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2 janvier 2021 6 02 /01 /janvier /2021 10:07

 

 

   Ce billet de nouvelle année répond à l'actualité littéraire essèfe. La fin de cette fameuse année 2020 a en effet vu une publication sensationnelle, la réédition aux éditions Callidor de Soroé, reine des Atlantes de Charles Lomon et Pierre-Barthelemy Gheusi, improbable précurseur de la fantasy épique dans la France des années 1900, dont on se demande comment il a pu être oublié pendant plus d'un siècle. Avant de chroniquer ce monstre et le classique de Pierre Benoît lu dans la foulée, tous deux entre deux réveillons, je vais remonter quelques mois en arrière avec une lecture de cet été sur le thème, sinon de l'Atlantide, du moins des civilisations disparues. Après tout, le thème de la fin du monde est à la mode en ce moment, je ne sais vraiment pas pourquoi, et il est curieux de se rappeler qu'il a existé une longue tradition science-fictive consistant à la situer dans le passé.

 

  Le premier roman, c'est La Sphère d'or du l'australien Erle Cox. Je m'y suis intéressé immédiatement à cause des circonstances de sa découverte : j'enquêtai en effet, sans plus avoir pourquoi, sur un roman qui a contribué à fonder mon éducation essèfe à l'adolescence : La Nuit des Temps de Barjavel, que je tiens, comme son auteur en général (qui a certes commis énormément de bouses, foi d'ancien fan qui  a quasiment tout lu ado) comme un roman à la fois surestimé  par la critique mainstream et sous-estimé par la critique SFFF (dont je me sens pourtant plus proche).  Et voilà qu'apprendre que ce roman de 1968 est soupçonné, sur de très solides preuves auxquelles je ne peux qu’acquiescer après lecture de l'original, d'être un plagiat de ce roman australien pré-publié en revue en 1919 et publié en volume en 1925, loin de me dégoûter de ce classique de mon adolescence, a eu l'effet curieux de faire remonter ce dernier dans mon estime. En  effet, j'avais discuté quelques semaines auparavant, pour la co-organisation d'un ciné-club, avec un ami cinéphile qui me disait aimer les remakes américains contemporains qui sont normalement contre ma religion, car le remake  est un "exercice de style". J'ai ainsi pu vérifier que le plagiat littéraire est également un exercice de style, et sans même avoir besoin de sortir de mes cartons le roman de Barjavel, la mémoire m'en est assez fraîche pour apprécier le travail d'adaptation. Je vais néanmoins essayer de limiter au minimum la comparaison.

 

  Un ancien étudiant en droit devenu fermier, Alan Dundas, improbable personnage de surhomme, découvre dans son champs, en bordure du désert australien, une sphère d'un métal indestructible  dérivé de l'or (premier point de parenté évidente), qu'il déterre à la seule force de ses bras, qu'il ouvre et dont il déjoue les pièges seuls...pas besoin d'immense expédition internationale antarctique pour un tel homme ! Et la sphère d'or contient les trésors scientifiques et artistiques d'une civilisation disparue, et au milieu, endormie, une femme qui subjugue Alan par sa beauté, Hiéranie (Erani en VO), qu'il réveille avec l'aide de son ami médecin qu'il est obligé de mettre dans le secret, le Dr Barny. Tous deux apprendront, par cette dernière survivante d'une race humaine supérieure anéantie par un cataclysme naturel des millions d'années auparavant (le prologue retranché de l'édition en volume, mais placé à la fin de mon édition numérique, et qui avait la bonne idée de commencer le roman dans ces temps lointains, avancera le chiffre de 27 millions d'années) l'existence d'une autre sphère désormais enfouie sous l'Himalaya et abritant le dernier survivant masculin, Andax. Autre point commun très fort avec Barjavel dans ce roman lui aussi très sentimental (la page Wikipédouille française parle de "roman de science-fiction et d'amour"), il n'y a pas d'amour entre les deux survivants, en revanche celui qui habite Hiéranie n'est pas pour un homme disparu dans la la nuit des temps, mais bien pour le très présent Alan Dundas. 

 

  Ici le roman reprend une trame qui est au cœur des roman de "mondes perdus" de l'époque, comme Elle de Henry Ridder Haggard que je n'ai pas lu, mais dont je connais l'héritage à travers les romans d'Abraham Merritt et le roman dont il va être question incessamment sous peu, Soroé, reine des Atlantes : le triangle amoureux opposant, autour du héros, une femme fatale et une femme plus soumise qui finira par gagner. Ce schéma typique de l'époque donne au romans à la fois ses défauts et ses qualités, ces dernières résidant surtout dans l'aspect visionnaire de l’œuvre.

 

  Les défauts ne tiennent pas seulement à la façon dont se conclut cette triangulaire et, on peut le dire, sauve le monde, et qui fait preuve d'une misogynie que j'ai trouvé tout à fait navrante même en me plaçant dans les standards de l'époque, d'autant que le rôle de veilleur vigilant du Dr Barny aurait tout à fait permis une autre fin. Le roman dans son ensemble, très daté, malgré, paradoxalement, l'aspect visionnaire dont je reparlerais, ne va pas sans lourdeur, et surtout sans longueurs, comptant beaucoup trop de scènes de remplissage. L'auteur semble hésiter entre la fresque de science-fiction / mondes perdus et le roman de moeurs, et son ancrage dans la réalité terne d'une bourgade australienne décevra les lecteurs modernes de science-fiction, blasés par le sense of wonder. Le roman souffre certes de la comparaison avec celui plus spectaculaire, enlevé et drôlatique de son imitateur Barjavel, mais cette comparaison est rendue d'autant plus inévitable par la promesse d'un autre roman que donne l'ancien prologue placé à la fin, et dont je ne m'explique pas le retranchement, à part par une frilosité éditoriale devant un procédé très moderne. En dehors de ce passage (et encore l'exotisme aurait-il pu être plus poussé), la civilisation disparue ne revit pas réellement, malgré les récits de Hiéranie et la beauté chatoyante du tombeau (qui m'a intéressé par son aspect très d'époque, avec notamment l'importance des Beaux-Arts, qui m'a là aussi rappelé Merritt).

 

  Néanmoins, ce thème de la femme fatale représentant le pouvoir d'une civilisation antique, offre au roman le caractère visionnaire dont je parlais plus haut. Hiéranie n'est pas "gentille" comme Eléa chez Barjavel : elle est plus proche des tyrans  de Merritt et donc semble-t'il de l'Ayesha de Haggard. Et le caractère visionnaire que met en avant la critique est celui de l'extermination raciale mené par le peuple blanc de Hiéranie. Cette préfiguration est d'autant plus intéressante qu'une certaine ambiguïté dans le propos empêche de considérer le roman comme réellement anti-raciste ni même anti-colonialiste (le vigilant Dr Barny, au sommet de son horreur, dira que "la fin ne justifie pas les moyens"). A mes yeux, le côté visionnaire du roman va au-delà de la question du génocide : il est évident que l'auteur a saisi son époque et profité, en connaissances de cause ou bien parce que ces idées étaient "dans l'air", de l'émergence de la dystopie dont on sait aujourd'hui qu'elle est bien antérieure à Zamiatine (on m'a parlé, si je me souviens bien, d'un roman russe de la fin du XIXe siècle...). Avant même l'arrivée au pouvoir de Staline et de Mussolini (pour la pré-publication), l'auteur dépeint la dictature technocratique et eugéniste du futur, très loin du stéréotype de la tyrannie médiévale et obscurantiste du roman de monde perdu du genre Merritt ou peut-être Haggard. Rien que pour ça, le roman mérite le coup d'oeil. 

