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11 juillet 2017 2 11 /07 /juillet /2017 20:46

  Inculte comme je suis, je ne connaissais jusqu'alors Tahar Ben Jelloun que de nom. Un nom, qui, certes, me hantait depuis que j'en avais lu extrait de son oeuvre dans un manuel de français de collège, la condition idéale pour qu'un titre de roman ou un nom d'auteur me marque de façon indélébile, m'inspirant des envies de lectures à l'âge adulte (c'était le cas pour Le pays ou l'on arrive jamais d'Andre Dhôtel, et je pourrais également citer, non chroniqué sur ce blog, L'enfant noir de Camara Laye). Trouver Au Pays, l'un de ses romans récents (2009) pour une demie-cacahuète sur une brocante était l'occasion idéale. 

  Au pays conte l'histoire de Mohammed, un immigré marocain de la première génération, auquel, après une vie de labeur en usine, arrive le plus grand drame de son existence : la retraite, qui le laisse désoeuvré jusqu'à l'anéantissement. Une grande partie du roman (par ailleurs assez court), Mohammed le passe à méditer sur son passé, sur son sentiment d'être si peu en phase avec son époque. Mohammed est un personnage extrêmement complexe : il aime profondément l'Islam tout en en rejetant  des dérives fanatiques, mais il n'est pas non plus moderne, ses idées peuvent sembler réactionnaires. Il aime la France, le pays qui l'a accueilli, dont il n'a jamais transgressé les lois, mais il s'est toujours senti étranger dans ce pays dont il ne parle ni n'écrit la langue, dont il ne partage pas les valeurs. Il ne se sent bien que dans son pays natal, qu'il n'idéalise pas pour autant. Tout le contraire de ses enfants, qui sont entrés dans la modernité : entre eux et lui règne une incompréhension mutuelle, à l'exception de Nabile, le neveu trisomique que lui a confié sa soeur, enfant adorable, et peut-être de sa plus jeune fille, Rekya, elle aussi sur la voie de l'intégration, mais qui ne s'est pas encore brouillé avec son père.

Toute ses réflexions  sont contées dans un style naïf, qui épouse l'esprit d'un homme n'ayant pas eu accès à l'instruction. Faussement naïf, faudrait-il dire, car le style est plus éloquent qu'il n'y paraît de prime abord, et s'autorise par ailleurs des effets étranges mais séduisants, comme cette hésitation entre première et troisième personne, ou ces dialogues qui ne sont pas annoncés comme tels (généralement plutôt des monologues, en fait).        

  Dans l'esprit désoeuvré de Mohammed, esprit fondamentalement rêveur, germe bientôt un rêve fou, qui redonne un sens à sa vie qu'il se met en tête de réaliser, un rêve constitue un défi à ce que nos sociétés occidentales ont admis comme étant le sens de l'Histoire : créer un "regroupement familial" à l'envers, de l'autre côté de la Méditerranée, dans une maison gigantesque censé accueillir toute la famille. La réalisation de ce rêve fait glisser le roman, certes ancré dans une réalité sociale tout ce qu'il y a de plus terre à terre, mais déjà volontiers onirique, vers l'insolite, puis carrément vers le fantastique, registre clairement affiché dans la toute fin. Les réflexions de l'auteur sur le rapport entre modernité et tradition prennent mènent vers une conclusion troublante qui en déconcertera  plus d'un, et qu'on ne peut pourtant pas, je pense, accuser d'être réactionnaire : le parcours de l'auteur, bien intégré dans l'intelligentsia française, le dément, et ses réflexions, à travers son fascinant personnage, sont trop complexes pour qu'on en titre une conclusion si facile. C'est cette ambiguité  qui rend le roman si passionnant.

