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28 février 2014 5 28 /02 /février /2014 04:15

  http://ecx.images-amazon.com/images/I/615hhAqrXXL._.jpgPour une fois, la section Art va servir à parler d'un livre sur l'Art, domaine dont la théorie ne m'a jamais trop intéressé jusqu'à présent. Le déclic s'est peut-être fait parce que cet essai ou plutôt ce recueil d'essais parle d'un domaine artistique qui me parle particulièrement, l'Art Brut.

  Le sujet est en fait à la fois un peu plus large, car l'Art Brut se mêle dans ce livre, parfois pour un même artiste, à  l'autre grand Art des autodidactes, l'Art Naïf (nuance que j'ignorait, le premier serait plus axé sur l'imaginaire et le second  sur l'imitation de la réalité), et à la fois beaucoup  plus précis que ça : il s'agit d'une catégorie d'artistes autodidactes que sont les habitants-paysagistes, qui décorent leurs propres domaines, qu'un auteur a surnommé poétiquement "les inspirés du bord des routes" et dont les plus célèbres sont sans conteste le Facteur Cheval aved son Palais Idéal et Picassiette avec ses fresques en fragments d'assiettes. Bruno Montpied, chercheur lui aussi autodidacte, parcourt depuis les années 80 les routes de France à la recherche de ces sites d'art populaire dont certains sont encore susceptible d'être découverts au XXIème siècle, tandiq ue d'autres disparaissent, cet art étant par essence périssable. Le résultat en est cette série d'article, inédits ou déjà ancien, remaniés et/ou mis à jour, avec un article général qui accomplit un tour d'horizon le sujet, de nombreuses photographies, et n'oublions pas le DVD qui est joint au film, le documentaire Bricoleurs de Paradis (Le gazouillis des éléphants)  de Remy Ricordeau, qui suit Bruno Montpied dans ses derniers voyages et qui sans ajouter aucun lieu au livre nous offre ainsi une plus grande immersion dans le monde décrit par les articles. Bref, un très bel objet qu'on parcourt avec un très grand plaisir. Ah, et ce très bel objet est édité par L'insomniaque, maison clairement orientée anarcho-libertaire, ce qui a son importance sur la réflexion que le livre et le film mènent de concert sur cet Art populaire.

 

  Au-delà de la beauté de l'objet, force est de constater que le sujet pasionne Bruno Montpied et qu'il prend plaisir à nous le faire partager. Parfois même un peu trop, il a tendance à en faire des tonnes dans l'emphase poétique et humoristique, style qui rend certains passages très vivants, toujours plus proche de la narration d'une histoire que d'un essai (quoi de mieux que la gouaille d'un conteur pour parler d'artistes populaires qui sont aussi des conteurs plein de gouaille ?) mais qui peut aussi s'avérer pénible sur la durée. Mais qu'importe, c'est le fond qui est passionnant. Il y a bien ça et là quelques manques de rigueur, Montpied y va souvent de son interprétation personnelle, qui la plupart du temps ne sont que des artifices de conteurs comme les autres, mais deviennent gênant au moins pour un article : celui sur les colonnes de détritus récupérés de l'artiste nordiste Bohdan Litnianski, derrière lesquels l'auteur veut à tout prix voir une ironie inconsciente à l'égard de la société de consommation. Mais on pardonne devant la qualité de l'ensemble.

  Le conteur Montpied nous entraîne donc dans un monde fascinant, d'autant plus qu'il est caché près de chez nous, dans de petits villages ou banlieues de France. M.Pailloux et ses innombrables moulins multicolores dont il emplit son jardin, et son vélo tellement recouverts de babioles colorés qu'il est devenu inutilisable comme véhicule ; les époux Pierre et Yvette Darcel et leurs statues incrustées de coquillages ; Alexis le Breton qui sort de son domaine pour semer un parcours fantaisistes et burlesques à travers les bois de sa commune ; et nombres d'artistes dont il est plus difficile de résumer les oeuvres qu'il faut plutôt étudier dans le détails poiur goûter leur imagination débordante et, c'est le maître mot  du livre, poétique.

  Bien sûr, l'Art populaire, comme son cousin le folklore, est menaçé : le domaine ravagé de feu Emile Taugourdeau  est l'exemple le plus frappant de la déliquescence que subit cet Art périssable qui survit rarement à son créateur.

  C'est un autre Art  qui se dévoile au fil des pages et du visionnage, qui interroge la notion même d'Art. En  effet, celui des habitants-paysagistes est souvent vus par les intéressés comme un simple passe-temps, fait uniquement pour le plaisir et dont les auteurs ne pensent guère à la postérité ; ce dernier point peut d'ailleurs s'expliquer en partie par le fait qu'un domaine décoré est une oeuvre qui ne peut être fractionnée pour en exposer les oeuvres dans des musées. L'Art populaire est en général méprisé par les élites artistiques, qui le juge kitsch et amateur. C'est ici que Bruno Montpied pose la question de qui a le droit de faire de l'Art et prend la défense de l'Art populaire, que fait intéressant il admire sans idéaliser. Il démontre que le manque de maîtrise technique, la grossiereté esthétique, mais aussi ce qu'on pourrait considérer comme une inspiration faible et naïve, souvent même pompé sur la culture de masse à l'époque où on valorise exagérément le concept inédit en oubliant que la création est un éternel recommencement (rappelons que l'auteur analyse cet Art sous un angle libertaire et voit donc d'un bon oeil les libertés à l'égard de la propriété intellectuelle, tout comme le fait de construire sur un terrain sans demander l'avis des autorités) que tout cela n'empêche pas des perles de poésie inattendue d'éclater (et dont personnellement ce sont celles, il est vrai hors norme, de M.Pailloux qui m'ont le plus touché).

  Du coup, cette défense libertaire de l'Art But m'a ramené sans que je m'y attende à une autre passion bien plus enracinée en moi, celle de la science-fiction et autres littératures populaires. La lecture de cet essai m'a fait l'effet d'un retour au source au fil duquel j'oubliais certains complexes intellos que j'avais contracté  au sein même de mes lectures SF, sans parler des lectures en général. Cet Art imparfait mais truffé de poésie spontanée, n'est-ce pas ce qu'on peut trouver, par exemple, dans les romans de Stefan Wul ? Stefan Wul qui soit dit en passant est un peu le maître spirituel d'un auteur aussi talentueux que Laurent Genefort, alors qu'il n'est pas sûr que les artistes contemporains qui s'inspirent l'Art Brut soient seulement aussi intéressant que leurs modèles...

 

  Un livre décidément revigorant et passionnant dont on oublie vite les défauts.              

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Published by Kalev - dans Art
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