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30 décembre 2016 5 30 /12 /décembre /2016 15:19

  On a parfois de belles surprises en chinant en bibliothèque. C'est par pur hasard que j'ai pris Coeur de glace dans un des bacs à BD de la bibli du coin, attiré sans doute par la fort jolie couverture. Très vite, quelques images m'ont accroché l'oeil et m'ont fait pressentir que je tenais entre les mains davantage qu'une énième bande dessinée fantasy archi-classique. Un feuilletage plus attentif m'a permis de me rendre compte qu'il s'agissait d'une adaptation de La Reine des Neiges d'Andersen ; dés lors, c'était vendu pour moi, La Reine de Neiges  ayant été l'un de mes contes préférés, peut-être même mon préféré, quand j'étais môme.

  La lecture prolongea la surprise de la découverte, car Coeur de glace est une adaptation très libre du conte d'Andersen. Parvenant à faire tenir en un peu plus de 60 pages les épisodes principaux  de la quête de Gerda à la recherche son ami Kay enlevé par la Reine des Neiges, le scénariste Patrick Pion l'a tordu et retordu dans une direction qui m'aurait rendu sceptique si on me l'avait simplement présenté sur le papier avant lecture (comme je vais vous le faire, quoi...) tant c'est devenu un gimmick : une relecture "trash", ou du moins bien plus noire. Mais avec Patrick Pion et la dessinatrice Marie Pommepuy, c'est intéressant, car la noirceur (pas très éloigné de l'esprit des contes, finalement) et ce qu'il faut bien appeler l'horreur ne font pas oublier la poésie du conte originel, et sans doute d'un peu de folklore nordique (les trois petites filles descendant la rivière sur un couffin est apparemment un motif folklorique, que j'avais déjà vu dans le film Tales of the Gimili hospital de Guy Maddin), et les deux auteurs insuffle à ce récit une certaine grâce, très bien rendues par de très jolies couleurs, pâles comme la lumière du Nord. La dessinatrice a recours à au moins deux reprises à une horreur très graphiques, très organique (c'est pas encore Cronenberg, mais il y a de l'idée), que son coup de crayon rend très bien. Mais la noirceur du récit  ne s'appuie pas seulement sur l'horreur, mais aussi sur son amoralité, et notamment sur l'égoïsme et la lâcheté du personnage de Kay, qui en donne un grand coup au mythe de l'amour pur, ici repris de façon très ironique, et donc très moderne.

Cet album est un must en matière de relecture de conte, l'ironie moderne et l'emprunt d'images  neuves à notre imaginaire contemporain n'empêchant pas un respect profond de l'oeuvre original.

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28 mars 2016 1 28 /03 /mars /2016 14:24
Florilège BD III

Le florilège BD est une formule dans laquelle j'avais rédigé deux billets il y a déjà quatre à cinq ans, et qui consiste à rassembler des chroniques de BD lues récemment en un temps très bref et dont je n'ai pas envie de faire des billets séparés. Voici le premier (occasion de me rendre compte à quelle point mes anciennes chroniques étaient naïves et mal écrites) et le second.

Pourquoi ressusciter cette antique formule ? Je devrais plutôt me demander pourquoi je l'ai abandonnée plusieurs années, alors que je continue à traverser des périodes ou je lis beaucoup de bandes dessinées à la suite. En l'occurrence, il s'agit de trois albums lus dans la même après-midi, mercredi, après que le les aie empruntés à la même bibliothèque que Black Hole de Charles Burns sur lequel j'ai choisi de faire un billet à part, parce qu'il le vaut bien (de même, j'ai choisi remettre à un autre billet mes lectures d'Enki Bilal et Pierre Christin, même si je cours le risque de ne rien rédiger du tout).

La première BD, donc, c'est Le Singe de Hartelpool, de Lupano et Moreau, paru en 2014 chez Delcourt, dans la collection Mirages. Un album adaptant en une petite centaine de page une légende anglaise du XIXe siècle, celle d'un singe échoué sur les côte anglaise, près du village de Hartlepool, avec le naufrage navire français pendant la guerre napoléonienne, pris pour un français, jugé et pendu comme un français. Le but de Lupano, affiché sur la quatrième de couv', et bien évidément de brocarder le racisme, et il livre sur le sujet une hilarante farce pleine d'humour noir. Anglais et français s'y montrent également stupides et haineux, mais comme ce sont surtout les français qui en prennent plein la figure de la part des paysans de Hartelpool, on évite une certaine complaisance dans une BD française. Les beotiania, ces préjugés d'un village sur un village voisin, sont également brocardées, dessinant une histoire plus générale du racisme. Ceci n'empêche pas des personnages positifs, en la personnes d'un médecin progressiste, de son très jeunes fils et de deux autres enfants plus âgés, dont l'autre naufragé français, un mousse qui se fait passer pour un anglais grâce à la langue héritée de sa nourrice.

Plus-value considérable à l'édition de la cette BD, celle-ci est suivie d'un dossier historique rédigé par Pierre Serna, historien de la Révolution, et illustré par Moreau lui-même. Un dossier tout à fait passionnant sur une Histoire du racisme pendant la Révolution, à partir de considérations pseudo-naturalistes sur les singes et les noirs, qui fait paraître moins délirante la légende de Hartelpool.

Changement d'univers avec une BD italienne parue dans sa traduction française chez Futuropolis, L'entrevue de Manuelle Fior. Un album de 170 pages environ (il paraît que dans ces cas-là, on parle de roman graphique, mais je me méfie de l'éventuel galvaudage de ce terme), en noir et blanc, qui se passe en Italie dans un futur proche. Un psychiatre, Raniero, jusque là enlisé dans sa vie bourgeoise bien rangée en compagnie de son épouse, perd pied après avoir eu des visions d'OVNI après un accident de la route...les même qu'une de ses jeunes patientes, Dora, qui arrive le lendemain dans son service.

L'entrevue parle, nous dit la quatrième de couverture, "des conflits de générations et de nos sociétés en pleine mutation". Un thème qui pourrait être celui de la littérature "blanche"...et il est vrai que la BD, qui laisse une large place à la dimension psychologique, sans lourdeur bien qu'il soit justement question de psychiatrie, se rapproche du slipstream, cette tendance de la SF à parler de thème de la "blanche" (tendance contre laquelle, je précise, je n'ai pas les préventions de bien des fans de SF pure et dure) et dont la quatrième de couv' suscitée semble presque un manifeste. Mais la SF est bien là, décrivant l'avenir de l'humanité sur plus d'un siècle (en effet, le dernier chapitre fait un bond dans le temps), et le conflit de génération étant l'occasion d'aborder plusieurs utopies successives, d'abord des milieux marginaux marqués par la liberté sexuelle, la Nouvelle Convention, dont fait partie Dora, puis une utopie qui concerne bientôt toute l'humanité, celle de la télépathie apportée par les extra-terrestres. Intéressant, en outre les personnage sont attachants, et l'ensemble dégage une poésie très spéciale et troublante, teintée d'une sensualité discrète mais tout aussi troublante.