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1 mars 2017 3 01 /03 /mars /2017 15:44

 

 

  J'avais déjà parlé de Bérengère Cournut il y a la bagatelle de six ans, à propos de son remarquable roman surréaliste L'écorcobaliseur hommage à Henri Michaux qui n'oubliait pas de développer un style personnel. A l'époque, dans la foulée, j'avais lu la nouvelle / poème en prose Nanoushkaïa édité chez l'Oie de Cravan, mais je n'avais pas jugé opportun de rédiger une chronique sur un texte aussi court. Ma manie des "cycles" de chroniques va me permettre de réparer ça, car dans le mois qui vient de s'écouler, je suis piqué de finir de lire toute la bibliographie de cette grande dame de la littérature française contemporaine, soit deux nouvelles, un court recueil et deux roman, dont son tout récent triomphe critique, Née contente à Oraibi.

Commençons par Nanoushkaïa (2009) et Wendy Ratherfight (2014), les deux nouvelles / poèmes en prose parus chez l'éditeur québecois de poésie l'Oie de Cravan, sous forme des ravissants petits livres cousus main (et donc hors de prix, surtout pour des livres aux pages non coupés) de la collection Fer et rouille. Deux nouvelles racontant chacun les aventures de l'héroïne dont ils portent le titre : Nanoushkaïa transporte un orme de verre à travers l'immense pays d'Alaskaïa tout ne tricotant un renard, et fait des rencontre extraordinaire, et il arrive des choses tout aussi extraordinaire à Wendy Ratherfight au cours de ses deux voyages, l'un en Belgique, avec trois fins alternatives, l'autre aux Amériques. Les deux textes valent le détour, mais Nanoushkaïa est le plus saisissant, le plus emplis de belles images, même si parfois inquiétantes.

  On retrouve un peu l'esprit de ces nouvelles dans le recueil Schasslamitt et autres contes palpitants, paru en 2010 en coédition chez les deux éditeurs traditionnels de Bérengère Cournut, Attila et l'Oie de Cravan, l'un se chargeant de l'édition française, l'autre de l'édition québecoise. Un livre que ,j'ai pour ainsi dire lu, lançant ainsi mon cycle de lecture, pour sa quatrième de couverture et sa dernière phrase, parlant des contes : "Lisez-les à hautes voix, il vous transformeront en oie."  Le recueil est court et les histoires le sont également, la plupart ne font qu'une page ou deux. Leur teneur en délire est variable, allant du surréalisme complet (mais ou un fil d'histoire apparait toujours) au décalage plus subtil de la réalité. Difficile à chroniquer, autant que les nouvelles précédentes (et plus sans doute que les deux romans qui vont suivre), mais à lire si vous aimer les récits plein de folie douce.

On attaque donc le plat de résistance avec deux romans. Le premier, Palabres, paru chez Attila en 2011 (et depuis, réédité, comme Schaslamitt, chez le Nouvel Attila, l'une des deux branches issues de le scission dédites éditions Attila), n'est pas officiellement un roman de Bérengère Cournut, car son coauteur Nicolas Tainturier et elle-même se sont inventé un alter ego, l'auteur sud-américain Urbano Moacir Espédité, dont ils prétendent avoir traduit le roman du "portugnol" (dialecte hybride hispano-portuguais dont j'ai eu la grande surprise d'apprendre qu'il existait réellement en Amérique du Sud, même s'il est peu probable qu'il nous ait offert une littérature écrite). Les éditons Attila poussent très loin ce délire, comparable à celui de J'irai cracher sur vos tombes prétendument écrit par Vernon Sullivan et traduit de l'anglais par Boris Vian.

Palabres commence dans l'Allemagne nazie en 1937, quand un immigré italien vivant de trafics, Rosario, apprend que Milla, sa dernière compagne de bordel, à la beauté ravagée par la drogue, descend d'un peuple fabuleux d'Amérique du Sud, les Farugios. Germe lors dans on esprit une idée farfelue: monter un commerce matrimonial à destination des allemands, que pourraient intéresser ces magnifique femmes rousses répondant aux critères de la race aryenne. Rosario enlève donc Milla et l'emmène avec Hirsute von Spree, le fils de la maquerelle, sur un bateau de l'armée française, dans une grand aventure à la recherche des Farugios.