 

  Il est temps d'aborder le plat de résistance de cette chronique : Soroé, reine des Atlantes de Charles Lomon et Pierre-Barthélémy Gheusi, qui a fait du bruit dans le le microcosme SFFF. Pensez donc : redécouvrir  un roman oublié pendant un siècle, et qui fait de deux français, dés les années 1900, comme le dit le postfacier Brian Stableford (passionnante postface qui m'a été très utile pour parler de La Sphère d'or, comme quoi ça valait le coup d'attendre 6 mois), les auteurs du premier roman de fantasy épique du XXe siècle, pont entre la fantasy britannique et la sword & sorcery américaine à la Conan...on crierait cocorico à moins, mais c'est indépendamment de toute question nationale que le roman se montre, non seulement visionnaire, mais d'une modernité insolente.

 

  Les deux auteurs, tous deux romanciers, dramaturges et librettistes d'opéra, ont manifestement profité d'une époque où genres littéraires et artistiques, cultures savantes et populaires étaient moins cloisonnés, ce dont a profité un Rosny-Aîné, et comme le signale  la postface de Stableford, ils ont profité de l'avant-gardisme en matière de roman populaire de La Nouvelle Revue ou le roman fut pré-publié et publié en volume, et qui appartenait à Gheusi. La modernité du roman qui s'appelait alors Les Atlantes est encore accentué par la découverte ébahie, par l'éditeur de chez Callidor, des manuscrits originaux amendé par Gheusi en 1941, quelques années après la mort de Lomon, un peu plus de 35 ans par la première publication, dans l'optique d'une mystérieuse réédition dont on ne retrouve pas la trace autre part que dans les souvenirs de la petite-fille et héritière du co-auteur, peut-être parce qu'elle fut confidentielle et non déposée. C'est de cette hypothétique réédition que vient le titre moderne du roman, Soroé, reine des Atlantes. De sorte que les éditions Callidor, dans leur remarquable travail d'archéologie littéraire que constitue la collection L'Âge d'or de la fantasy, ont fourni un remarquable travail éditorial, sans équivalent dans l'édition anglo-saxonne qui a pourtant lancé cette étonnante redécouverte sous l'impulsion de Black Coat Press, spécialistes de l'export de vieux merveilleux scientifique français à destination des State's. Travail remarquable sur le texte, et bel objet (de belles illustrations intérieures contemporaines par Valérian Rambaud côtoient celles, réunies dans la postface, de l'édition originale). Il est bienvenu d'avoir conservé en appendices la fin originale du roman (plus cynique, et donc plus "honnête" par rapport à l'ambiance apocalyptique qu'a comme il se doit roman atlantidien), et un chapitre retranché d'une façon un peu plus dommageable, parce qu'il renforce la modernité façon sword & sorcery, mais la construction narrative gagne encore un peu en avant-gardisme.

 

  En revanche, l'éditeur n'a pas jugé bon de conserver le principal retrait dans les retouches de Gheusi : le prologue qui mettait en abyme cette geste atlante d'une façon peu convaincante (comme le souligne Stableford, le roman n'est guère crédible comme manuscrit découvert à l'époque contemporaine dans une tombe préhistorique scandinave, et il est vrai que ça me le semble moins, de lointaine mémoire, que le manuscrit d'un autre roman atlantidien plus science-fictif, La Fin d'Illa de Moselli). De sorte qu'un roman de monde perdu devient un pur roman de fantasy, que le lecteur est directement plongé loin de sa zone de confort, dans un monde barbare. On y rencontre des guerriers nordiques qui semblent issus de la rencontre de la tétralogie de Wagner avec La Guerre du feu de Rosny-Aîné, et qui s'embarquent à la suite de leur chef Argall et du frère nourricier de celui-ci, Maghée, né de l'esclave atlante Dahéla, pour chercher à accomplir des haut faits vers la patrie de cette dernière. Dans cette Atlantide qui n'a rien de grec (songeons qu'elle sera encore très hellénique pour Blake et Mortimer un demi-siècle plus tard), Argall et les siens se retrouverons à se battre pour rétablir les droits dynastiques de Soroé, prêtresse des anciens Dieux de Lumière, face à la reine Yerra et à son culte sanglant des idoles de l'Or et du Fer.

 

  La modernité frappe dans le style, très loin de la préciosité maladroite de beaucoup de romanciers populaires moins talentueux. Dans l'univers, bien sûr, qui en fait de précurseur de la sword & sorcery, semble déjà en être, plus de 20 ans avant Conan. Dans la construction de l'intrigue, comme je l'ai déjà dit. Dans la psychologie des personnages, où même dans le schéma du triangle amoureux précédemment évoqué, ceux-ci sont loin de se réduire à leurs archétypes, se sorte que c'est la "femme fatale" Yerra que j'ai très vite trouvé le personnage le plus intéressant. Dans la subtilité de la politique, qui pourrait interpeller tous les idolâtres de Games of Throne, et qui montre surtout le profond ancrage de cette fresque fantasy dans la France des années 1900 (signalons que Gheusi était cousin de Léon Gambetta)  : parallèlement aux jeux de pouvoir des puissants, la révolte prolétarienne, qui n'est certes pas présenté comme quelques chose de positif, dans une perspective révolutionnaire, mais comme une conséquence inévitable de l'égoïsme des puissants, est le reflets de la tourmente sociale que l'on a oublié derrière le mirage mythique de la "Belle Époque", et dont beaucoup d'auteurs steampunk contemporains feraient mieux de se rappeler. Bref, plus qu'une curiosité comme le précédent roman : une future référence incontournable de la fantasy, et pas que.

 

  Maintenant, il est temps de conclure par une œuvre moins moderne, encore que...Comme le mentionne Stableford dans la post-face de Soroé, il est très étrange que le roman très moderne de Lomon et Gheusi air sombré dans l'oubli et se soit vu détrôné par le sucés du beaucoup plus désuet L'Atlantide de Pierre Benoît, succès dont Gheusi lui-même semblait très amer. J'ai donc voulu juger sur pièce le classique de Pierre Benoît, ce qui était l'occasion d'enfin lire un livre qui, à l'instar de ceux dont de simples extraits en manuels de collège m'ont amené à lire 15 à 20 ans plus tard (j'en vois au moins un sur ce blog, en plus d'un auteur, et on pourrait rajouter deux romans que j'ai peut-être confondu, L'Enfant noir de Camara Laye et L'Enfant et la rivière d'Henri Bosco), ne peux que m'intriguer fortement depuis l'enfance, puisqu'il illustre systématiquement tout article de vulgarisation sur le mythe platonicien, dés qu'il est question de la littérature moderne. En outre, le roman m'était connu par sa première adaptation parlante par l'allemand Georg Wilhelm Pabst, dans sa version française avec des acteurs français (l'absence de technologie de doublage obligeant alors à tourner différentes versions pour l'export). Je connaissais donc l'intrigue, même si le film ne m'a pas laissé de souvenirs vraiment marquant, et ne m'a absolument pas préparé, trois ans et demi plus tard, à ceci : que le roman fonctionne sur moi et me tienne captif de ses charmes, comme le lieutenant de Saint-Avit de la belle reine Antinéa.

 

  Désuet, certes. La seule perspective de lire un roman fortement teinté de colonialisme par un auteur ouvertement réac' d'obédience maurassienne, suffirait déjà  à effaroucher un millennial gauchiasse comme moi, mais mes préjugés de pré-lecture étaient davantage esthétiques que politiques, influencé par un lourd passif qui ne joue pas du tout en faveur de l'auteur à mes yeux, celui de membre de l'Acâdémie Frânçaise.