Mais suffisamment parlé su scénario : impossible de ne pas évoquer la splendeur graphique de cette BD, avec son beau crayonné en niveau de gris sur lequel se greffe des expérimentations appelées "effets spéciaux" par l'auteure et confiées à une certaine Anne-Lise Vernejoul ; sans doute faut-il y classer ces incrustations d'image semblables à des photographies (des arbres près de l'hôpital, un corps nus dans la nuit, censé être celui de Dora). Une splendeur, qui concourt beaucoup à l'atmosphère poétique et sensuelle de ce roman graphique.

Je conclus avec un auteur dont, par une étrange coïncidence, j'avais parlé dans mon précédent florilège : Cyril Pedrosa, dont j'avais chroniqué le sublime Trois ombres. cette fois-ci, il s'agit de Portugal, pavé de 250 pages qui raconte une histoire à la limite de l'autofiction, celle d'un dessinateur, Simon, qui souffre de vertige de la page blanche, de dépression et dont le couple bat de l'aile, et qui trouve un second souffle dans un double voyage au pays de ses ancêtres, le Portugal, d'abord à l'occasion d'un festival BD, où il débarque sans rien comprendre de la langue, puis bien plus tard, sur les traces de sa famille restées au pays ; entre-deux, il a interrogé sa famille du côté français, en Bourgogne à la faveur du mariage de sa cousine.

Bien que n'étant pas forçément attiré par l'autofiction ou ce qui s'en rapproche, je me suis attaché aux personnages de cette BD et particulièrement à Simon (le thème de la dépression et du vertige de la page blanche me parle particulièrement, il faut dire). Je ne prétendrais pas ne pas avoir trouvé la lecture longue, il est possible que 250 pages soient un peu trop et que l'histoire se perde un peu dans la partie qui prend le plus de place, le séjour en Bourgogne à la faveur du mariage de la cousine de Simon. Mais l'aspect attachant des personnages et les secrets de famille (vision très complexes de la famille, qui ici n'est idéalisée ni en bien ni en mal, et peut-être étouffante sans être toxique, du moins pour tout le monde) finissent par accrocher. Et puis les dessins sont ravissants, avec leur leur lignes déliées et leurs dominante de couleurs chaudes. Une facette très différente de l'auteur de Trois ombres.

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28 mars 2016 1 28 /03 /mars /2016 11:11
Black Hole, de Charles Burns

Emprunté par hasard à la bibliothèque de ma petite ville, ce Black Hole aura été une claque monumentale.

Paru en 2005 et traduit en français l'année suivante, ce pavé BD en noir et blanc pend place dans les années 70 dans une ville américaine (le résumé sur le rabat de la couv' dit banlieue de Seattle, mais je ne me souviens pas avoir vu apparaître ce nom nulle part, et comme c'est la ville où a grandi Chalres Burns à l'époque qui inspire l'histoire, je me méfie). Charles Burns s"inspire donc de sa jeunesse, et la BD se passe en effet dans le monde du lycée.

Black Hole est une de ces "transfictions" qui mêle réalisme et argument fantastique : ici, il s'agit de la "crève", une maladie transmissible sexuellement et qui en traîne des mutations monstrueuses. Cette maladie ne provoque aucun étonnement chez les personnages : elle est parfaitement intégrée dans le monde de Black Hole, pourtant si proche du notre, ce qui procure un fort sentiment d'étrangeté. Les mutations peuvent aller jusqu'à une bouche sur la poitrine ou un queue animale, ces dernières n'étant pas pas les plus pesantes dans la BD car leurs victimes arrivent à les cacher aisément et en outre ne dégoûtent par leurs partenaires amoureux, tandis que d'autres personne se transforment littéralement en monstre et sont obligés de vivre dans les bois. On peut y voir là une métaphore très forte (et même pas forcément subtile : la "mue" de l'adolescence est prise au pied de la lettre plusieurs fois, offrant dés le début de la BD l'image stupéfiante d'une peau de jeune fille abandonnée dans la forêt) de la peur de devenir adulte, d'être figé dans une forme dégoûtante, physiquement, mentalement et socialement. Le fantastique complète donc l'aspect réaliste de la BD et offre une peinture au vitriol de l'adolescence et du monde merveilleux du lycée, prenant à contrepied les clichés romantiques de la période hippie (qui est de toute façon en train de mourir au cours de l'album, n'empêche que les étudiants hippies qui y apparaissent ne valent pas mieux que les ados les plus cruels). Et ce même si, paradoxalement, un authentique souffle romantique traverse la BD, avec deux histoires d'amour dont la plus belle est aussi la plus tragique.

Tout ceci n'est pas la seule force de la BD : celle-ci dérape fréquemment vers l'onirisme (voir, époque de l'intrigue oblige, vers le psychédélisme), offrant des pages surréalistes et toujours cauchemardesques, sublimées par la qualité du graphisme en noir et blanc. L'onirisme est difficile à gérer dans un récit, mais la BD n'a rien de foutraque, grâce au sens du récit consommé de Charles Burns. On peut ainsi citer la double scène où un attouchement minime mais imprudent, une main posée sur le ventre, est vécu par les points de vue des deux protagonistes, la jeune Chris délirante et le jeune Keith lucide ; ou bien la scène terrifiante où on ne sait pas exactement ce que Keith a vu par la fenêtre de la maison de Chris, même si on peut aisément le reconstituer par la suite.

Un chef-d’œuvre, assurément.

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9 octobre 2014 4 09 /10 /octobre /2014 12:16

http://ecx.images-amazon.com/images/I/61Qf0vBlzDL._SX258_BO1,204,203,200_.jpg

  (Comme je n'en rate aps une, j'avais cru avoir attribué, apr une énrome bourde, une BD qui n'est aps de lui à Renaiud Dilliès. Après vérif, elle ezst bien de lui, ce qui me contrait à redonner sa forme originelle à ma chronique. Vertige de la distraction...)

 (Quitte à devoir refondre ma chronique, je vais en profiter pour résumer les albums, tiens, vu que je ne l'avais pas fait, et faire quelques autres retouches).

  

J'avais découvert les BD de Renaud Dilliès par hasard, en flânant à ma bibliothèque préférée. Ce qui fait peut-être de cet auteur-dessinateur ma plus grosse claque BD découverte par hasard.

  La relecture, cinq ans plus tard, de trois de ses albums sera l'occasion de parler de son oeuvre, mais je regrette ne n'avoir pas réussi à remettre la main sur Sumato, que j'avais lu si j'en crois mon ancienne chronique sur ActuSF (laquelle j'ai hésité à reprendre ici sous une forme remaniée, mais je n'arrive même pas à la relire tellement son début suinte la naïveté...) mais dont je ne me souviens plus du tout après toutes ces années, même si j'ai l'air d'avoir aimé.