Ceux-ci, au cours de leurs migrations forcées du Nord au Sud, ont assimilés les langues des autres peuples, et la langue hybride qui en résulte, incompréhensible pour tout autre (et qui fait écho à la situation complexe des personnages, le thème du mélange linguistique structurant le roman, jusque dans...la biographie imaginaire d'Urbano Moacir Espédité !) est capitale pour eux, car toute leur société est fondée sur le culte du Verbe, qui en régit les moindre aspects. Au moment ou Rosario  et ses compagnons débarquent, les Farugios sont en guerre civile avec leurs voisins guardanais.

Palabres est un roman qui ne ressemble pas aux précédents de Bérengère Cournut. Parodie de roman d'aventure, il joue du grotesque et même du registre bouffon, et n'hésite pas à verser dans le graveleux et le mauvais goût. Mais on ne peut en aucun cas le résumer à cet aspect : d'abord, il y a une vraie création d'univers dans ce roman, certes complétement délirant (la façon tirée par les cheveux dont les auteurs justifient  qu'un corps expéditionnaire napoléonien soit envoyés au Mexique par la France en 1937 est un grand moment) mais plus structuré qu'il veut bien lui-même nous le faire croire ; ensuite, ce roman possède un véritable fond, ils s'agit d'une fable sur les totalitarismes. La presque utopie des Farugios (qui n'est pas exempte toutefois d'aspect absurdes et étouffants), oublie son culte du langage et sombre dans la barbarie totalitaire, après avoir fait espéré une révolution, mais dans la main avec le peuple guardanais, tandis qu'un totalitarisme plus moderne se profile à l'horizon. Bref, un roman aux nombreux niveau de lecture, et même pas seulement drôle.

Enfin, le dernier succès de Bérengère Cournut, signé sous son vrai nom cette fois, Née contente à Oraibi, paru cette année chez le Tripode, l'autre branche issue de la scission des éditions Attila.

Dans ce livre, Bérengère Cournut fait tabler rase ses livres précédents et de leur héritage surréaliste pour se lancer dans un défi de taille : elle qui a passé un an au milieu du peuple Hopi, en Arizona, elle se glisse dans la peau d'une jeune indienne de ce peuple, laquelle nous raconte, à la première personne, son histoire de la naissance à l'orée de l'âge adulte. Et le défi est relevé haut la main : on oublie totalement que ce roman est sorti de l'esprit d'une auteure française, et on a l'impression que c'est réellement la jeune Tayatitaawa, du village d'Oraibi, qui nous raconte son histoire et le monde dont elle est issu, ses rites, ses mythes, ses sociétés secrètes. Ce voyage a pour fil rouge  le parcours initiatique de Tayatitaawa, qui a perdu son père très jeune, et qui depuis souffre de cauchemar et de douleurs qui la paralysent. Elle consultera un homme-médecine, sorte de chaman, et voyagera jusque dans le monde des morts, faisant flirter le roman avec le fantastique, même si tout peut s'expliquer à l'aune du rêve et de la transe chamanique, et offrant nombre de vision splendides. Ce roman réduit en miette tous les clichés sur les société "premières", montrant qu'on peut y vivre heureux et que les problème sociaux (ici, il est beaucoup question du harcèlement sexuel, on dirait chez nous harcèlement de rue)  peuvent se rencontrer dans nos société occidentales. Malgré ma tendresse pour les délires surréalistes de l'auteure, force m'est de reconnaitre ce roman comme son chef-d'oeuvre.   

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1 février 2017 3 01 /02 /février /2017 21:40

  Evénement de la rentrée littéraire 2016, le premier roman de Gilles Marchand (auteur à ne pas confondre avec le réalisateur du même nom), paru aux excellentes éditions Aux Forges de Vulcain, déjà éditeur entre autre des romans de William Morris dont j'avais déjà parlé ici ou là, me faisait de l'oeil depuis sa sortie, surtout avec la perspective d'un roman affilié au surréalisme.