 

  Désuet, sans aucun doute. Et pourtant, j'ai commencé par me laisser charmer par une plume qui n'était pas lourdement empesée comme je l'aurais crains, mais alerte et vivante. Par admirer l'impressionnante érudition de l'auteur, qui appuie un non moins admirable exercice de fiction réaliste, qui fait qu'il est tout à fait possible de croire, pour un lecteur de 1919 voire même un peu après, sans grand effort de suspension de l'incrédulité, à ce royaume sous le Sahara  devenu un mythe contemporain ajouté à celui de Platon. Et finalement, j'ai fini par prendre un coup au cœur devant la beauté douloureuse de ce mythe moderne. Encore une femme fatale, matriarche vengeresse dont les nombreux meurtres d'amants pourraient faire une figure de mante religieuse vulgaire et ridicule, et le roman flirte certes un peu avec ces erreurs quand, par exemple, il décompte le nombre de victimes. Mais il y a une profonde beauté, tout simplement, dans cette histoire d'amour fou, dans la façon dont, contrairement à l'usage des romans de mondes perdus, la femme fatale gagne toujours, dans son amour mortel auquel on ne peut échapper, même en réussissant  à s'évader et à mettre des centaines de kilomètres entre soi et son royaume, dans les griffes de laquelle  on reviendra toujours se jeter contre toute raison. Là où je m'attendais à une poésie gentillette, exotique et fleur bleue, bien dans les goûts d'une certaine petite-bourgeoisie française, je découvre une vraie fulgurance poétique. 

 

  Bien joué, M. Benoît.

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30 novembre 2020 1 30 /11 /novembre /2020 17:14

Cette rentrée littéraire légèrement perturbée est décidément une belle surprise pour moi, car j'ai appris le retour avec un nouveau livre de trois auteurs que j'admire. Jacques Abeille d'abord, dont je chroniquerais La Vie de l'explorateur perdu, tome conclusif du majestueux Cycle des Contrées, paru en même temps que la réédition augmentée des Carnets de l'explorateur perdu...quand j'aurais relu tout le cycle. Gilles Marchand ensuite, avec Requiem pour une Apache. Et celui dont il va être question ici, Les Secrets de l'auteur estonien Andrus Kivirahk, dont il n'y avait plus eu de nouvelles traductions depuis presque quatre ans.

De Kivirähk, j'avais donc lu les trois romans traduits par les soins des éditions du Tripode, L'Homme qui savait la langue des serpents, Les Groseilles de novembre et Le Papillon

Trois romans plutôt pour adultes donc. Et là, je me retrouve à lire un roman pour enfant de Kivirähk, ce genre de livres constituant une large part de son oeuvre. Ce qui ne me gêne absolument pas, car j'adore lire des livres pour enfants, plus à même, à mes yeux, de parler à un adulte, quand ils sont bien faits et pas neuneus, que les livres pour ados, en général très ciblés ados justement.

C'est une longue histoire, les livres pour nenfants et moi : après avoir vaguement essayé de grandir une bonne fois pour toute à l'approche des 16 ans, après une époque où me découvertes littéraires se faisaient dans un joyeux désordres (Roald Dahl et Pierre Gripari après Le Seigneur des Anneaux, Le Meilleur des Mondes et autres lecture déjà costaudes à 14 ans...comme quoi la segmentation des âges de l'édition jeunesse commerciale et des documentalistes vieux jeu, c'est de la foutaise), j'ai rechuté entre 21 et 22 ans, avant même de suivre un cours de littérature de jeunesse à la fac et de m'y prendre de passion pour Claude Ponti.

Là, le pitch, associé au souvenir enchantés de livres adultes de Kivirâhk, me vendait du rêve, et ça tombe bien puisqu'il est question de rêves :

 

"Dans la famille Jalakas, chacun emprunte un passage secret pour rejoindre son rêve en douce. Le petit Siim se glisse sous la table et atterrit au pays des merveilles. Sa grande sœur, Sirli, prend l’ascenseur et grimpe jusqu’au pays des nuages. La mère passe par une porte cachée qui mène à son château royal. Le père, quant à lui, sort par la porte arrière de sa voiture et déboule sur un stade gigantesque. En dehors de leur cachette, les membres de cette joyeuse famille mènent une vie tranquille. Mais il arrive que certains rêves prennent le pas sur la réalité, et alors plus rien ne tourne rond…"

 

Et puis...en voilà une curieuse expérience de lecture ! De prime abord, pendant une bonne partie de ce livre assez court, j'étais tenté de me dire : mais, c'est très cucul, non ? Ça l'est, assurément. La cucuterie ne m'a certes pas empêché, par exemple, de prendre plaisir à poursuivre l’œuvre pour enfant de Gripari à 28 ans, après avoir lu et aimé les Contes de ma Rue Broca très tardivement, à la moitié de cet âge. Mon esprit chagrin était quand même tenté de me dire : oui, mais Gripari, son humour ravageur, et ses belles trouvailles poétiques dont je ne trouve pas l'équivalent chez Kivirähk (même s'ils jouent sur le même ressort : magnifier la simplicité et la naïveté des histoires).

Bon, les deux prennent les enfants pour des neuneus, quand même, peut-être un peu, non ?

 

Sauf qu'en fait non. Enfin, pour Gripari, je ne sais pas (et ne crois pas, d'après mes souvenirs de lecteurs déjà bien conscients de certains clins d'oeil), mais pour pour ce qui est de Kivirähk, la réalité est tout autre

.

J'ai fini par réaliser, en laissant de côté mon rationalisme chagrin, ce que représentaient les invraisemblances énormissimes et évidement volontaires qui ponctuaient le récit : Kivirähk ne prend pas les enfants pour des neuneus, pour la simple et bonne raison qu'il n'est plus un adulte écrivant pour des enfants, mais un auteur épousant parfaitement la logique enfantine, au point qu'on a l'impression d'une histoire inventée, sinon écrite (le style est très simple, alors pourquoi pas, avec un talent précoce...), par des enfants. On me dirait même que l'histoire a été inventée entièrement par les enfants de Kivirähk que je n'en serais pas outre-mesure étonné.

Et ceci est très visible dans l'image des adultes dans l'histoire : plutôt qu'un point de vue de l'adulte sur les mômes, qui est un grand piège pour les auteurs jeunesse peu talentueux qui commettent l'erreur de puiser dans leur propres nostalgies, plutôt donc que ce point de vue dont les auteurs modernes essayent de se débarrasser depuis l'époque de la contre-culture, on a droit au contraire au point de vue des môme sur les adultes. Et ces adultes ont tous en commun de n'avoir aucune autorité, voir de ressembler plus souvent qu'à leur tour à des enfants, ce qui donnent des scènes cocasses et tendres, comme l'humiliation des pères de familles "collés" par une prof de math sadique qui les oblige à faire des additions enfantines mais déjà trop compliqué pour eux.

 

Je croyais donc lire, avec une certaine naïveté sans doute, une abominable cucuterie, et je découvre un livre qui représente, finalement, un bel exercice de style dans la création d'univers (je ne parle pas de style d'écriture au sens étriqué, pédanto-parisien, du terme), et retrouve en même temps ce vieux paradoxe : le livre plaira peut-être plus aux adultes qu'aux enfants pressés de grandir et de lire des choses plus "sérieuses".