 

  Si Le Jardin d'hiver, en collaboration avec la dessinatrice Grazia La Padula, met en scène des personnages bien humains, les autres albums de Dilliès en solo -ou à peu près, il a généralement recours à un coloriste- que j'ai relu (Mélodie au Crépuscule, Betty Blues et Bulles et nacelle), Sumato aussi d'après la couv' et mes vagues souvenirs, et très certainement la majeure partie voir toute l'oeuvre de l'auteur, relèvent de la bande dessinée animalière, s'inscrivant ainsi dans une longue tradition (quasiment aussi ancien que la BD, finalement, voyez Krazy Kat de Herriman) qui consiste à adapter pour un lectorat pour adulte ce genre qui symbolise encore l'imaginaire enfantin. Et le moins qu'on puisse dire et que Dilliès y apporte une touche très personelle, car on peut difficilement trouver une oeuvre plus cohérente.

  Mais histoire de ne pas mettre la charrue avant les boeufs, et puisque je dois restaurer l'état initial de ma chronique, je vais en profiter pour insérer un résumé des albums.

  Dans Mélodie au Crépuscule, une cigogne mâle perdue dans ses rêves se lie d'amitié avec le guitarsite de jazz manouche Tchavolo (sans doute une référence AU Tchavolo, mais ici il a la forme d'un chat et se promène en roulotte) qui l'emmène dans un grand voyage à la découverte de la liberté.

  Le héros de Betty Blues, un oiseau trompettiste de jazz, décide de renoncer à la musique et de fuir la ville, pour partir n'importe où -il prend en fait un train jusqu'au terminus, après une déception amoureuse.

  Bulles et nacelles est une variation poétique (pléonasme pour une oeuvre de Dilliès) sur la solitude vécue de façon volontaire, mais néanmoins pas toujours facile par une souris qui se rêve écrivain sans pouvoir accoucher de la moindre feuille.

  Le Jardin d'hiver, le seul à ne pas mettre een scène des animaux donc, développe en gros le même thème, présent aussi dans les autres albums, mais la solitude du personnage, si elle n'est pas non plus totale -il a notamment une charmante petite amie- est plus dure à supporter et doublée de dépression, et l'album est davantage axé sur les rencontres susceptibles de la soulager. 

  Une oeuvre cohérente, disais-je donc.

  D'abord, ces intrigues animalières s'échappent constamment vers l'onirisme, à travers des passages complétement fous graphiquement. Mélodie au Crépuscule est le plus délirant à cet égard, et il pousse aussi le plus loin un autre aspect récurrent de l'oeuvre de Dilliès : sa mélancolie. Et même plus loin : on peut parler de mélancolie pour Bulles et nacelle,et pour Le Jardin d'hiver, mais avec Mélodie au Crépuscule et Betty Blues, on glisse vers une cruauté qui fait d'autant plus mal qu'elle reste douceâtre. Dans tous ses albums, de toute façon, Renaud Dilliès a un don pour faire mal au lecteur.

  http://aliasnoukette.fr/wp-content/uploads/2013/08/Me%CC%81lodie-au-cre%CC%81puscule-e1377618235697.jpgParmi les autres traits récurrents dans cet univers, on peut noter l'omniprésence du jazz, passion contagieuse de l'auteur, et une verve anticonformiste et même libertaire (sans vouloir trop m'avancer, on me dirait que Dilliès est anar que je n'en serais pas autrement étonné, en tout cas certains passages de Betty Blues y font fortement songer).

  Aucun de ces quatre albums n'est faibles, même si Le Jardin d'hiver est plus naïf dans son onirisme comme dans son message anticonformiste, au point que j'ai pu à la relecture penser à une oeuvre de jeunesse (sur ActuSF, j'avais plutôt parlé de "naïveté apparente" pour Sumato -je ne sais ce que j'en penserais aujourd'hui- mais aussi, ce que j'ai du mal à comprendre, pour Betty Blues), mais cet album reste d'une beauté et d'une poésie profondes, notamment dans l'invention qui lui donne son titre, et le poésie peut se concentrer dans une image comme dans la sublime planche d'introduction.    

 

  Un très grand auteur de la BD et même pas que franco-belge, assurément.

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26 juillet 2014 6 26 /07 /juillet /2014 18:16

http://ecx.images-amazon.com/images/I/410tRwj%2BVQL._.jpg(Chronique un peu étoffée au 28/07)

 

BD étonnante à coté de laquelle j'aurais très bien pu passer, découverte par hasard en flânant dans les rayonnages du Furet de ch'Nord, et qui m'a assez intrigué pour que j'entreprenne de rester de longues heures enfermés dans une bibliothèque où je ne peux momentanément plus emprunter mais seulement lire sur place.

 

  Paru cette année chez Glénat, La Proie de  David de Thuin impose par sa taille, à laquelle l'auteur semble d'ailleurs attachée puisque le sous-titre, reproduit en bandeau accmpagnant le livre, est "une histoire de dix mille cases repartie en mille pages". Apparemment il s'agit d'une contrainte que s'est fixé l'auteur, comme en témoigne la numérotation des pages qui commence au début de l'histoire et permet  de vérifier que celle-ci en compte très exactement 1000. Avec le risque que cela implique, et je pense en effet que l'ouvrage aurait pu être élagué (les 100 dernières pages surtout sont longuettes...et d'autres relèvent carrément du remplissage) mais l'auteur s'en est plutôt pas mal sorti, et n'a pas sacrifé la qualité à la quantité. Mais commençons par le début.

 

  Un  beau jour, Tipôme et Bumble découvre sur la plage voisinne un naufragé, ce qui est absurde car il n'aurait jamais du parvenir vivant jusqu'ici, avec les monstres qui rodent près des côtes de ce continent d'Odroupa où on est soit proie soit prédateur. Le naufragé, Topuf, affirme venir d'un autre continent, Neuropa, la "Nouvelle Europe", par opposition à l'Oudroupa, la "Vieille Europe". Neuropa et Oudroupa n'ont cependant rien à voir avec notre Europe, à moins qu'ils s'agissent de l'Europe dans un avenir très-très lointain, sans doute de nombreux millions d'années, car outre que la géographie n'a rien à voir avec la nôtre, il n'y a aucun homme sur Oudroupa, "seulement" de nombreuses espèces de créatures bizarres appartenant pour la plupart au règne des infectes (et non des insectes, ils n'ont d'ailleurs rien d'insectoïdes). Topuf lui-même, originaire de Neuropa, est une sorte de grand chien parlant. Devant cette créature étrange, la rumeur se répand vite sur tout le continent qu'est arrivé l'Elu d'une ancienne prophétie, qui veut qu'un visiteur venu d'ailleurs aménera de grands bouleversements sur le continent. De toute l'Oudroupa, des peuples entiers migrent vers la Pire-Aînée, la montagne gigantesque au sommet de laquelle l'Elu accomplira son miracle. Topuf, lui, est trop dépressif et anxieux pour se préoccuper de tout cela, et ne pense qu'à retrouver son fils, dont il n'est pas du tout sûr qu'il soit vivant.