Paris, 1988. Le narrateur du roman, comptable discret et assez solitaire qui va sur ses 47 ans, passe ses soirées dans le bistrot de la belle Lisa, qu'il aime en secret sans forcément chercher à concrétiser cet amour, en compagnie de deux autres amis fidèles, Sam et Thomas. Mais le narrateur a un secret douloureux : une cicatrice qu'il garde sans cesse dissimulée derrière une écharpe, une cicatrice  qui lui a infligé l'Histoire avec un grand H, bien plus cruelle que les petites histoires qui consolent le coeur comme celle que lui racontait son grand-père. Et voilà que, ses trois amis le pressant de raconter son passé dont ils ignorent tout, le narrateur se met à table, mais au lieu de raconter frontalement le drame qui a foudroyé son enfance, il se met à tergiverser et à raconter ses souvenirs et les histoires extraordinaires de son grand-père rêveur, Pierre-Jean. Des histoires qui attirent de jour en jour de plus en plus de monde dans le bar. A cette intrigue déjà passablement surréaliste, s'ajoute des intrigues parallèles qui le sont encore plus, telles les lettres frappadingues que Sam reçoit de sa mère décédée, un orchestre tzigane poursuivi par un python, où, preuve remarquable que l'auteur sait enchanter avec tout et n'importe quoi, une intrigue très drôle et poétique  autour des...sacs poubelles qui s'accumulent dans le hall de l'immeuble du narrateur depuis le décès de la concierge. Le tout au son des Beatles dont la musique hante les pages du récit. Tous ces enchantements, dont on peut douter de la véracité (mais le principe de véracité a-t-il un sens dans un roman ?), se révéleront avoir un sens lié aux souvenirs douloureux que l'Histoire a marqué sur le visage du héros.

  Une bouche sans personne (titre emprunté à un poème de Jean Tardieu, dont le titre, mentionné avec les mentions de copyright à l'intérieur de la couverture, permet déjà de deviner de quel drame historique il s'agit. Pour spoiler juste un tout petit peu, il s'agit du massacre d'Oradour) est un roman qu'on referme à regret. C'est très drôle, d'un humour burlesque mêlé de merveilleux poétique qui n'est pas sans rappeler Boris Vian, le style semble à première vue naïf, mais il n'a que l'apparence de la naïveté, car il traite avec brio, avec les armes efficaces du rire et de l'imagination, meilleurs remparts contre la barbarie, d'un sujet douloureux lié aux pages les plus sombres de notre histoire. La réussite du roman est presque totale : il évite la pathos pendant sa plus grande partie, mais un peu moins au moment d'évoquer le Drame. Mais cette fin un peu ratée (bon, qui aime bien châtie bien, les toutes dernières pages rattrapent le coup, et il y a tout ce qui précède) n'ôte pas sa saveur unique à ce merveilleux roman.    

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31 janvier 2017 2 31 /01 /janvier /2017 19:32

  Après L'Homme qui savait la langue des serpents et Les Groseilles de novembre, je poursuis mon exploration de la biblio de ce grand auteur estonien, avec un roman paru en ce début d'année, toujours aux éditions du Tripode, mais qui s'avère être le tout premier roman de l'auteur paru en Estonie (en 1999).

L'histoire de ce roman en est un lui-même : l'auteur avait décidé à l'origine un travail de recherche sur le théâtre en Estonie  au début du XXe siècle, et s'est retrouvé à raconter sous forme d'un roman fantaisiste, proche du réalisme magique, mêlant imagination et personnages réels, l'histoire de l'Estonia, le premier théâtre de langue estonienne.

Le narrateur, August, ancien membre de l'Estonia, raconte ses souvenirs...depuis sa tombe. Le théâtre qu'il a connu ressemble sans doute peu à son homologue réel, quand bien même certains de ses comédiens, j'ignore lesquels, auraient vraiment existé. C'est que cet Estonia abrite d'authentique créatures féériques d'un autre âge, celle du folklore estonien, voués à disparaître en ce début de XXe siècle (fées, sirènes, sorcières, revenant), et dont certaines sont d'ailleurs plutôt des enfants de créatures féeriques. Mais l'aspect fantastique est rien moins que certain dans le roman : il est presque toujours hors-champs ou réduit à des détails subtils, et on ne sait jamais ce qui est vrai dans le récit d'August, mieux, on ne sait jamais si celui-ci nous tromper sciemment, comme il le laisse entendre à plusieurs reprises jusqu'à la pirouette finale, ou est abusé lui-même, par l'alcool, la dépression ou les récits de seconde main. C'est là toute la profondeur du roman : une métaphore du métier de saltimbanque, qui mystifie ses spectateurs, puis, au moment de rédiger ses mémoires d'outre-tombe, ses lecteurs comme le fait, bien sûr, Kivirähk lui-même en piétinant la vérité historique. Des artistes qui trompent les contingences de la vie et de l'Histoire en un lugubre siècle qui s'annonce, et jusqu'à la mort elle-même, une mort qui ne peut que vouloir se venger, elle qui rôde autour du théâtre sous la forme d'un grand chien gris. Face au chien gris, il y a Erika, le grand amour d'August, et amenée à être le Papillon du titre, l'âme du théâtre, l'incarnation de sa légèreté face à la lourdeur sinistre du XXe siècle.