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21 août 2017 1 21 /08 /août /2017 22:00

Après Didier Lemaire, encore une fabuleuse découverte faites par hasard dans le domaine de la nouvelle. Une découverte plus ancienne : j'avais emprunté ce recueil il y a déjà plus de neuf mois, dans un lieu branchouille mais où passait un bon concert et qui, au moins, abritait une bibliothèque sans adhésion ni limitation d'emprunt, même en délai (j'ai peut-être un peu exagéré, du coup). J'avais déjà lu les trois premières nouvelles, qui m'avait fait fort impression, même si j'avais du mal à rentrer dans l'univers particulier de Marcel Schneider, et notamment dans son style. La lecture / relecture récente du recueil entier a confirmé que  ce recueil était pour moi la claque de l'année.

Divinités du Styx n'est pas un recueil "officiel" de Marcel Schneider. Il s'agit d'une anthologie, publiée en 1998 par son éditeur attitré, Grasset, de ses nouvelles publiées entre 1965 et 1987, plus trois nouvelles inédites écrites dans les années 90. J'ai oublié de dire que l'anthologiste et le préfacier  n'était rien de moins que le grand George-Olivier Châteaureynaud, l'auteur du grand roman L'Autre Rive et dont j'avais aussi chroniqué une autre pépite, Résidence Dernière. Je crois bien, d'ailleurs, que cette préface a fortement contribué à me faire emprunter le livre, et elle est effectivement passionnante, situant très bien Marcel Schneider, non seulement dans le monde des belles lettres où il est marginalisé par son goût des chimères (très belle défense de l'imaginaire méprisé par l'intelligentsia française que cette préface), mais aussi dans le fantastique où il est déjà un peu marginal, plus proche de ce genre mal défini qu'est le merveilleux.

Maintenant que j'ai assez parlé du livre, parlons des nouvelles.

Un lecteur intéressé par la modernité littéraire, sans même parler d'avant-garde, trouverait les nouvelles de Schneider rétrogrades. Pour des nouvelles toutes publiées après 1960 (même si l'auteur, témoin du XXe siècle, est né en 1913), le style, que d'aucun pourrait juger précieux, fait davantage penser au XIXe siècle, et quand les nouvelles, notamment les plus tardives publiées (je ne compte pas les inédites), font dans le récit historique, on se croirait tout à fait chez un auteur du XIXe. Le côté "vieille France" de l'auteur, même s'il dissimule très adroitement ses sympathies pas très sympathiques (proche de l'Action Française, de ce que j'ai entendu dire), renforce cette impression. Pas forcément très avant-gardiste ni même moderne, mais on y retrouve toute la saveur des classiques des grands auteurs du fantastique dans un style éclatant, même si peut-être effectivement un peu précieux.

  Fantastique ? Cela fait débat, comme dit plus haut. A l'exception notable de Et Carnaval triomphe, seule vraie nouvelle d'épouvante du recueil, bien que l'intérêt soit davantage dans l'esthétique baroque et le pastiche de récit libertin dans une Venise dangereuse pour les jeunes âmes, et de certain passages de  la plus belle nouvelle du recueil, Le Granit et l'absence, l'autre monde, le "tramonde" de la dernière nouvelle citée, ne fait guère peur, et est au contraire un soutien face à la barbarie du monde et de l'Histoire, qu'elle soit celle de la Révolution ou du XXe siècle, l'une comme l'autre vécue essentiellement du point de vue de la région natale de l'auteur, l'Alsace. Beaucoup de nouvelles ressemblent à des récits de miracle chrétien, voire païen dans Le Pilier de l'univers, récit très ambigu du trip mystique de trois adolescents dans la Prusse-Orientale d'un IIIe Reich en cours d'effondrement. Tout ceci n'a rien de bondieusard (il est de toute façon difficile de cerner la mystique de l'auteur, d'un christianisme certainement hétérodoxe), mais offre des images mystiques d'une profonde beauté, très nourries de culture germanique et celtique (l'un des recueils, dont sont extraits trois nouvelles de l'anthologie, dont Le Pilier de l'univers, s'intitulent La Lumière du nord).

  Certaines nouvelles sont plus inclassables : Opéra Massacre, seule nouvelle tirée du premier recueil du même nom de l'auteur, est de loin la plus étrange, sorte de fantaisie dystopique et surréaliste sur l'avant-garde artistique, qui n'a pas manqué de me rappeler, à tort ou à raison, les nouvelles d'André Pieyre de Mandiargues dont j'avais dit des bêtises aux débuts de ce blog. Le Granit et l'absence, à mon sens de sommet de l'anthologie, est également assez étrange, bien que de façon plus discrète, et partage avec la précédente, de façon plus poussée encore, une folie stylistique que l'auteur perdra par la suite, sans doute avec la maturité. C'est la principale raison qui m'a un peu freiné pour apprécier pleinement les nouvelles de l'anthologie : les deux premières nouvelles, et en fait surtout la seconde, plaçait la barre si haut, j'avais tellement de mal à redescendre après Le Granit et l'absence, que la suite m'a semblé un peu fade en comparaison. Ce qui n'enlève rien à la qualité de l'ensemble.

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21 août 2017 1 21 /08 /août /2017 20:52

Encore une trouvaille fabuleuse faites par hasard par hasard, en chinant chez un bouquiniste à l'occasion d'une sortie librairies avec un club de lecture (je suis d'ailleurs ravi d'avoir trouvé ce livre d'occasion, pas seulement pour une vulgaire raison pécuniaire, mais parce que ça m'évite de nourrir son éditeur aux pratiques honteuses, L'Harmattan. C'est une tragédie que ce merveilleux recueil se retrouve noyé dans leur surproduction pas du tout mise en valeur car à quasi compte d'auteur).

  J'ai déjà dit maintes fois que les contes traditionnels réécrits ne m'intéressaient guère. De tout ce que j'ai pu explorer en la matière, le style ne m'a jamais semblé assez intéressant pour compenser la perte de la fraîcheur originelle. Comme je l'ai heureusement pressenti, avec ces Contes et récits métissés de Guyane, (sous-titrés L'homme mélangé, titre du premier conte mais aussi leitmotiv du recueil) la question ne se pose pas : même si ce recueil est paru (en 1998) dans la collection La légende des mondes dont j'avais parlé ici et , il s'agit bien de contes littéraires, de nouvelles merveilleuses qui ne prétendent pas faire référence à une tradition orale donnée, genre dans lesquels j'ai parfois eu de bonnes surprises (je ne compte pas celles de l'enfance,  bien plus déterminantes dans ma vie de lecteur). Ici, c'est plus qu'une bonne surprise : c'est une claque monumentale.

Didier Lemaire, "métro" tombé amoureux de la Guadeloupe et de la Guyane où il a enseigné les lettres, n'est pas seulement un prodigieux conteur, c'est un authentique styliste, on pourrait dire un poète (il a effectivement  écrit de la poésie, me souffle mon édition), qui sait faire chanter la langue, et pas seulement la langue française classique qu'il est censé enseigner, aussi le parler créole auquel il emprunte nombre de mots pour créer une langue à l'image du métissage qu'il espère. Par sa langue virtuose (je n'ai pas voulu écrire sa plume, tant l'oralité se fait sentir derrière ses mots), il nous plonge au coeur du légendaire de cette Guyane qu'il admire tant, où la réalité sociale s'entremêle aux rêves, et aux légendes (indiennes, africaines, créoles, mais aussi classiques : le conte Fatrasie avec cris, rire et râle d'un ara transpose le mythe d'Hercule dans une Guyane atemporelle où le époques, les figures historiques et légendaires se mélangent). Par sa  langue aussi, il exalte les idéaux humanistes et même à l'occasion libertaires (on sait de qui la Guyane fut la dernière destination) et sait plus d'une fois nous toucher droit au coeur,. A ce titre, à mes yeux, la plus grande réussite, la plus magnifique et la plus bouleversante nouvelle du recueil, la plus folle au niveau de l'écriture, peut-être la plus cruelle aussi, est Veillée à Royale, échappée onirique et utopiste de deux bagnards, le narrateur noir et son ami blanc, anarchiste et déserteur. Parfois le rêve seul, le merveilleux de cette Guyane, sert d'échappatoire à la brutalité du monde, comme dans le dyptique de la déesse Man Dilo, assez bouleversant lui aussi, mais se perdre dans ses rêves n'est pas vraiment une bonne solution, peut-être parce qu'il reste tant à construire avec ses semblables. Au-delà de l'onirisme et et de l'émotion, le recueil n'hésite pas non plus à faire rire, comme avec Kikivi cou coupé, revanche féministe sur les profs métro libidineux en mal d'amours exotiques.