 

  La grande force de cette BD, c'est son univers déjanté qui ne ressemble à rien d'autre, remplis de trouvailles délicieuses et d'un fabuleux bestiaires de créatures toutes plus drôles les unes que les autres, dont l'aspect rappelle les dessins animés, ou bien une version soft des monstres de Franquin. Cet univers délirant et rafraîchissant exploite du coup très bien le support BD (gageons que ce délire passerait beaucoup moins bien sous forme de roman) et le style minimaliste et en noir et blanc, rendu inévitable par le volume de l'ouvrage, lui convient très bien.Mais le fin du fin, la plus grande réussite de cet univers,c' est que l'auteur ne se contente pas de multiplier les créatures marrantes de façon superficelle, mais apporte à la consistance de cet univers le soin méticuleux d'un bon auteur de science-fiction (même si, dans le fond, l'univers reste davantage merveilleux que essèfe, on compte même des nains entre deux créatures d'aspect extraterrestre de cartoon) n'hésistant pas à nous montrer comment vivent ces créatures et à créer une vraie science parallèle. 

  L'intrigue est à l'avenant, très agréable récit d'aventure plein de rebondissement, très maîtrisé dans sa complexité qui lui fait entrecroiser de nombreuses lignes d'intrigues sans jamais se perdre en route. De plus, l'humour potache de l'intrigue est réjouissant. Il permet d'ailleurs de faire très bien passer les pérégrinations du personnage de Topuf, dépressif qui vit l'aventure jusqu'au bout bien malgré lui, poussé par son ami Tipôme (Bumble est séparé d'eux pendant une bonne partie de l'intrigue). Un personnage dépressif, c'est un choix que je salue toujours, mais c'est assez périlleux, et les personnages dans leur ensemble constituent un juste milieu intéressant entre les héros sans peurs et sans reproches et les mollassons qui, conformément à une détestable mode actuelle, alourdissent par leurs atermmoierment les romans, films, BD, etc...Cette façon de décrire les personnages améne cependant un premier défaut : l'éloge du courage et du dépassement de soi est par trop appuyé et envahissant, au point de rendre le récit un brin pontifiant. En fait, ce défaut se ramène à celui qui touche principalement la BD : le delayage inévitable, qu'on peut réellement comparer au tirage à la ligne des feuilletonistes, et qu'implique une contrainte qui a mon sens n'était pas du tout nécessaire.

  Cependant, l'auteur est assez inventif pour se tirer de ce mauvais pas, nous tenir en haleine et ous faire oublier les longueurs, au point qu'on sort sans ennui de ses 1000 pages. C'est assurément une preuve de talent, qu'on mesure d'autant mieux  à l'aune des delayages qui abondent dans l'édition actuelle.

  Une "petite" merveille, donc, malgré ses défauts.

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13 mai 2014 2 13 /05 /mai /2014 17:21

http://ecx.images-amazon.com/images/I/51jSpYqTXsL._.jpgVoici une BD à côté de laquelle j'aurais très bien pu passer ; je l'ai emprunté par hasard à ma bibliothèque préférée où elle était exhibé en présentoir, au rayon bayday, stratégie qui semble très bien marcher sur moi ces derniers temps, puisqu'elle m'a aussi fait découvrir Pierre Autin-Grenier, auteur sur lequel je me fendrais bien d'un billet si je trouve des choses intéressantes à en dire, et poussé pas plus tard que tout à l'heure à emprunter Le Trouveur de feu de Henri Gougaud. Et en l'occurence j'ai décidément bien fait de céderà la curiosité.

 

  Les Gratte-ciel du Midwest, édité en 2011 en français par la maison d'édition Ca et Là, mais dont j'ignore la date de parution en anglais, fait partie de la longue série des bayday américaines indépendantes, et pas seulement amerloques d'ailleurs, qui détournent dans un but adulte l'univers enfantin du cartoon animalier. Ici, nous avons un univers de chat, ou nous suivons un enfant, peut-être le double de l'auteur (ce qui supposerait un portrait au vitriol de lui-même) rejeté par ses camarades, parallélement à sa vie adulte où il est devenu un personnage détestable. Pas grand-chose de plus à résumer de l'intrigue, car cet exercice serait très difficile et un peu vain. 

 

  L'une des premières choses qui frappent dans Les Gratte-ciel...c'est son style onirique, rempli de divagations propreement surréalistes, ce qui, les connaisseurs de ce blogs ne s'en étonneront pas, ne pouvait que me plaire. Certaines pages sont proprement stupéfiantes, comme celles où la grand-mère du héros le barbe avec le récit de ses souvenirs avant que ce récit ne dérape vers des scènes fantastiques.

  De plus, l'intrigue n'est non seulement pas du tout linéaire mais enrichi d'encarts ne relevant pas du récit : publicités parodiques, courrier des lecteurs délirant d'un certain Kenny le Sec, caricature de l'américain moyen, et d'autres délires encore. Tout ceci contribue à insuffler un vent de folie à cet univers animalier.

 

  Mais la deuxième chose qui frappe, c'est l'humoir noir corrosif de l'ouvrage. Cotter donne une image très noire de l'humanité, espéce dont les individus rendent coup sur coup, passant vite du statut de victime à celui de bourreau, et que même leurs rêves frelatés, imposés par la société marchande (la vision terne des rêves d'enfant n'a pas manqué de me rappeller certain sketch de Boulet...) ne suffiront pas à sauver. L'humour noir est proche du nihilisme, sans jamais tomber dans la facilité, se montrant au contraire très pertinent dans sa dénonciation de la société américaine (ce qui ne concerne pas que la société amerloque, encore une fois), entre le fondamentalisme religieux et le consumérisme, et toutes ces choses qui font qu'au-delà des discours apocalyptiques entretenus par le moindre fait divers, notre vie moderne d'occidental est avant tout terne et triste. Cotter n'épargne rien ni personne, ce qui rend Les Gratte-ciel...jouissif de méchanceté. 

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21 avril 2013 7 21 /04 /avril /2013 21:33

  Plus de deux semaines après avoir remonté une ancienne chronique d'oeuvres de Fred en manière d'hommage posthume le jour même du décès du dessinateur, je me retrouve à prolonger cet hommage, non pas de manière gratuite qui pourrait paraître obséquieuse et/ou morbide, mais parce que l'oeuvre de Fred lui survit et qu'il s'avère que j'ai de nouvelles oeuvres à chroniquer.

 

  http://bdi.dlpdomain.com/album/9782205037418-couv-I400x523.jpgLe première, la seule que j'ai lu avant le décès du Monsieur, mais que je jugeais trop mince est isolée pour justifier une chronique à elle seule, est tout simplement le dernier album de sa série-phare, déjà chroniquée sur ce blog, Philémon.