  Comme dans ses romans qui suivront, Kivirähk change en or tout ce qu'il touche et excelle dans un mélange d'humour burlesque, de tendresse et de cruauté. Le roman dégage une beauté, une mélancolie et une puissance indicibles, qui, jusque dans le thème de l'artiste trompe-la-mort, n'a pas manqué de me rappeler un autre auteur que j'admire, Francis Berthelot ; le style est moins virtuose (mais l'est quand même à sa façon : Kivirähk a notamment un art consommé de la métaphore / comparaison poétiques, que je ne me souviens pas avoir rencontré à ce point dans ses autres romans), mais dans ma bouche, la comparaison avec Berthelot est un sacré compliment. Kivirähk est peut-être le seul auteur qui, en l'espace de deux romans, aura été capable de me faire passer des larmes de rire aux larmes d'émotion.

Quand je dis que c'est un grand auteur à suivre...      

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18 avril 2016 1 18 /04 /avril /2016 22:23

Une lecture d'un soir qui fait suite à ma relecture du magnifique L'Autre rive du même auteur, que je pensais chroniquer avant de découvrir que je l'avais dejà fait il y a quelques années.

 

Résidence dernière, petit livre paru chez un éditeur qui m'était totalement inconnu, les éditions des Busclats, autant dire que j'avais toutes les chances de passer à côté si je ne l'avait trouvé par hasard en chinant, est un recueil de nouvelles fantastiques écrites entre 2007 et 2009 et qui ont en commun le thème des écrivains en résidence. Par ailleurs le point commun est encore plus évident par le fait que les résidences d'auteurs se ressemblent beaucoup d'une nouvelle à l'autre : il s'agit toujours d'antiques châteaux à la campagne, cadre propice s'il en est au fantastique (lequel n'en est pas cliché pour autant, bien au contraire), et qui parle particulièrement à mon propre imaginaire.

Le montreur de sphinge, qui ouvre le recueil, nécessite probablement plusieurs lectures pour être appréciée pleinement. A chaud, comme ça, je n'ai pas bien saisi le rapport entre la première partie de la nouvelle, où le narrateur écrivain est abandonné à lui-même dans sa résidence et livré à ses fantasmes amoureux, et la dernière, la plus fantasque, la rencontre avec le montreur de sphinge du titre. En attendant d'avoir assez médité sur la symbolique de la nouvelle, rien ne m'a empêché d'un goûter l'ambiance. C'est des trois, le texte le plus proche de L'Autre rive, la "transfiction" par excellence, où le fantastique a les deux pieds dans la glèbe, pour reprendre une expression de Francis Berthelot à propos de l'auteur.

Les miroirs ferment mal (ce titre !) est d'un fantastique plus classique, avec la belle idée d'un miroir fermé par une grille pour empêcher sa dangereusement séduisante hôtesse de s'échapper. Un peu plus classique, peut-être, mais non seulement l'idée est originale, mais la nouvelle s'amuse avec les clichés du fantastique, genre sur lequel disserte le héros écrivain de la nouvelle.

Enfin, la nouvelle éponyme du recueil développe, à travers ces écrivains vieillissants, dont les héros Janvier et Septembre, envoyé sans ménagement vers une destination qu'ils ne connaissent pas, un absurde inquiétant et grinçant qui n'est pas sans rappeler Kafka (je me demande même s'il n'y est pas fait référence à La colonie pénitentiaire, mais je n'ai pas lu cette dernière nouvelle), avec une fin d'inspiration plus surréaliste et d'une délicieuse poésie lugubre.