On sort de ce recueil en état de transe, la tête emplie d'images, de couleurs, de mots, de légendes. Peut-être un chef-d'oeuvre oublié (et pour cause !) du merveilleux francophone.

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31 janvier 2017 2 31 /01 /janvier /2017 19:32

  Après L'Homme qui savait la langue des serpents et Les Groseilles de novembre, je poursuis mon exploration de la biblio de ce grand auteur estonien, avec un roman paru en ce début d'année, toujours aux éditions du Tripode, mais qui s'avère être le tout premier roman de l'auteur paru en Estonie (en 1999).

L'histoire de ce roman en est un lui-même : l'auteur avait décidé à l'origine un travail de recherche sur le théâtre en Estonie  au début du XXe siècle, et s'est retrouvé à raconter sous forme d'un roman fantaisiste, proche du réalisme magique, mêlant imagination et personnages réels, l'histoire de l'Estonia, le premier théâtre de langue estonienne.

Le narrateur, August, ancien membre de l'Estonia, raconte ses souvenirs...depuis sa tombe. Le théâtre qu'il a connu ressemble sans doute peu à son homologue réel, quand bien même certains de ses comédiens, j'ignore lesquels, auraient vraiment existé. C'est que cet Estonia abrite d'authentique créatures féériques d'un autre âge, celle du folklore estonien, voués à disparaître en ce début de XXe siècle (fées, sirènes, sorcières, revenant), et dont certaines sont d'ailleurs plutôt des enfants de créatures féeriques. Mais l'aspect fantastique est rien moins que certain dans le roman : il est presque toujours hors-champs ou réduit à des détails subtils, et on ne sait jamais ce qui est vrai dans le récit d'August, mieux, on ne sait jamais si celui-ci nous tromper sciemment, comme il le laisse entendre à plusieurs reprises jusqu'à la pirouette finale, ou est abusé lui-même, par l'alcool, la dépression ou les récits de seconde main. C'est là toute la profondeur du roman : une métaphore du métier de saltimbanque, qui mystifie ses spectateurs, puis, au moment de rédiger ses mémoires d'outre-tombe, ses lecteurs comme le fait, bien sûr, Kivirähk lui-même en piétinant la vérité historique. Des artistes qui trompent les contingences de la vie et de l'Histoire en un lugubre siècle qui s'annonce, et jusqu'à la mort elle-même, une mort qui ne peut que vouloir se venger, elle qui rôde autour du théâtre sous la forme d'un grand chien gris. Face au chien gris, il y a Erika, le grand amour d'August, et amenée à être le Papillon du titre, l'âme du théâtre, l'incarnation de sa légèreté face à la lourdeur sinistre du XXe siècle.

  Comme dans ses romans qui suivront, Kivirähk change en or tout ce qu'il touche et excelle dans un mélange d'humour burlesque, de tendresse et de cruauté. Le roman dégage une beauté, une mélancolie et une puissance indicibles, qui, jusque dans le thème de l'artiste trompe-la-mort, n'a pas manqué de me rappeler un autre auteur que j'admire, Francis Berthelot ; le style est moins virtuose (mais l'est quand même à sa façon : Kivirähk a notamment un art consommé de la métaphore / comparaison poétiques, que je ne me souviens pas avoir rencontré à ce point dans ses autres romans), mais dans ma bouche, la comparaison avec Berthelot est un sacré compliment. Kivirähk est peut-être le seul auteur qui, en l'espace de deux romans, aura été capable de me faire passer des larmes de rire aux larmes d'émotion.

Quand je dis que c'est un grand auteur à suivre...      

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27 janvier 2017 5 27 /01 /janvier /2017 17:13

Dans cet article, il sera moins question du film réalisé en 2007 par Gabor Csupo, qui a popularisé l'univers de Terabithia, que du roman dont il est adapté. Je ne m'interdis pas cependant de faire référence au film, que j'ai vu surtout dans l'optique de rédiger cette chronique en connaissance de cause, dont je n'attendais pas grand-chose, et qui m'a agréablement surpris.

  Le roman de Katherine Paterson risquerait de surprendre les mômes (et grand mômes) qui ont découvert l'univers de Terabithia par le film, qui lui-même devait, j'imagine, être plutôt surprenant pour un jeune fan de fantasy alléché par ce qu'on vendait comme le nouveau "Monde de Narnia", et découvrant avant tout un drame intimiste enfantin où l'aventure fantastique n'est pas l'enjeu principal. Le roman est très différent du blockbuster de fantasy riche en effets spéciaux en lequel les producteurs hollywoodiens ont tenté, avec plus ou moins de bonheur, de déguiser ce drame enfantin. Le sujet principal est un sujet réaliste : l'amitié de deux enfants esseulés, de milieu sociaux contrastés mais tous deux rejetés par leurs camarades, et qui s'inventent un pays imaginaire dont ils sont Roi et Reine. Mais non seulement le royaume de Terabithia est "décrit" d'un point de vue purement réaliste (le film, dans son choix, qu'on peut juger discutable autant qu'inévitable, d'épater le public avec des images merveilleuses, explicite fatalement la dimension fantastique : les deux enfants sont obligés de "voir" la même chose), non seulement il ne paraitra au lecteur que comme une cabane de planches au milieu des bois, mais de plus nous ne saurons quasiment rien de ce que les deux enfants imaginent. A la différence du film, on ne sait rien de Terabithia, de son peuple, des ennemis que combattent le Roi, la Reine et leur chien Prince Terrien. Cela n'intéresse pas Paterson : le roman est bien intimiste, une version pour la jeunesse de ce qu'on a nommé de notre côté de l'Atlantique, à une époque bien postérieure (le roman date de 1977) une "transfiction", ces textes à la limite entre la littérature de l'imaginaire et la littérature générale.

  Cette transfiction enfantine, qui porte des thèmes forts, a tout pour être un texte bouleversant, d'autant qu'il raconte une tragédie enfantine inspirée de la mort de la meilleure amie du fils de l'auteure. Et l'histoire parvient à faire effleurer l'émotion, même pour un lecteur adulte comme moi, pour peu qu'il parvienne à se replonger dans sa propre enfance et dans ses problèmes devenus ridicules avec le recul, dans cette époque si cruelle (innocence mon cul)  où le regard des autres est si important. Le roman aborde en outre d'intéressantes questions sociales et diffuse un anticonformisme agréable : s'il y a un choc des cultures de classe, les parents de Leslie et la professeur de musique dont Jess est amoureux sont davantage des hippies que des bourgeois bon teint, et les réflexions sur la religion sont surprenantes, rien moins qu'intégriste, chez une auteure d'éducation presbyterienne.   

