeurme, à la démesure de cet univers, dans son imagination surréaliste très viscérale, marquée par la monstruosité. L'un de sommets de l’œuvre de Debeurme au niveau de l'art graphique, avec l'autre œuvre dont il va être question : Terra Maxima.

 

Terra Maxima est un recueil d'illustrations, sans textes, à l'exception d'un texte inquiétant d'une page en matière d'introduction, et qui amène à considérer autrement les illustrations, en leur répondant en écho. L'éditeur le présente comme un recueil d'illustrations de "monstres". C'est un peu réducteur : ces grandes vignettes ne représentent pas toujours la monstruosité, beaucoup sont des portraits bien humains, qui, comme toujours chez Debeurme, représentent des "gueules" incroyables, qui montrent à quel le dessinateur est un génie du portrait (on compte d'ailleurs des magnifiques portraits dans les annexes du Lac aux Vélies).

L'interaction entre le texte d'intro et les images est troublante, et au risque de spolier la chute du texte, elle introduit une thématique qui sera prégnante dans toute l’œuvre à venir de Debeurme, au moins les deux séries lues hier : celle du parricide, née de l'obsession de Debeurme pour la psychanalyse.

 

Transition facile vers le diptyque Trois Fils / Un père vertueux (qui devait au départ être une trilogie, mais il semble que les deux derniers tomes prévus ont fusionnés), l'un plus grand chef-d’œuvre de Debeurme avec Le Grand Autre. Cette fois, Debeurme passe à la couleur, et met par conséquent les bouchées double dans l'expérimentation visuelle. L'histoire sonne très actuelle : c'est celle des migrants, avec un père et ses trois fils qui fuient leur pays, abandonnant la mère. Des migrants que Debeurme dépeint, dans cet univers atemporels mélangeant l'Amérique et la France, les années 50 et le présent, évoquant même un futur de fantaisie par l'architecture, sous des traits très proche de cette culture simili-occidentale, esquivant tout exotisme malvenu. Entre ce père odieux, incarnation d'une société castratrice, et ses trois fils, ce sera une lutte à mort, au cours de cette fresque familiale teinté d'un merveilleux qui n'a jamais été aussi flamboyant depuis Le Grand Autre, traversés de véritables fulgurances poétiques inspirées de l'univers sombre et violent du conte.

 

J'arrive à la toute dernière série de Debeurme, le trilogie Epiphania....un cas très curieux.

La série commence fort, montrant la suite dans les idées de Debeurme. On y suit un rocker, David, qui ne veut pas avoir d'enfant, au risque de mettre en danger son couple. Son épouse, Jeanne, l'emmène sur une île, dans un stage tenu par un psychanalyste un peu gourou, qui vise à consolider les couples qui battent de l'aile.  Mais voilà qu'arrive un cataclysme, la chute de trois météorites, un raz-de-marée...notre David se retrouve veuf, mais par rune cruelle ironie, il en vient à assumer sa paternité en adoptant une insolite créature : l'un des mixbodies (bien qu'il faille plutôt les appeler du nom plus politiquement correct qu'ils adopteront eux-même : les Epiphanians), ces hybrides qui sortent de terre à a suite du cataclysme. Kojika, le fils adoptif de David , devient un bel adolescent, dans un temps troublés où les mixbodies commencent à déchainer la haine...et voilà que ceux-ci se révoltent.

Curieuse impression, donc, que cette trilogie...durant la lecture, j'ai été plus d'une fois tenté par un certain scepticisme de fan puriste. Car si l'on reconnait la patte de Debeurme, tant du point de vue thématique que graphique, c'est quand même du Debeurme 'achement lisse et sage, tant du point de vue narratif que, encore une fois, graphique. Serait-ce une série "commerciale" de Debeurme ? On n'y retrouvera pas ses expérimentations narratives et graphiques, ni ses fulgurances poétiques, on aura davantage l'impression de lire une série B de luxe, typiquement dans l'esprit de certains comics américains.

Et justement, c'est cet esprit comics qui m' a permis, contre tout purisme, de me laisser diablement prendre au jeu  de cette trilogie qui reste, malgré tout, une putain de bonne histoire. J'y ai retrouvé tout le souffle propre aux comics, qui n'a cessé de me bercé depuis mes années étudiantes, après un contact timide dans l'enfance.

Et comme je le disais plus haut, Debeurme montre de la suite dans les idées : brodant sur ses obsessions psychanalytiques, il revisite le thème du parricide au centre de ses œuvres précédentes, mais en en faisant une allégorie politique : querelle de générations, luttes sociales et sociétales, et au-dessus de tout, l'écologie, avec cette idée naïve ( qui me semble même douteuse quand elle est défendue au premier degré en dehors d'une fiction, comme c'est hélas devenu monnaie courante en ces temps de pandémie) de "revanche de Gaïa".  Un terrain glissant, donc, qui devient même miné quand  il met en scène une boucherie éco-terroriste répondant au fascisme galopant, mais l'auteur s'en sort très bien, distribuant les cartes avec subtilité pour éviter tout manichéisme, comme sait très bien le faire la culture geek contemporaine. Debeurme brode ainsi une épopée pleine de bruit et de fureur, sombre et violente, dans un contexte apocalyptique qui culmine avec le coup de théâtre du dernier tome, aux accents science-fictifs cette fois plus japonais qu'américains...Bref, ce grand Monsieur de la bande dessinée m'a convaincu même dans ses œuvres plus consensuelles, ce qui est une belle façon de surprendre.

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