Évidement, ce très beau recueil ne serait rien sans la plume de Châteaureynaud, qui n'a peut- être pas le sens de la formule aussi ravageur que dans L'Autre rive, mais déploie malgré tout une fort belle plume pour de fort belles histoire et de fort belles ambiances.

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27 mars 2016 7 27 /03 /mars /2016 18:12
Les Exploits d'Engelbrecht, de Maurice Richardson

Quoi de mieux pour tirer mon blog de ses quatre mois de sommeil que de chroniquer un texte qui se réclame explicitement d'une de mes vieilles passions, le surréalisme ?

L'anglais Maurice Richardson a créé le personnage d'Engelbrecht dans les pages du journal Liliput entre 1946 et 1950. Depuis, cette série de nouvelles a plusieurs fois sombré dans l'oubli avant d'être redécouverte ; ce ne sera pas le dernière fois de ce côté-ci de la Manche, car l'édition du Passager du Nord-ouest (j'ignore s'il y a eu d'autres traductions françaises auparavant) est déjà épuisée. Dommage pour cette excellent travail de découvreur auquel, outre une introducution d'un certain James Cawthorn, la postface de Michael Moorcock et de nombreuses illustrations apporte une plus-value certaines.

Engelbrecht est un boxeur nain qui appartient au club des sportsmen surréalistes, club où des personnages imaginaires côtoient des personnalités comme Salvador Dali lui-même. Une seule nouvelle, sans doute la meilleure, nous montera ses talents de boxeurs, à la faveur d'un combat contre une horloge comtoise. Engelbrecht excelle dans d'autres sports, comme la chasse à l'Homme ou aux sorcières, la pêche aux monstres des abysses, le golf sur un parcours étendu au monde entier, le catch contre le Kraken, la course hippiques sur toutes les montures légendaire de l'Histoire et de la mythologie, le rugby dont il disputera la coupe universelle contre l'équipe de Mars avec une équipe rassemblant toute l'humanité (cette dernière idée n'est guère exploitée dans la nouvelle Le jour où nous jouâmes contre Mars, je dois dire). Mais il excelle aussi au jeu d'échec et se pique aussi d'art, devenant mécène de l'opéra canin ou semant le désordre au théâtre végétal où les pièces durent des mois, des années voire des millénaires (une autre des meilleures nouvelles). Il se piquera même à l'occasion de politique, comme s'il s'agissait d'un sport comme un autre, se livre parfois à des activités moins bonnes pour la santé comme faire la tournée des bars pour machine en compagnie du Cerveau Mécanique, et vit même une histoire d'amour malheureuse avec la petite-fille de l'Horloge Comtoise qu'il a terrassé. .

On le voit, cette série de nouvelles est particulièrement inventive et déjantée. On peut compter sur Richardson pour ne pas limiter chaque nouvelle à l'idée de départ mais pour l'exploiter à fond, donnant chaque fois un récit très rafraichissant, très drôle et très rythmé (pour le rythme, même Ballard le dit, c'est donc que c'est vrai), rythmé un peu comme un récit sportif finalement, (le moindre exploit de Richardson n'est pas de m'avoir fait adhérer à des pastiches de récits sportifs, moi qui suit allergique au sport). Et ce même si, trait fondamental de la série qui pourrait rebuter certains mais m'a plutôt plu et fait pour moi la force drôlatique de cette œuvre, c'est ultra-référentiel, à tel point que l'édition du Passager du Nord-ouest fourmille de notes sur des points de détail parfois totalement obscurs pour le public de ce côté-ci de la Manche, qu'il s'agisse de références historiques, littéraires ou mythologiques, de jeux de mots sur des vers de poètes ou de références à la politique de l'époque ou, bien entendu, au sport. Les illustrations elles-même, confiées à plusieurs dessinateurs, se montrent référentielles, inventant des tableaux de Goya et de Gustave Doré censées se trouvé dans les archives du club des sportsmen surréalistes. Sur l'originalité de cette série, on peut aussi noter que l'auteur a de la suite dans les idées, des traits sont récurrents d'une nouvelle à l'autre, tels ces exploits sportifs qui semblent durer des siècles.