  Le problème, c'est que l'écriture de Paterson n'est pas, mais alors pas du tout à la mesure de son sujet. Ce n'est pas qu'une question d'ornements littéraires : certes, la plume est assez lourde, perclus de traits infantiles et d'une irritante naïveté, mais à  à la rigueur, ce n'est pas trop grave. Ce qui l'est plus, c'est son incapacité à susciter l'émotion quand arrive la tragédie. Vu le côté biographique de celle-ci, il est impensable que l'auteure ne sache pas la douleur d'un enfant confronté à la mort de sa seule amie. C'est vraisemblablement d'une maladresse d'écriture qu'il s'agit, et c'est bien dommage, en plus de ne paraitre que plus indécent quand on sait la part de réalité du récit.

A la réflexion, je crois que cet aspect émotionnel passe beaucoup mieux en film. Contre toute attente, celui-ci est peut-être supérieur au roman, et ce n'est même pas du au délire visuel, intéressant et plutôt poétique (surtout dans la scène finale), mais superflu, davantage là pour vendre le film qu'autre chose (plus je vieillis, plus je reste de marbre face aux effets spéciaux modernes, dés qu'il ne s'agit plus des sublimes vieilleries artisanales à la Ray Harryhausen...comment ça vieux con ?). Intéressant à voir pour constater que même le blockbuster hollywoodien peut encore être intelligent et sensible (en tout cas pouvait encore l'être en 2007). Il peut aussi être intéressant de lire le roman, même si, en ce qui me concerne en tout cas, il laisse un arrière-goût d'échec.   

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25 janvier 2017 3 25 /01 /janvier /2017 16:47

Plus d'un an et demi après avoir terminé ce magnifique roman qu'est L'homme qui savait la langue des serpents, je découvre, avec beaucoup de retard, la parution en français, toujours aux éditions du Tripode, d'un autre roman  de l'estonien Andrus Kivirähk. Si Les Groseilles de novembre est paru un an après L'homme...en français, il lui est antérieure de sept ans en Estonie. Mais tout le style de l'auteur y est déjà.

  Comme L'homme..., Les Groseilles de novembre nous emmène dans le monde des légendes estoniennes. Mais ici il n'est pas question de l'époque de la christianisation, plutôt du mondes des contes populaires tel qu'on pouvait les récolter au XIXe siècle, un monde qui ressemble aux Pays Baltes du XVIIIe ou début XIXe siècle, quand le servage existait encore, mais qui ne correspond en réalité à aucune période historique. Dans ce monde, les paysans volent leurs seigneurs et accomplissent d'autre tâche surhumaines au moyen des kratts (le roman est sous-titré Chroniques de quelque détraquement dans la contrée des kratts), des génies volants fabriqués avec de vieux objets et animés grâce au Diable, un Diable si facile à duper en signant avec du jus de groseille au lieu de sang...Dans ce monde, on croise des esprits et autres créatures plus ou moins effrayantes à chaque coin de campagne et de forêt, et on peut y capturer des vaches marines. Ces figures du folklore estonien ne nous sont que très peu décrites, Kivirähk adopte le style concis des contes qui laisse les visions fantastiques à l'imagination du lecteur -qui à l'origine était plutôt un auditeur, d'ailleurs.

  Mais que raconte ce roman, au fait ? Eh bien, il ne faut pas s'attendre à une intrigue suivie : il s'agit d'une chronique d'un mois de novembre, à raison d'un chapitre par jour, dans un petit village estonien, des intrigues qui s'y entremêlent et des saynètes autonomes autour des même personnages. Sur cette chronique, Kivirähk tisse une farce paysanne très drôle, et même franchement hilarante à plusieurs reprises (je crois que c'est un des très rares livres, peut-être même le seul livre sans image, qui m'aura fait pleurer de rire). S'il est évident que l'auteur admire les folklore paysan de son pays (ce qui est tant mieux : je pense qu'il n'y a pas de bonnes parodies sans amour de l'original)  les paysans en prennent pour leur grade, avec leur bêtise, leur veulerie, leur cupidité, leur mesquinerie. Quelques rares personnages émergent du lot : Sander, le granger, puissant magicien qui doit sauver maintes fois la mise aux paysans, son pendant féminin la sorcière Minna, et quelques autres personnages féminins. Si Sander est sans conteste le cerveau du village, il n'en reste pas moins un homme pragmatique, un homme de la terre ; ainsi, le choc des cultures qu'il éprouve, lui et le plus naïf régisseur Hans, devant les élégants romans de chevalerie par lesquels un "kratt de neige" berce les rêveries d'amoureux transis du second, compte parmi les pages les plus drôles d'un roman qui n'en est pourtant pas avare. Transition facile, la double histoire de désir sans espoir de réciprocité (Liina pour Hans, Hans pour sa belle châtelaine), si elle est raconté avec le même humour burlesque que les autres péripéties villageoises, y apporte une touche de mélancolie tragique. Car il faut bien se l'avouer : si le roman est furieusement drôle, son humour est noir, grinçant, et n'en éviter que mieux la pantalonnade éculée.

  La confirmation de ce qu'Andrus Kivirähk est un très grand auteur à suivre. 

   

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18 octobre 2015 7 18 /10 /octobre /2015 16:11
Cycle Laurent Gaudé

Découverte fabuleuse à côté de laquelle je serai passé sans l'avis éclairé du camarade Patrice Lajoye, avec sa chronique de La Mort du roi Tsongor sur son blog Palabres éclectiques.

Découverte fabuleuse, donc, d'un auteur français à la plume admirable dont les deux livres que j'ai lu (La Mort du roi Tsongor, donc, suivi de La Porte des Enfers) prouvent que les œuvres littéraires dites "de l'imaginaire" publiées en collection de littérature blanche n'ont rien à envier à celles publiées dans des collection spécialisées, quoiqu'en disent les puristes. En effet ces deux romans pourraient tout à fait y être publié, surtout La Mort du roi Tsongor qui, comme le disait le blog suscité, serait appelé fantasy.

La Mort du roi Tsongor a en outre un grand mérite qui reste précieux dans notre fantasy encore ethnocentrée : il se passe dans un monde inspiré dans l'Afrique. Paradoxalement, le ton grandiose de l'histoire, avec notamment le vision de l'au-delà, puise davantage à la mythologie grecque, à la tragédie et à l'épopée homérique, ce qui n'a rien d'étonnant quand on sait que l'auteur est issu du théâtre.

Tsongor, roi du plus grand empire qui ait jamais existé et qu'il a a bâti lui-même, est sur le point de marier sa fille Samilia avec le prince des terres du sel, mais le même jour il doit mourir de la main de son serviteur Katabolonga, en vertu d'un pacte qui les lie depuis de longues années. Hélas, à ce moment très mal choisi, un autre prétendant vient revendiquer Samilia en vertu d'une promesse adolescente. Massaba, la capitale du roi Tsongor, sombrera dans des décennies de guerre dévastatrice, pendant que Souba, le plus jeune fils du roi, sera chargé par celui-ci de parcourir le monde pour bâtir sept tombeaux pour son père, et que Katabolonga veillera sur sa dépouille dont l'âme ne connaitra la paix qu'après le retour de Souba.

Difficile de rendre compte de l'éclat épique et le le poésie flamboyante de ce roman. La prose poétique de l'auteur, renversante malgré des phrases hachées qui sont le seul détail qui m'ait un peu gêné dans le livre (mais je pinaille), est à l'image de l'univers et des personnages, évoquant les textes anciens. Ceci est tout sauf empesé (n'en déplaise aux lycéens qui ont lancé, aux dernières épreuves du bac, une polémique d'une grande vacuité sur un autre texte de l'auteur), mais au contraire plein de vie et de fureur, une vie et une fureur très shakespeariennes finalement, et rempli d'images hallucinées et poétiques dont on retrouvera un pendant dans La Porte des Enfers.