  Le Train où vont les choses, de son titre, a été achevé, après bien des pérégrinations, pas moins de vingt-cinq ans après l'avant-dernier, Le Diable du Peintre. J'ignore comment il a pu être reçu par les fans de la première heure de la série, mais en ce qui me concerne, ayant découvert cette dernière il y a tout juste quatre ans, en retrouver l'univers en fut un plaisir.

  Les difficultés, liées à des problèmes de santé, avec lesquelles Fred a bouclé pas à pas cet album se ressentent un peu sur l'oeuvre finale : celle-ci ne fait que 37 pages, dont les 7 dernières sont occupées par...les 7 premières pages du Naufragé du A, l'album qui ouvre, sinon la série Philémon, du moins les aventure sur l'archipel des lettres qui en sont devenu indissociables. D'aucun, mal réveillés, pourrait trouver ce procédé un peu putassier, j'ai trouvé pour ma part que ce flash-back placé en conclusion de la série (l'album était annonçé d'emblée, dans son bandeau de librairie comme dans sa préface, comme le dernier) servait magnifiquement l'ambiance de ce dernier album qui, on le comprend aisément, est résolument tourné vers la nostalgie ; en couleurs grisées par rapport à l'album d'origine, ces planches font partie du dernier des récits d'aventures passées narrés par leurs héros, qui n'ont rien de radotages de viexu et de jeunes vieux, mais sont pleinement justifiée par un argument d'intrigue que je ne dévoilerais pas.

  Concernant les trente pages du récit proprement dit, j'ai encore moins de raison d'en dévoiler la teneur que pour les quinze albums précédents dans ma chronique ci-dessus. Essayez simplement d'imaginer ce que peux nous tirer Fred de son cerveau en prenant au pied de la lettre l'expression du titre, et dites-vous que ce sera toujours à cent lieue de ce que vous avez imaginé.

 

  http://tricotbd.free.fr/bd/bdgalerie/ttt/images/TimeIsMoney11.jpgCet album m'avait déjà donné envie d'explorer la dernière pierre angulaire qu'il me restait à explorer de la prolifique oeuvre de Fred, j'ai nommé la trilogie Timoléon (Ils voyagent dans le temps pour de l'argent, dans ma vieille édition, sachant que comme comme pour bien d'autres oeuvres de Fred il n'en existe plus de neuve pour l'instant), réalisée en collaboration (chose plutôt rare) avec Alexis. Je n'ai hélas mené ce projet de lecture à excécution qu'après le drame récent.

  Cette série est particulière dans la carrière de Fred puisqu'ici il n'est exceptionnellement pas le dessinateur et n'assure "que" le scénario auquel Alexis prête son crayon. Le moins qu'on puisse dire et que cela dépayse un peu : le style n'a plus ce côté faussement rudimentaire mêlé d'éblouissante amusettes graphiques. Il est plus carré, et en même temps résolument réaliste et très minutieux, sans tomber dans la technique impeccable mais sans âme, dont rien ne dépasse, qui caractérise beaucoup de BD actuelle, notamment grâce au travail sur la couleur qui sent quand même pas mal les années 70.

  Un dessin moins délirant, donc, mais au niveau de l'intrigue, ça reste du Fred, rendu plus particulier encore, finalement, par le changement de dessin.

  L'histoire en est celle d'un représentant en très farfelue machine-à-vapeur-pour-rouler-les-cigarettes-sans-se-fatiguer, qui tape à la porte du château d'une espèce de vieux savant fou inventeur d'une machine  à voyager dans la temps, qui veut se démarquer des voyageurs précédents (Wells, Valérian) en en menant pas ses expédition pour l'aventure, mais pour l'argent. Chaque album est prétexte à une nouvelle mission, tantôt dans le passé pour acheter la Joconde à Léonard de Vinci (Time is Money) tantôt dans un futur lointain (Quatre pas dans l'avenir), tantot au temps d'Attila en compagnie d'un neveu de l'inventeur bien plus crapuleux que lui (Joseph le Borgne)...des aventures qui s'avéreront bien entendu calamiteuses du point de vue des résultat, mais jouissives pour le lecteur devant les délires de l'intrigue.

 

  Il n'y a pas à dire, si Fred nous a faussé compagnie pour rejoindre, espérons-le, on ne sait quelle lettre de l'Océan Atlantique (oui, j'avoue, cette jolie formule n'est pas de moi), il nous aura laissé une oeuvre intarissable pour mieux supporter ce monde cruel. 

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3 avril 2013 3 03 /04 /avril /2013 12:48

  Aujourd'hui qui, précisé-je, vient de se décaler de la bagatelle deux ans : c'est en  effet dans le très triste contexte du décès de Fred que je remonte cet article paru intitialement en avril 2011 et édité un mois plus tard, en manière d'hommage posthume. RIP et salut l'artiste.  

 

Une chronique un peu dans l'air dhttp://leweyr.chez.com/pictures/bd/fred/fred.jpgu temps du point de vue de la bayday franco-belge, puisque nous saluons en ce moment la parution de l'entretien Fred, une monographie, où la vie et l'oeuvre du génie moustachu sont racontés par son plus célèbre personnage, Philémon (et puisque j'avais chroniqué ce chef-d'oeuvre intemporel de la littérature et de l'art mondiaux, dont la lecture est susceptible de bouleverser à jamais vos vies,  hop ! . Et un petit edit en passant sur la question du fond de l'oeuvre, que je ne définirais plus de la même façon).

  Chro ancrée dans une certain actualité donc, sauf que je la suis vraiment à ma manière. Je n'ai pas lu la monographie, mais aie plutôt choisi la tâche prioritaire d'approfondir l'oeuvre dont il est question ; comme c'est très courant pour les créateurs d'une série à succès, cette oeuvre est souvent éclipsée derrière Philémon, bien malheureusement car, il faut dire ce qui est, et j'espère qu'Il me pardonnera cet affront à son esprit anar, mais Fred est Dieu.

 

  Donc, à Philémon que je connais depuis deux ans, à la série des Histoires de... lue l'année dernière et dont ce billet me donne l'occasion idéale pour enfin faire la chronique, viennent  de se rajouter huit albums d'histoires courtes.

 

http://www.librairiegoscinny.com/IMG/arton2031.jpg?1270662216 

Les Histoires de..., d'abord : du Corbac au bakset, du Conteur électrique, de La Dernière image et du Magic Palace Hôtel. Un coffret les a joliment réuni à une date toute récente, mais pour autant ne cherchez pas un quelconque cycle comparable à Philémon : les quatre Histoires sont indépendantes, et ne sont lié entre elles que par des personnages qui réapparaissent le temps d'un sketch sans incidence pour l'intrigue ; la dernière, L'Histoire du Magic Palace Hôtel, n'a même pas ce genre de lien avec les précédentes, et pour cause : il s'agit d'une réédition en couleur d'un album auto-édité en noir et blanc sous le titre Magic Palace Hôtel -pas encore une Histoire de..., donc.

