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19 juin 2015 5 19 /06 /juin /2015 16:38
l'Homme qui savait la langue des serpents, d'Andrus Kivirähk

Un roman estonien traduit en français, cela suffit à intriguer le lecteur curieux. Quand en plus le résumé sur le rabat du grand format (la 4e de couv' du poche est plus allusive et "commerciale") annonce quelque chose de complétement barré imaginativement (au point que je croyais à un recueil de nouvelle pour finalement découvrir, ô miracle, un roman tout à fait cohérent et pas brouillon pour deux sous) et quand pour couronner le tout le roman se passe dans l'univers des légendes estoniennes, sujet qui, entre autres mythologies, me passionne depuis des années comme le blog s'en est fait écho ici...cela fait décidément beaucoup de raison de s'intéresser au roman L'Homme qui savait la langue des serpents d'Andrus Kivirähk, traduction de 2013, chez un éditeur que je ne connaissais pas du tout, le Tripode, éditeur également du poche paru il y a trois semaines, d'une œuvre paru en 2007 en Estonie où il a connu un grand succès.

L'Homme qui savait la langue des serpents est l'histoire d'un monde qui se meurt. Celui des Estoniens d'avant la conquête teutonique, présenté comme un peuple de chasseurs-cueilleurs, ce qui donne presque à cette Baltique légendaire un air de monde amérindien et, même s'il est difficile de dire si cela reflète une réalité historique (la postface de Jean-Pierre Minaudier ne se montrer pas claire sur ce point, quand bien même elle éclaire salutairement le roman à l'aune de références obscures pour le lecteur occidental), bouscule pas mal nos représentations de l'Europe médiévale. Leemet, le narrateur, qui est enfant quand commence l'histoire, sera le dernier homme a parler la langue des serpents, celle qui permet au peuple de la forêt se faire obéir des animaux, de capturer du gibier et de traire des louves sans avoir besoin de chasser, et encore moins de cultiver la terre. Et pourtant, les hommes ont oublié cette langue, et s'installent en masse dans les villages pour y vivre la dure vie d'agriculteurs et s'y faire baptiser.

A priori, un tel synopsis est fait pour séduire n'importe quel amateur de fantasy poétique (car c'est bien d'une forme de fantasy qu'il s'agit, et l'étiquetage en littgen, sous l'appellation de "réalisme magique" n'a pas trompé le jury du GPI 2014). Il est vrai que l'univers de légendes estoniennes très librement adaptées, auxquelles se mêlent des éléments scientifiques plus modernes (les anthropopithèques) est bien pourvu en poésie. Mais le roman n'a rien d'un conte romantique, et surtout de ces contes romantiques qu'il parodie : sa poésie est perpétuellement désamorcée par l'humour caustique de l'auteur, et c'est là que le roman se montre d'une grande profondeur.

Le pitch du roman pourrait le faire penser réactionnaire. Il est vrai que le monde moderne (sachant que celui-ci commence avec l'agriculture, ce qui désamorce déjà la critique réac' qu'on pourrait y voir) en prend pour son grade, présenté comme un fatras d'ânes conformistes, le tout avec un ton très particulier et savoureux : le monde européen, chrétien et agricole, n'est jamais présenté par ses adeptes comme un idéal élevé, mais comme la dernière mode qu'il faut suivre ; sans exagérer, les paysans estoniens parlent du Christ comme un hipster actuel parlerait du dernier groupe de musique branchouille. Mais non seulement l'oncle du narrateur, Vootele, sans doute le personnage le plus sain et positif du roman, critique à plusieurs reprise l'attachement aveugle aux traditions, mais de plus le monde des traditions, pris du point de vue extrême car païen et "primitif" (sachant qu'on trouve pas mal de néo-païens en Estonie) est tout aussi absurde et conformiste, et pendant la majeure partie du roman, représenté qu'il est par l'obtus Tambet de le "sage" Ülgas il est le plus violent. Du reste, le passé ne rend personne plus sage et heureux dans le roman : si la famille de Leemet se moque de ces bondieuseries (façon de parler car les estoniens de la forêt n'ont pas de dieux, que des génies) et ne s'intéresse qu'à la seule magie qui en vaille la peine, la langue des serpents, celle-ci nourrit leurs névroses, comme la mère de Leemet qui cuisine compulsivement du gibier et en gave ses enfants, Leemet, sa sœur Salme et l'ours qui sert de mari (car les ours sont de redoutables séducteurs de femme dans l'univers du roman, comme dans beaucoup de légendes d'Europe de l'Est) à celle-ci. La présence des deux anthropopithèques Pirre et Raake, obsédés pour leur part par la reconstitution de la faune préhistorique, rend encore plus dérisoire la quête vaine d'un passé idéal.

Dans le roman, il n'y a donc d'échappatoire ni dans le passé ni dans l'avenir : on tient un récit d'une noirceur quasi nihiliste, sans doute même misanthrope. Cette noirceur va de pair avec un traitement de la violence que je n'ai jamais vu dans un autre roman : tantôt les conflits se résolvent de manière presque enfantine, presque comme un dessin animé, comme dans l'épisode du derrière brûlé du mari-ours de Salme, à l'image des chrétiens qui, pendant la plus grande partie du roman, ne font guère peur, tantôt la violence éclate de manière imprévue, et là, ce n'est pas pour rigoler ; on compter ainsi de scènes insoutenables comme celle de l'acharnement thérapeutique sur la jument de Johannes.

On le voit, il y a du fond, et encore n'ai-je rendu compte pour le moment que de ma lecture "naïve", celle que peut avoir n'importe quel lecteur occidental. Il convient de terminer sa lecture par la très éclairante postface, donc, de Jean-Pierre Minaudier, dont on comprend très vite le titre "Le pamphlet sous la fable". Si le roman peut à première vue faire l'effet d'une fable atemporelle (ça c'est moi qui rajoute), il est en fait très ancré dans la vie politique estonienne actuelle, et sa critique de la nostalgie nationaliste est également susceptible de parler à un lecteur français. Dans les temps qui courent, ça ne fera de mal à personne...

L'Homme qui savait la langue des serpents est donc un roman tout autant stimulant pour l'imagination que pour la réflexion. N'était le style sec et un peu râpeux, dont il est difficile de dire s'il vient de la traduction (il pourrait tout aussi bien être fait exprès en VO: le ton du roman s'y prête), et le message parfois martelé avec un peu trop d'insistance, façon prêchi-prêcha, j'oserais dire qu'il confine au chef-d’œuvre.

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