Ce dernier est bien plus complexe à appréhender, et me donnera plus de matière à m'étendre. Dans ce roman paru six après le précédent, en 2008, Laurent Gaudé délaisse l'univers des grands mythes pour la ville de Naples dans un passé tout proche (entre 1980 et 2002), une région napolitaine que l'auteur connait manifestement par cœur et restitue avec brio. Matteo et sa femme Giulana ont perdu leur fils de Pippo, âgé de six ans, dans une fusillade. Leur vie est dévastée, à plus forte raison pour Giulana qui sombre peu à peu dans la folie. Puis Matteo rencontre par hasard quatre personnages insolites qui lui révèlent que le monde des morts existent et qu'on peut y descendre...parallèlement, nous suivons Pippo lui-même, revenu d'entre les morts et âgé d'une vingtaine d'année de plus.

Ce roman constitue un prodigieux exercice de corde raide. En effet, il est dans l'excès permanent, et notamment l'excès de pathos, qui en fait un roman incroyablement morbide. Il tente en outre un mélange très périlleux des genres et des registres, entre le roman psychologique très grave sur le thème du deuil et un côté très "roman populaire", que le premier chapitre (sur Pippo adulte) prépare déjà un peu, mais qui culmine à mi-parcours du roman dans la rencontre improbable de Matteo avec la troupes bigarrée et burlesque qui va l'amener aux Enfers. La seconde partie, emplies d'images dantesques du monde d'en-bas, contraste singulièrement avec la première plus "littérature blanche". Dans les derniers chapitres vient une scène dont la bizarrerie, sans doute inspirée par les récits mythique, semblerait ridicule chez un autre auteur. Et pourtant, par un miracle d'équilibre due à la prose de l'auteur, tout ceci fonctionne. La plume virtuose de Gaudé, ciselée au scalpel, débarrassée des tics de La Mort du roi Tsongor, fait aisément passer la pilule de la morbidité, rend naturel l'assemblage des deux parties et permet aux lecteurs, par l'art consommé du récit, de croire aux plus grosses énormités, comme une porte des Enfers à Naples même. Difficile, donc, de décrire la réussite de ce roman. A lire.

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29 août 2015 6 29 /08 /août /2015 21:44
A l'image du dragon, de Serge Brussolo

Une chronique qui fait suite à celle du film Les Enfants de la pluie, puisque celui-ci est inspiré de ce roman de Serge Brussolo, que j'ai lu presque dans la foulée, juste le temps de le recevoir par la poste.

Serge Brussolo et moi, c'est un peu l'histoire d'une rencontre manquée. Bien que son univers soit exactement fait pour moi, et que j'ai senti cela dés vingt ans avec la claque monumentale des recueils Vue en coupe d'une ville malade et Aussi lourd que le vent, je n'ai paradoxalement guère exploré son œuvre en dehors de ces deux recueils et de trois romans (Portrait du diable en chapeau melon dans la foulée, La Nuit du Bombardier et Ma vie chez les morts la bagatelle de sept ans plus tard). Il est certes possible que ces romans m'aient un peu déçu à des degrés divers (surtout Ma vie chez les morts), mais cela n'explique pas tout ; en fait, je crois qu'il n'y a pas d'avantage d'explication à cet état de fait qu'au fait général que j'abandonne nombres de lectures en cours de route sans raison bien nette, ce qui fait justement que ma première rencontre avec l'univers de Brussolo a avorté entre 14 et 15 ans et que je n'ai eu le sentiment de le découvrir qu'avec les deux recueils suscités.

Coup de bol, A l'image du dragon est sans aucun doute, n'en déplaise à une chronique archivée sur nooSFere et qui je trouve pinaille un peu, le meilleur roman de Brussolo que j'ai lu jusqu'à présent (pas le meilleur livre, les deux recueils suscités jouent encore dans une autre cour).

Comme de bien entendu, le roman est différent du film. Bien sûr, il est plus noir et même glauque, au point que j'ai été surpris de le voir se finir sur une fin ouverte porteuse d'espoir, même si Brussolo peut faire se terminer un roman de façon encore plus positive, par exemple, encore une fois, Ma vie chez les morts. La fable pacifiste, centrale dans le film, ne l'est pas dans le livre ou l'espoir de paix est expédié à la toute fin. Ce qui importe, plus que l'intrigue même, c'est ce qui est central chez Brussolo et qui parait forcément affadi dans un film grand public comme Les Enfants de la pluie, même si celui-ci à l'esthétique de Caza pour compenser : sa logique onirique, celle du du cauchemar plutôt que du rêve, sa faculté à pousser le délire dans ses derniers retranchements avec une logique implacable. La logique onirique passe avant la crédibilité et la rationalité : on se sait pas pourquoi les dieux-nains, dont la science génétique est à l'origine du peuple du soleil et du peuple de la pluie, ont créé une invention aussi tordue que les hydrovores, ces esclaves aux seins d'éponge qui protègent les premiers de l'humidité à la saison des pluies, quand des êtres dénués de conscience auraient suffi, mais on s'en fiche : tout ceci, je me répète, suit la pure logique du cauchemar, et il n'y qu'a qu'à goûter l'horreur que l'auteur développe à travers cette idée. La logique du délire prend à l'occasion une allure d'humour noir, par exemple devant le dégoût du peuple du soleil devant une chose aussi ordinaire pour nous que l'acte de boire, ou que la végétation.

Tout ceci serait laborieux si Brussolo n'avait une plume experte, toujours efficace, mais tantôt de façon plus directe, tantôt dans des envolées de prose poétique au service de ses visions hallucinées. La première description de la poussée de la végétation du point de vue du peuple du soleil, notamment, est un morceau de bravoure. J'avais complétement oublié que l'auteur pouvait à l'occasion avoir un style si virtuose.

Sans doute le haut du panier de l’œuvre gigantesque de Brussolo.

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27 août 2015 4 27 /08 /août /2015 16:19
Cycle laurent Genefort VI

Comme je le disais dans le précédent billet, j'ai entrepris de lire tout les romans que je n'ai pas lu (c'est à dire la majorité) du cycle des Portes de Vangk de Laurent Genefort, cet univers dont fait partie le cycle d'Omale. C'est d'ailleurs mes dernières lectures de ce cycle (des Portes de Vangk, je veux dire) qui m'ont procuré l'immense surprise de découvrir que le très beau roman Les Chasseurs de Sève, dont j'avais parlé dans mon tout premier billet Genefortien, se rattachait à cet univers, ce qui m'avais totalement échappé à la lecture, ne connaissant encore rien à l'univers des Portes de Vangk, au point que j'avais cru à une sorte de science-fantasy.

Avant de commencer les hostilités, salve de précédentes chroniques genefortiennes :

tak-tak-tak et tak.

J'ai souvent coutume d'exhumer de ma mémoire de vieilles lectures à la faveur de nouvelles qui leur sont liées. Ainsi, il y a un an, j'avais remis à plus tard ma chronique de Memoria, de sorte que je ne l'ai jamais rédigé. C'est l'occasion d'en parler maintenant, d'autant que mon souvenir n'est pas trop rouillé, même s'il va me falloir feuilleter le livre pour me souvenir des noms propres.