  La première Histoire, celle du Corbac aux baskets, met en scène la séance de psychanalyse, sur le divan d'un spécialiste légérement original dirons-nous pudiquement, du brave Armand Corbacauxbaskets, qui s'est réveillé un jour changé en la, euh, créature dont il porte le nom. Ce qui le met au ban de la société, plutôt d'ailleurs pour ses baskets que pour son allure de corbeau. Sur ce thème cher à Fred du conformisme social, sa verve satirique explose magnifiquement, et garde toujours la forme du de la loufoquerie poétique (l'explosion de la friteuse de Tchernobyl, le chasseur qui s'aventure dans la métropolitain...de grands moments).

  Ce album grandiose a sa propre histoire, celle de Fred lui-même et de son oeuvre. Dans cette transposition poétique qu'est cette psychanalyse farfelue, il est aisé de reconnaitre l'auteur luttant contre la dépression par le moyen de le plus efficace, la passion pour son métier artistique ; volonté toujours d'actualité deux décennies plus tard, quand Fred prépare doucement un seizième album de la série Philémon, vingt-quatre ans après le précédent (titre annoncé : La lococomotive à patte...mais qu'est ce qu'il va encore nous sortir celui-là ?).

  L'Histoire du conteur électrique est la plus sage, mais le terme reste relatif, hein. Le PDG irrascible et orgueilleux d'un empire télévisuel, décomplexé dans son fond de commerce de l'abrutissement des masses (le faux programme télé à l'intérieur de la couverture est hilarant), se voit confonté à une redoutable concurrence : le conteur électrique, un électricien qu'un accident de travail a rendu impotent, cloué à son lit -le burlesque rejoint le tragique comme souvent chez Fred- mais qui diffuse au monde entier les contes de sa seule amie, la Lune. Le passage peut être rude après le feu d'artifice de l'album précédent : le trame est simple, la caricature (de la télé) plus facile. Mais c'est toujours Fred, sa poésie où la loufoquerie côtoie si bien la mélancolie.

  L'Histoire de la Dernière image fait intervenir un personnage légendaire, le Baron Tzigane de l'opéra éponyme de Johan Strauss Fils (le peuple Tzigane, comme symbole réunissant marginalité et culture enracinée de l'Art, fascine Fred depuis, au moins, la série Le Petit cirque, dont il sera question tantôt). Le Zygeuneurbaron, lassé de sa cour imaginaire, s'est reconverti en petit boutiquier dans un village perdu, où l'on n'aime guère les étrangers, surtout quand "il n'y a rien d'autre que de la poussière dans (leur) vitrine". C'est que le Baron fait le commerce de la Dernière image, celle qu'on souhaite emporter dans la mort. Et cela, les villageois s'en fiche éperdument et d'ailleurs n'y comprenne rien (le quiproquo sur la nature de la boutique est un autre grand moment), mais cela dépasse même un peu le brave homme que le Baron entraine dans un voyage hallucinant à travers le monde intérieur qui prend vie sous l'archet de son violon. Cette troisième Histoire prend un virage de plus en plus poussé vers le surréalisme onirique, et comme par hasard son intrigue se fait plus lâche, exigeant de se laisser porter par les images (pis une relecture irréverencieuse du Petit Prince, même brève, ça fait toujours du bien).

  Le virage devient radical avec L'Histoire du Magic Palace Hôtel, duquel il ne faut attendre aucune intrigue suivie, juste les rencontres et aventures étonnantes d'un homme qui erre toute sa vie dans l'établissement du titre, à la recherche de la chambre 37.212.317 qui lui est alloué. Est-ce à dire  que l'album est dépourvu de cohérence ? Non, car c'est la poétique du symbole qui l'assure. Cette quête éternelle au but dérisoire, à laquelle chaque rencontre fait écho à sa manière, a des accents existentialiste voir kafkaïen. Peut-être l'oeuvre la plus profonde de Fred, et également la seule des Histoires à égaler Philémon du point de vue du délire graphique (avec les pastiches de gravures XIXème  inséré dans le dessin).

 

http://www.iconovox.com/blog/wp-content/uploads/2010/03/fred-le-petit-cirque.jpg 

 Maintenant, cap sur mon actualité livresque  avec les histoires courtes.

 Histoire de classer un peu celles-ci, commençons  par trois séries qui ont en commun d'avoir fait les premières armes de Fred dans Hara-Kiri. La découverte de ces oeuvres a contribué, avec les dessin de Roland Topor, à changer la vision préconçue que je pouvais avoir de Hara-Kiri, le journal que les médias réduisent à son slogan ironique "bête et méchant", en oubliant qu'il fut un refuge de l'esprit surréaliste -petit vertige de lettreux en me rendant compte que le mouvement d'André Breton a été dans ses derniers feux contemporain du journal.

  La première série a droit à un album entier : Le Petit cirque, la Bible fredienne sur la figure de l'artiste tzigane (la petite famille de saltimbanque apparait au détour du Magic Palace Hôtel, d'ailleurs). Une série d'histoire de deux pages (format suivi dans lequel l'auteur se coule très bien, lui dont les autres courts sont de tailles bien plus diverses), dessinées dans un lavis noir et blanc (ou plutôt en niveaux de gris) absolument sublime, et qui consituent un joli exercice pour une imagination inépuisable (formule cliché pour celle qui dans Philémon s'astreignait (?) à inventer une chemin différent pour chaqsue voyage vers l'arhcipel des lettres), lequel consiste à décliner  de toute le façon inimaginables l'univers du cirque.    

    Le Manu-Manu occupe la moitié de l'album du même titre ; nouvelle surprise pour moi, persuadé que cet album était un spin-off de Philémon, série où, dans le monde des lettres, cette créature étonnante trouve sa juste place. Ce n'est pas la même chose au niveau dessin, ou l'on reviens au dessin traditionnel  de Fred, aux très gros trait et aux couleurs voyantes (excepté dans les pastiches de vieilles gravures). Peu importe, c'est le desin avec lequel il nous enchante sur des dizaines d'album, et l'on est heureux ici de voir décliner dans tous les sens l'idée fantastique (cette créature semblable à une main géante) que l'on ne peut décemment se contenter devoir dans trois ou quatre albums de Philémon.

   Enfin, Les petits métiers occupe une bonne partie du recueil Le Fond de l'air est frais (l'un des albums qui portent en titre une expression fétiche de l'auteur, et la plus emblématique en l'occurence -titre d'une chanson écrite pour Dutronc d'ailleurs) ; de nouveaux sketchs de deux pages ou, dans un dessin en noir et blanc qui s'approche davantage du dessin d'humour traditionnel, c'est l'occasion de découvrir des métiers méconnus tels remouleur de céleri, marchand de papa à barbe ou tueur de ramasseur d'épingle, sans compter ceux réutilisés, comme plus tard le Manu-Manu, dans l'univers de Philémon : le tailleur d'ombre, le réparateur de miroir...

