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11 juillet 2017 2 11 /07 /juillet /2017 20:46

  Inculte comme je suis, je ne connaissais jusqu'alors Tahar Ben Jelloun que de nom. Un nom, qui, certes, me hantait depuis que j'en avais lu extrait de son oeuvre dans un manuel de français de collège, la condition idéale pour qu'un titre de roman ou un nom d'auteur me marque de façon indélébile, m'inspirant des envies de lectures à l'âge adulte (c'était le cas pour Le pays ou l'on arrive jamais d'Andre Dhôtel, et je pourrais également citer, non chroniqué sur ce blog, L'enfant noir de Camara Laye). Trouver Au Pays, l'un de ses romans récents (2009) pour une demie-cacahuète sur une brocante était l'occasion idéale. 

  Au pays conte l'histoire de Mohammed, un immigré marocain de la première génération, auquel, après une vie de labeur en usine, arrive le plus grand drame de son existence : la retraite, qui le laisse désoeuvré jusqu'à l'anéantissement. Une grande partie du roman (par ailleurs assez court), Mohammed le passe à méditer sur son passé, sur son sentiment d'être si peu en phase avec son époque. Mohammed est un personnage extrêmement complexe : il aime profondément l'Islam tout en en rejetant  des dérives fanatiques, mais il n'est pas non plus moderne, ses idées peuvent sembler réactionnaires. Il aime la France, le pays qui l'a accueilli, dont il n'a jamais transgressé les lois, mais il s'est toujours senti étranger dans ce pays dont il ne parle ni n'écrit la langue, dont il ne partage pas les valeurs. Il ne se sent bien que dans son pays natal, qu'il n'idéalise pas pour autant. Tout le contraire de ses enfants, qui sont entrés dans la modernité : entre eux et lui règne une incompréhension mutuelle, à l'exception de Nabile, le neveu trisomique que lui a confié sa soeur, enfant adorable, et peut-être de sa plus jeune fille, Rekya, elle aussi sur la voie de l'intégration, mais qui ne s'est pas encore brouillé avec son père.

Toute ses réflexions  sont contées dans un style naïf, qui épouse l'esprit d'un homme n'ayant pas eu accès à l'instruction. Faussement naïf, faudrait-il dire, car le style est plus éloquent qu'il n'y paraît de prime abord, et s'autorise par ailleurs des effets étranges mais séduisants, comme cette hésitation entre première et troisième personne, ou ces dialogues qui ne sont pas annoncés comme tels (généralement plutôt des monologues, en fait).        

  Dans l'esprit désoeuvré de Mohammed, esprit fondamentalement rêveur, germe bientôt un rêve fou, qui redonne un sens à sa vie qu'il se met en tête de réaliser, un rêve constitue un défi à ce que nos sociétés occidentales ont admis comme étant le sens de l'Histoire : créer un "regroupement familial" à l'envers, de l'autre côté de la Méditerranée, dans une maison gigantesque censé accueillir toute la famille. La réalisation de ce rêve fait glisser le roman, certes ancré dans une réalité sociale tout ce qu'il y a de plus terre à terre, mais déjà volontiers onirique, vers l'insolite, puis carrément vers le fantastique, registre clairement affiché dans la toute fin. Les réflexions de l'auteur sur le rapport entre modernité et tradition prennent mènent vers une conclusion troublante qui en déconcertera  plus d'un, et qu'on ne peut pourtant pas, je pense, accuser d'être réactionnaire : le parcours de l'auteur, bien intégré dans l'intelligentsia française, le dément, et ses réflexions, à travers son fascinant personnage, sont trop complexes pour qu'on en titre une conclusion si facile. C'est cette ambiguité  qui rend le roman si passionnant.

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