Dans ce roman paru en 2008 au Bélial, le narrateur, qui si je me souviens bien est anonyme, est le tueur à gage le plus cher des mondes humains, grâce à un artefact d'origine probablement Vangk qu'il promène avec lui et qui lui permet de transférer sa personnalité d'un corps à l'autre, ce qui aide ses missions, mais lui confère également une longévité exceptionnelle de près de cinq cent ans. Mais pas l'immortalité : le roman prend à contrepied ce mythe naïf en montrant comment les transferts de conscience usent la santé mentale du héros, lui donnant des crises de "cauchemar noir" de plus en plus fréquentes et fortes, au point qu'il perdra bientôt la raison s'il ne trouve un corps ou se fixer. Cette course contre la mort constitue le fil rouge du roman, car celui-ci, davantage qu'un roman justement, a la forme originale (surtout de nos jours) d'un fix-up de trois nouvelles, trois missions dont la dernière sera motivée par la quête principale, structure morcelée que vient encore compliquer les petits sketches que constituent les "crises de souvenirs" du cauchemar noir, occasion toute trouvées pour l'auteur de montrer son imagination débordante dans le domaine des mondes exotiques. Le plus intéressant et que ces trois missions sont ordonnées et constituent une descente aux enfers à travers des mondes de plus en plus glauques : d'abord Kuiper Prime, gangrené par la mafia, puis Ramanouri et sa société de caste ultra-rigide, et enfin Donovoï, république bananière qui mène un génocide d'une minorité ethnique. Un roman pas franchement joyeux, et dont pourtant la noirceur contraste singulièrement avec l'exotisme chatoyant de Genefort.

Maintenant, parler des nouvelles lectures va m'amener à aborder trois romans dont il est délicat de parler, car si j'en crois l'auteur dans une interview dans le numéro 58 de Bifrost, lue hier, ces romans l'embarrasse, et il est peut-être maladroit de ma part de les exhumer. Il s'agit tout simplement de ses trois premiers, parus au Fleuve Noir. Genefort considère son quatrième roman, Les Peaux épaisses, comme son premier roman correct, ce avec quoi je suis assez d'accord : il m'a fallu la lecture récente d'une chronique nooSFere pour me rappeler à quel point ce roman fourmille d'idées, notamment pour ce qui est des technologies, ce à quoi je n'avais pas rendu justice dans ma trop lapidaire chronique. Dans les trois premiers, l'univers est bien plus léger. Le Bagne des ténèbres (1988) raconte la révolte de l'infernale planète-bagne de Kro, Le Monde blanc (1992) le voyage survivaliste à travers la planète glaciaire Horrora de trois naufragés, dont l'arcologie, astéroïde habité ou vivent les deux premiers, a été détruite par des tueurs à la poursuite du troisième, Voss, hôte passager de l'arcologie, et enfin Elaï (1992 aussi) est le premier roman qui met en scène la planète Arago, qui sera la scène du roman du même nom, et ce premier roman du diptyque a l'intrigue la plus simplette des trois premiers de l'auteur, montrant des mercenaires voler un chargement d'uranium dans le but de ressusciter l'Elaï du titre, cité en ruine depuis l'arrêt de sa centrale nucléaire.

Les univers de ces romans, s'ils préfigurent les chatoyants univers ultérieurs de Laurent Genefort, ne leur rendent guère justice, car ils sont dans l'ensemble inconsistant. Cela se voit moins avec Kro dans Le Bagne des ténèbres, davantage avec Horrora qui n'a guère de profondeur ou avec l'Arago d'Elaï qui ressemble grosso modo à la terre du XXe siècle avec quelques plantes bizarres et une ou deux machines vaguement plus avancées. Elaï comporte en outre le désolant cliché du copain black qui se sacrifie, ce qui rajoute au côté simplet de l'intrigue.

Mais malgré tout, sans être passionné à l'excès par ces premiers romans, j'ai pris un plaisir certain à les lires -oui, même Le Monde blanc que l'auteur considère comme son pire livre- car ce sont de plutôt bons romans d'action et d'aventures, plutôt bien ficelé. A ma grande surprise, Le Bagne des ténèbres est mon préféré des trois, doté de véritables morceaux de bravoure épiques.

Elaï aura donc quand même permis à l'auteur, en 1993, toujours au Fleuve, d'écrire Arago, un roman bien plus abouti, son premier à être d'ailleurs remarqué, puisqu'il recevra le GPI en 1995. L'auteur approfondit le monde d'Arago, tellement que le diptyque formé avec Elaï paraît forcément bancal, surtout avec un personnage commun, Plaike, narrateur d'Elaï. Il place l'époque des deux romans, que séparent à peine une dizaine d'années, dans ce que les listes de romans de l'auteur dans les vieux Fleuve Noir appelle "L'intérrégne", l'époque ou les Portes de Vangk se sont fermé et ont isolé les mondes, les condamnant à régresser (Les Chasseurs de Sève se déroulerait également dans cet interrègne, bien qu'il s'agit plus probablement d'un autre interrègne, à moins qu'il y ait plusieurs exemplaires de Case, le robot récurrent dans tout un peu tout le cycle des Porte de Vangk et qui apparaît dans ces deux romans). L'intrigue est beaucoup plus complexe que celle d'Elaï, ce qui n'est pas difficile. On y suit deux expéditions amenées à converger ; l'une à bord d'un bateau atomique, remonte le fleuve Ereb vers les machines Yuweh (les fameux terraformeurs de mondes) qui renouvellent l'atmosphère de la planète mais menacent de tomber en panne ; l'autre s'aventure à bord d'une île volante, une ville suspendue à des ballons, à travers la grande faille où flottent ces villes, poursuivant une quête dont ils savent la vanité, celle d'un cœur humain artificiel qui pourrait se trouver dans un cimetière de navire, pour une pionnière cryogénisée depuis sept siècles.

L'intrigue, la plus ambitieuse de l'auteur jusqu'alors, est assez foutraque. L'auteur a tenté avec ce roman de multiplier les personnages, ce qui fait que certains ne jouent guère de rôle et n'apparaissent parfois que brièvement. Il est également difficile de voir où l'intrigue veux en venir, si ce n'est à conduire les personnages au fond de l'Enfer, mais somme toute, cette dernière obsession rend également le roman intéressant, rappelant des références pas du tout dégueu comme Au Coeur des ténèbres de Conard, Apocalyspe Now de Coppola ou Aguirre, la colère de Dieu d'Herzog (est-ce en référence à ce dernier film qu'un conquérant d'Arago porte le nom de Fitzcarraldo, évoquant les Conquistadors ?). Et bien sûr, l'effort accompli pour l'univers est à la démesure de celui accompli pour l'intrigue, portant en germe les futures univers de Genefort.

Je conclurais mon billet avec un court roman paru en 1997 chez un éditeur qui n'est pas le Fleuve Noir, principal éditeur de l'auteur à l'époque, mais l'éphémère maison SENO ; il s'agit de Typhon, un roman dont le seul résumé annonce une histoire passionnante au niveau du fond, loin d'un simple roman d'aventure. Dans ce roman, Jeremee Althus est un fabricant de religions que les multimondiales emploient pour rétablir l'ordre quand la révolte couve sur un monde. Typhon, c'est son fils, un instrument davantage qu'une vraie progéniture aimée, manipulé génétiquement et au corps truffé de nanotechnologies lui permettant d'accomplir des miracles. jusqu'au jour où, en mission sur le planète Rishèse, ils croisent la route d'une sorcière, Souria, et de sa fille Yami, capables elles aussi de miracles. Un roman au fond très riche, rappelant Dune, d'autant plus profond qu'il ne tombe pas dans le piège manichéen d'un indigénisme façon Avatar, la primitiviste Yami se montrant très cruel dans sa vengeance, conformément au cynisme des univers genefortiens. Un roman profond, donc, sans oublier, luxe suprême, d'être l'un des plus chatoyant des œuvres de jeunesse de l'auteur, plus que certains de ses romans plus purement divertissants. Il est court (à peine 160 pages) mais assez dense pour ne pas laisser sur sa faim.

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