  Et bien sûr, les autres histoires des albums précedents valent leur pesant de pingouin. Comme vous commençer à me cerner, inutile de conseiller les recueils Ca va, ca vient (autre titre d'expression emblématique), Y a plus de saisons ou même, si vous la trouvez d'occasion, l'auto-édition de Parade. Inutile de tenter un aperçu global de ces histoires, ce serait le même problème que pour la série Philémon, mais vous connaissez déjà mon avis sur leur inventivité.

 Terminons avec le court de chez court, c'est à dire les sketches (je préfére ce terme, dans son sens graphique, à ceux de caricatures ou de dessins d'humour, trés réducteur quand il s'agit de l'univers de Fred) réunis dans Hum ! (dernier titre d'expression-phare)  et dans Le Noir, la couleur et lavis. Les sketchs sont déjà présents dans les albums d'histoires courtes, qu'ils soient isolés ou réunis dans de petites séries comme Les septs pêchés capitaux du marteau-piqueur ou ceux du...Manu-Manu. Ici, la longueur d'un album nous permet d'apprécier plus librement un talent peut-être aussi difficile que de raconter une histoire en cinquante pages : celle de la condenser en une image. Ici ce je n'ose  résumer à des dessins d'humour dégagent une poésie incroyable : pour choisir mes d'exemples d'après le classement par par thèmes des sketchs, dans l'album Le Noir, le couleur et lavis, mon préféré des deux, le cycle de la mer, ou celui du cirque tant aimé de Fred, sont tout simplement sublimes.  

 

  Fred, c'est comme Francis Berthelot , faut pas me lançer là-desus, surtout pas. 

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1 septembre 2012 6 01 /09 /septembre /2012 13:48

 Encore une chronique 'achement en retard de lectures datant de juillet, mais cette fois avec une excuse : il me fallait relire Adieu, Chunky Rice, dont ma première et dernière lecture datait bien d'un petit quatre ans, avant de parler de mes lectures plus récentes de Craig Thompson, Blankets et Habibi.

 

http://www.bedetheque.com/Couvertures/AdieuChunkyRice_20042004.jpg 

Depuis ses débuts en 1999, Craig Thompson est devenu une star mondiale de la bande dessinée américaine, propulsé notamment grâce à Blankets, dont il sera question tantôt.

  Ses débuts, ce sont justement la BD Adieu, Chunky Rice. Celle-ci s'inscrit, tout en le détournant malicieusement, dans un univers particulier, celui du cartoon animalier (bien que contrairement à beauoup de cartoons animaliers, il n'y ait que deux animaux qui parlent dans la ville où vivent les protagonistes) Chunky Rice est une petite tortue mâle qui décide un jour de quitter la petite ville où il a grandi et où il n'a plus rien à faire. Mais cela signifie laisser derrière lui sa meilleure amie, la souris Dandel. Surtout que Chunky Rice ne sait pas au juste ce qu'il cherche en s'embarquant vers des îles lointaines.

  Adieu Chunky Rice est un récit plus simples que les créations postérieures de Craig Thompson, mais on y trouve en germe tous les éléments qui fonderont son inimitable style narratif et graphique (narratif ET graphique formant un bloc, bien sûr) : échappées constantes vers l'onirisme et les mises en abymes de récits plus où moins légendaires (l'univers cartoonesque de base ne compte pas, car on ne le retrouvera pas dans les oeuvres ultérieures), déconstruction chronologique, et moultes expérimentations graphiques visant à des effets poétiques au service de l'ambiance oniriques de l'histoire.

  Et surtout, il y a la petite musique particulière de Thompson, faites d'émotion bouleversante et toute en retenue, sans une once de mièvrerie, de personnages constituant une galerie d'une grande sensibilité. Le personnage  le plus bouleversant de Adieu, Chunky Rice est à mes yeux Salomon, le voisin de Chunky, un homme à l'éducation imparfaite, souffrant de fêlures intérieures et d'une grande solitude, au point d'être bouleversé par l'envol d'un merle fraichement recueilli. Son frère aîné, le capitaine un peu plouc qui embarque Chunky Rice, semble plus solide, mais les apparences sont fragiles... Les soeurs siamoises qui embarquent sur le même bateau ont leur part de drôlerie burlesque, mais aussi leurs fêlures. Sans oublier Chunky lui-même, et Dandel qui lui envoie des messages en bouteilles depuis la côte...Bref, tout concourt déjà à faire de cette BD une oeuvre inoubliable, même sans l'ampleur grandiose des deux oeuvres dont il va être question.

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/0/02/Blankets_cover.jpg   

Blankets, l'oeuvre la plus célèbre de Craig Thompson, est d'un registre tout différent, celui plus réaliste de l'autobiographie. Je sais que le mot fait peur quand le genre autobiographique et l'autofiction envahissent nos étals de librairie pour le meilleurs et surtout pour le pire, et il peut faire encore plus peur quand on considére l'âge de l'auteur, tout juste trentenaire à l'époque, mais attention, Blankets n'est vraiment pas une autobiographie comme les autres, d'abord par le style narratif et graphique dont j'ai listé les éléments plus haut, et par le don d'introspection profonde de l'auteur-narrateur, deux éléments qui en font l'une des plus passionantes autofictions jamais écrites, loin devant bien des oeuvres sans images encensés par nos supposées élites culturelles.

  L'oeuvre couvre dans ses 600 pages (!) des instants pris dans toute la vie de Craig, de son enfance chez des parents chrétiens rigoristes et dans une école où il sert de souffre-douleur, jusqu'à l'âge adulte marqué entre autre par la perte de la foi. Mais surtout, un élément est central dans cette autobiographie, et prend plus de place que le reste : son histoire d'amour adolescente avec Raina, une jeune fille rencontrée en camps de vacances de jeunes chrétiens (sa famille est plus modérée, ce qui bannit le manichéisme de la BD) et chez qui il passera des vacances d'hiver enchanteresses.

 L'amour de et pour Raina, même s'il est un météore dans sa vie, l'aidera dans bien des domaines, lui faisant découvrir la confiance en lui et, entre autre, en son art -la fresque qu'il peint sur le mur de Raina offre un moment de pure magie- et jouera égalment un grand rôle dans son rapport à la foi, car que le jeune Craig, son homologue adulte ne s'en cache pas, est encore pétri des préjugés du à son éducation, qui ne le rendent pas intolérant, mais juste complexé. Cela donnera des pages sublimes (précisons tout de suite que dans Blankets, les mises en abymes sont pour la plupart assurées par des passages de la Bible, où s'intercalent d'autres éléments comme le mythe de la caverne de Platon) comme celles où Craig  ressassent des passages bibliques très rigoristes condamnant le pêché de chair, avant de se remémorer un chant d'amour de Salomon qui lui ôte ses complexes. 

  Il serait de toute façon superflu de lister les belles pages de Blankets, ne serait-ce que celles qui font appel au style onirique de l'auteur, dont on a l'embarras du choix sur 600 pages, et qui font arriver ce style dans sa pleine maturité, créant des pages complétement folles.

