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9 novembre 2020 1 09 /11 /novembre /2020 16:02

 

Je m'étais dis depuis longtemps que la prochaine étape du périple mythologique, sur lequel j'avais laissé le blog en plan il y deux ans, aurait lieu dans une destination aussi exotique que la France, sur laquelle il n'y avait eu jusqu'alors que cette publication de contes libre de droit. Je ne m'attendais pas à ce que cette étape prenne une allure régionaliste. Cependant, si le présent article est un bien hommage à la culture bretonne, la vraie oserais-je dire, elle ne fera pas plaisir du tout aux autonomistes. Vous voilà prévenu.

 

Il s'agit du compte-tendu de lecture de deux recueils de contes parus chez Ouest-France, Contes de Haute-Bretagne (pays gallo, donc) de Paul Sébillot, et Contes de Basse-Bretagne (donc bretonnante) de François-Marie Luzel. De Luzel, je n'avais lu qu'un recueil de contes de fantômes chez le même éditeur, Fantômes et Dames Blanches, qui comme les deux dont il va être question, est une compilation et non un recueil canonique. Sébillot en revanche m'est plus familier : son monumental Folklore de la France, dans l'édition Omnibus renommée  Croyances, mythes et légendes de France, est un de mes livre de chevets mythologiques. J'ai depuis lu Contes de terre et de mer, dont je confesse avoir peu de souvenir  (la plupart des contes repris dans le recueil ci-dessus n'en ont guère éveillé, à l'exception de deux d'entre eux) et, plus récemment, Petite légende dorée de la Haute-Bretagne.

 

Mais surtout, au-dessus de ces deux figures familière, il y a la compilatrice de ces deux recueils, Françoise Morvan, dont j'avais déjà chroniqué avec enthousiasme l'anthologie Trois fées des mers, passionnant recueil-essai sur l'Histoire du passage du conte littéraire au contes folkloriques proche des sources...ce dernier genre étant représenté, justement, par Sébillot, avec le conte La Sirène de de la Fresnaie qu'on retrouve dans les Contes de Haute-Bretagne compilés par Mme Morvan. Et plus tard, j'ai eu l'immense surprise de retrouver la trace de cette éminente bretonnisante dans un journal du nom de...mais je réserve cette info pour plus tard, façon in cauda venenum

 

C'est peu de dire que Mme Morvan apporte une énorme plus-value éditoriale à ces deux recueils. Dans le choix des contes d'abord : en  effet, les deux recueils sont conçus en miroir l'un de l'autre, non seulement dans les parties qui les composent (on retrouve à chaque fois "contes merveilleux", puis "légendes chrétiennes" et "conte()s facétieux", et le récit d'une "veillée en 1836" par Luzel, où il est surtout question d'histoires de fantômes, correspond de façon plus approximative à la collection plus fournie de contes de "Fées et sirènes, lutins et chats-sorciers" de Sébillot), mais aussi dans les contes eux-même, dont certains se répondent d'un recueil à l'autre, en adaptant les même conte-types, l'inventivité des conteurs, ayant présidé au choix des contes, évitant toute monotonie.

 

Rien à redire sur l'enchantement poétique que procurent ces contes. Comme le note Mme Morvan, ceux de Sébillot sont davantage empreint d'humour et de tendresse, ceux de Luzel ont dans l'ensemble une tonalité plus sombre. Si je devais choisir mon préféré dans le recueil de Sébillot, ce serait La Princesse Dangobert, étonnant conte non seulement merveilleux mais épique (est-ce l'influence du nom à consonance mérovingienne dont la princesse du titre a hérité de son père ?) , tout à fait survolté et qui donne l'impression curieuse de ne pas avoir réellement  de personnage principal parmi tout le peuple parti délivré la princesse, même si le plus pauvre l'épousera. Chez Sébillot, la poésie s'invite dans le conte facétieux, comme cette histoire de Jaguens (les habitants de Saint-Jacut-en-Mer, héros de beotiana) en voyage à paris par la terre...mais comme d'indécrottables  marins, mettant une voile sur leur charrette et s'arrêtant pour nager dans un champs de lin fleuri (donc bleu) qu'ils prennent pour la mer.

 

Et les contes de Luzel, alors, plus sombre ? Ça se sent très discrètement dans ce recueil, qui ne comporte d'ailleurs qu'un seul conte facétieux au lieu de trois, encore cette variation, en miroir de celle de Sébillot, sur le conte-type du "voleur avisé" se finit-elle de manière elle particulièrement amorale. J'ai d'ailleurs beaucoup aimé l'amoralité de Crampoués, héros du conte merveilleux Crampoués ou les talismans, qui contraste curieusement avec la conclusion de sa quête qui sert au contraire un très joli exemple de morale populaire : le paysan qui aurait pu être gendre du roi, restera fidèle à la servante qui aura permis son ascenssion sociale et la sienne propre par la même occasion, tout d'eux dépassant le roi sans rien lui devoir, par la seule grâce d'un misérable talisman de sorcière rurale (autre trait curieux, d'ailleurs, dans les contes bretons des deux recueils, que les traits positifs que revêtent à l'occasion les figure de sorcières). Sans surprise, mon conte préféré du recueil est le plus sombre, et aussi le plus énigmatique, Le Château de cristal, un voyage dans l'autre monde emplis de visions stupéfiantes et parfois hermétiques. C'est pourtant avec l'autre monde que la facétie s'invite de la façon la plus inattendue chez Luzel : en effet, dans les contes bretons, si le voyage des mortels dans l'autre monde est traité avec sérieux et même gravité, en revanche, la visite en sens inverse, notamment de très saints personnages comme le Christ et ses apôtres, dans les "légendes chrétiennes" vire volontiers à la farce ! Ce qui amène d'ailleurs à songer avec la grande liberté que ces contes paysans des deux recueils manifestent à l'égard de la religion.