 

 http://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/1/11/HabibiCover.jpg

Habibi, la toute dernière oeuvre de l'auteur, pavé encore plus imposant, change encore de registre, en nous proposant à l'échelle d'une fresque un conte oriental des temps modernes. A la frontière du pays imaginaire de Wanatolie, deux enfants grandissent dans un bateau échoué au milieu des sables (pour donner une idée des perles de poésie dont est capable l'auteur : "le moteur, bien sûr, était inutile, mais comme le vent remodelait les dunes, nous nous reveillions chaque matin avec un nouveau paysage"). Il s'agit de Dodola et de Zam, alias Habibi, un enfant noir qu'elle a recueilli. Leur relation sont encore celle d'un frère et d'une soeur, voir d'une mère et d'un fils adoptif, puis elles évolueront en amour, mais entretemps, Dodola et Zam seront séparés pendant des années par des bandits du désert qui vendent la jeune fille au harem du sultan de Wanatolie.

  Si j'ai parlé de conte oriental, et si le côté improbable des aventures de Dodola dans le harem y font fortement songer, l'Orient de Craig Thompson n'a rien de celui des Mille et une Nuit, à forte raison fantasmé par les occidentaux. Il semble téléscoper plusieurs âges de la violences et de la cruauté humaine, depuis la barbarie des marchands d'esclaves et des harems, jusqu'à la celle du capitalisme moderne enrichie sur la misère, barbarie qui effacera la précédente dans la dernière partie où par un glissement de point de vue mais aussi quelques changements effectifs (le tout dans un certain flou, onirique bien sûr), la Wanatolie parait d'un coup plus contemporaine mais guère plus douce.

  Ce n'est pas pour autant que la Wanatolie est une contrée barbare sombrant dans le fantasme occidental inverse. Car ce qui fait la richesse de l'Orient dans la BD, c'est son imaginaire, ses mythes que se racontent Dodola et Zam, ou qu'ils se remémorent dans leurs solitudes respectives, ou encore entendent d'autre bouches, extraits de la Bible et du Coran, de traditions ésotériques, de contes et légendes populaires...dans cette ode à l'imaginaire, meilleur soutien de l'identité du petit peuple face au talon de fer des puissants et meilleure consolation, avec l'amour, des individus errants, on imagine sans peine ce que donne la style narratif et graphique de Craig Thompson, qui, après avoir atteint sa pleine maturité dans Blankets, en est ici son apogée.

 

  Mais il serait vain d'essayer de décrire plus en détail l'expérience Craig Thompson, le mieux est de la vivre.     

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19 mars 2012 1 19 /03 /mars /2012 21:37

http://idata.over-blog.com/1/35/13/57/BD02/Jeff-Smith-Bone-01.gif   Bone est une série en onze volume (plus les hors série que je n'ai pas lu) du dessinateur Jeff Smith. Elle aconnu deux éditions, d'abord une auto-édition en noir et blanc, publiée en français par Delcourt  dés sa parution américaine en 1995, puis une nouvelle édition en couleur. C'est la première que j'ai privilégié pour ma relecture (encore des retrouvailles nostalgiques quatre ans plus tard, comme Dexter London ), car après avoir découvert la série en noir et blanc, je n'arrive décidemment pas à me faire à la couleur, qui, effet psychologique ou pas, me repousse dés que je feuillette les nouveaux albums.

 

  Bone est une série de fantasy, encore me direz-vous, sauf qu'elle ne ressemble vraiment à aucune autre.

  Les cousins Bone, soit le héros Fone Bone, le naïf Smiley Bone et le richissime Phoncible alias Phoney Bone, se sont fait chasser de la ville de Boneville, ou plutôt Phoney, avatar particulièrement rapiat et égoïste de l'Oncle Picsou, s'est fait chasser de Boneville et ses cousins l'ont aidé dans sa fuite. Fuite qui les mène si loin qu'ils se perdent dans des terres inexplorées, et arrivent dans une vallée peuplées de créatures étranges, entre les animaux parlant, les bestioles en forme de feuille, des créatures moins sympathiques telles les rats-garous mangeurs de quiche, de plus mystérieuses comme les dragons fumeurs de cigarettes, et par-dessus tout la belle Thorn, qui fait son  effet sur Fone Bone, et vit avec sa grand-mère, Mamie Ben, capable de battre un troupeau de vache à la course. Les Bone ne sont guère décalé au milieu de cette faune, car j'ai oublié de préciser qu'il s'agit d'un peuple de petits fantômes à gros nez.

  La suite, je ne me risquerez pas à la résumer, si ce n'est que le récit aux allures un peu enfantines se muera en une grande saga de fantasy aux enjeux cosmiques, où les personnages les plus anodins, tels Thorn et sa grand-mère, cachent parfois un statut insoupçonnés de héros mythique.

 

   La trame est classique, mais en revanche, quel univers ! Bone rappelle un roman que j'ai découvert plus récemment, Les Loups d'Uriam de Philippe Tessier, dans sa façon de mêler personnages enfantins, proche du dessin animé, et fantasy épique qui n'oublie pas d'êtres sombre, mais au lieu d'un roman au style sec et un peu indigeste, empêchant parfois le lecteur de rentrer pleinement dans l'histoire, on a une histoire qui passe bien mieux en BD.

 Les archétypes de la fantasy se trouvent agréablement rafraichis par ces références cartoonesques. Les dragons, créatures les plus conventionnelles de cet univers, deviennent étrange quand le plus puissant d'entre eux se montre toujours la clope au bec, les rats-garous remplacent avantageusement les Orcs, les animaux parlant les peuples elfiques, le Seigneur des Criquets un quelconque Sauron. Sans même parler des Bone, plus décalé encore que les Hobbits en Terre du milieu, d'autant plus que Boneville semble bénéficier du confort moderne et on voit mal par quel artifice poétique ce monde et celui plus médieval mais assez proche de la vallée peuvent s'ignorer mutuellement.       

  La trame de Bone est classique, disais-je, mais c'est une fabuleuse série d'aventure, pleine de rebondissements et de véritables morceaux de bravoures en tout genre. L'humour y est bien sûr très présent, et bien plus convaincant que dans le roman de Philippe Tessier ou il était parfois trop enfantin et un peu niais. Ici il repose sur une fabuleuse galerie de personnages, depuis les Bone, avec le cousin Phoney qui cause des catastrophes en voulant monter d'énormes plans d'arnaque (et prouve ainsi que l'humour peut servir l'intrigue), jusqu'aux deux boulets des forces du mal, deux rats-garous un peu abrutis qui ne cesse de se disputer pour savoir s'ils vont manger les héros en ragoût ou en quiche, en passant par la truculente bestiole en forme de feuille répondant au doux nom de Ted, et qui mine de rien joue un grand rôle dans l'épopée.

 

  Lire Bone nécessite sans doute d'avoir gardé un peu de son âme d'enfant, mais la série est pourtant, à mes yeux, d'un plus grand interêt pour la fantasy que bien des séries prétendument plus adultes.  

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