 

Il est temps d'aborder le sujet qui fâche : les préfaces de Françoise Morvan, et surtout celle du recueil de Luzel. Celle de Sébillot causera moins de remous : elle nous parle d'un chercheur qui a imposé les études folkloriques en France et fait d'elle une science sérieuse dont la réputation n'était plus à faire. La préface serait moins flamboyante si Mme Morvan n'avait donné en annexe de passionnantes notes de travail de Sébillot lui-même, témoignage de choix et très touchant (comme ses contes, finalement) sur les conteurs populaires autant que sur ses estimés confrères, notamment son regretté ami Eugène Rolland.

 

En revanche, la préface du recueil de Luzel est la plus passionnante que j'ai jamais eu l'occasion de lire à un recueil de conte et de mythes, très loin des rasages universitaires qui abondent dans le domaine. Car il s'agit du récit d'une lutte acharnée, dont Sébillot, disciple de Luzel, sera l'heureux héritier, entre les premiers bretonnisants scientifiquement sérieux, alors minoritaires, et la faction dominante à l'époque, les celtomanes adeptes du "roman national" breton, représentés par le général de La Villemarqué, et qui, comme tous les nationaliste, n'en ont rien à faire de la culture bretonne authentique, comme Luzel, disciple du général, s'en aperçoit très vite, notamment par la réception glaciale de sa récolte d'un théâtre populaire breton sur le point de disparaître. Un récit historique qui pour être rigoureusement étayé, n'en tiens pas moins en haleine, mais qui ne fera pas plaisir aux régionalistes. Car tous les mythes fondateurs de la Bretagne contemporaine au XIXe siècle y passent : la langue elle-même, artificiellement uniformisée, défrancisée et receltisée à partie de mots importés de l'archipel britannique, et les épopées recueillies par La Villemarqué, dont (roulement de tambour), le Barzaz Breih, dont Luzel et ses alliés (dont l'historien le plus scandaleux du XIXe siècle, Ernest Renan), mettront des années à démontrer la fausseté. Et  la "querelle du Barzaz Breiz" n'est pas éteinte à l'heure actuelle et fait de Luzel une référence polémique plus d'un siècle après sa mort. Car on s'attaque là à l'âme de la nation bretonne, celle qui a inspiré nombre d'artistes, certains que j'estime moi-même comme Alan Stivell et d'autres que j'admire profondément comme François Bourgeon pour sa sublime BD Les Compagnons du Crépuscule....autant de personnes qu'on ne peut suspecter d'être fascistes, mais c'est le propre du roman national de s'insinuer partout, jusque dans nos écoles. D'ailleurs l'article Wikipédouille se montre très complaisant envers l'épopée, et se montre d'ailleurs assez inconsistant sur la querelle et même un rien allusif sur le contenu même de l'épopée...

 

C'est ici qu'il est temps de dévoiler le titre du journal où j'ai retrouvé de la façon la plus inattendue la trace de Mme Morvan : il s'agit d'un numéro d'Anarcho-syndicalisme, dédié au compte-rendu d'un événement intitulé "Journées iconoclastes", ou Françoise Morvan intervenait à une table ronde en tant que bretonnisante aux côtés notamment, d'un occitaniste, pour démonter les romans nationaux devenus régionaux, et donc contribuer à porter un coup sévère aux récupérations nationalistes de la langue, de la culture, et, ce qui me préoccupe depuis le début de mon "périple mythologique" dont je ne parle finalement que d'une infime partie de ce blog, des mythe et des légendes. Il s'agit surtout, d&ans la revue, de démonter et ce que servira toujours le nationalisme : les intérêts d'une classe dominante, qui dans le cas de la Bretagne, comme dans celui de la France, et à la différence de l'Occitanie plus pauvre, sont davantage ultra-libéraux que frontistes, la région abritant le plus puissant patronat de France qui salive aujourd'hui à l'idée d'une "Europe des régions" (d'où le projet irréaliste, et abandonné devant la fronde populaire, d'un certain aéroport près de Nantes). Eh oui les z'amis, les zoulies légendes de l'ancien temps, ça sert aussi à ces choses vulgaires.   

 

Après la lecture de ces deux recueils, qui, comme vous le voyez, soulèvent davantage de questions qu'on est en droit d'attendre de simples contes, je ne suis guère optimiste pour l'avenir : je sais par ailleurs que le décès de Sébillot, au lendemain de la Première Guerre Mondiale où ont péris nombre de ses collègues, marque symboliquement la fin de la science folklorique française, qui ne revient de l'après-guerre à nos jours que de façon marginale dans le monde universitaire. Dans le marasme où plongent les science humaine sous l'effet des politiques ulra-libérales, les dernières nouvelles que j'ai, tant par mes correspondant internet que par des amis que je côtoie en vrai, de l'étude des cultures anciennes sont désastreuses. Il n'y a ainsi plus aucun spécialiste de la culture celtique ancienne en poste dans une université française. De quoi me porter à croire un ami helléniste sur la disparition prochaine de sa discipline, bien que le grec et le latin, la "sève de notre langue" comme  disait récemment un élu, soit essentielle au roman national que les bretons diraient "jacobin". De quoi laisser prospérer les impostures intellectuelles de toute sorte. Alors que nos "élites", après  des décennies à casser l'éducation, la recherche, surtout en sciences humaines, et la culture, savante et populaire, n'en chouinent pas moins sur la montée des populismes et l'explosion des fake-news, n'y aurait-il pas des leçons à en tirer ?

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