Une très belle curiosité à découvrir.

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8 décembre 2015 2 08 /12 /décembre /2015 19:45
Abime du Rêve, de Francis Berthelot

Depuis le temps que je l'attendais celui-là ! Abime du Rêve le dernier tome du merveilleux cycle de Francis Berthelot, le Rêve du Démiurge, est enfin sorti le mois dernier, plus de quatre ans après le précédent. Par la même occasion, un bonheur n'arrivant jamais seul, l'ensemble du cycle est en cours de réédition en trois tomes d'intégrale en coédition entre le Bélial et Dystopia, également éditeur de cet Abîme du Rêve, sorti dans un tome séparé en même temps que le premier tome d'intégrale afin de ne pas frustrer les fans fidèles qui comme moi ont réussi à suivre la série malgré son parcours éditorial chaotique. Après un tel chemin de croix, ce merveilleux cycle va enfin pouvoir trouver le lectorat qu'il mérite !

Pour mémoire, j'avais passé en revue les sept premiers romans du cycle dans mon long article sur l'auteur, et chroniqué depuis l'avant dernier, Carnaval sans Roi.

Ceux qui sont un tout petit peu au courant de la vie privée de l'auteur et de ses difficultés savent que ce roman été accouché dans la douleur. J'ai même vu celui-ci qualifier sur les réseaux sociaux le manuscrit sur lequel il travaillait de "pensum", ce qui pouvait faire peur. Eh bien, aussi objectif que je puisse être avec l'un des grands dieux de mon panthéon littéraire, il n'y avait guère de crainte à avoir !

Comme l'annonçait l'auteur depuis quelques années, l'intrigue du Rêve du Démiurge lui-même est finie depuis l'avant-denier roman, Carnaval sans Roi, et le neuvième et dernier roman, Abime du Rêve montre les personnages du cycle qui viennent visiter l'auteur (abime, mis en abyme, vous me suivez ?). Pas vraiment Francis Berthelot, mais son double de fiction, Ferenc Bohr, auteur d'un cycle renommé Le Rêve arborescent et dont les titres de romans sont également un peu différents. Le sort du Rêve arborescent est un peu différente de celle de notre Rêve du Démiurge : il n'a pas connu une histoire éditoriale aussi chaotique puisque les huit romans parus au moment au débute l'intrigue, en 2006, l'ont été chez un seul éditeur, Luminaire. Mais le rachat de cette dernière maison, sa mise sous tutelle de businessmen butés met en péril l'avenir du cycle. C'est sur ce contexte que vont jouer les créatures de Ferenc Bohr, qui ont trouvé le moyen, grâce au pouvoir du génie du théâtre Mélusath et de son pendant, la maléfique Bran Hadès, de sortir des Limbes de la Fiction pour visiter notre monde. D'un côté, les "méchants", des personnages que Ferenc Bohr a dépeint comme des dictateurs (Fercaël, Bran Hadès et tous leurs sbires respectifs) et qui brûlent de se venger de ces "calomnies", veulent à tout prix faire disparaître cet univers et ont tout intérêt à ce que le cycle soit envoyé au pilon, outre que cela les vengera en poussant le fragile Ferenc Bohr au suicide. De l'autre, les alliés de Ferenc Bohr. Ils joueront sur le procès que deviennent littéralement les tractations autour du cycle chez l'éditeur, ou Lionel Herqueur, directeur de la collection Aporia, direction d'imaginaire qui publie le cycle, est l'avocat, la nouvelle directrice littéraire, Marie-Eve le Régent, est procureur et le nouveau directeur, le détestable Séverin Carmelecq, est juge. Mais les être de fictions ont également bien d'autres façon d'agir dans le monde réel, particulièrement les méchants, qui sont capable de tuer. C'est là que l'intrigue de Francis Berthelot se montre très inventive et fourmille d'excellentes idées comme les "réalasers" ou l'intoxication aux lettres.

C'est un plaisir de retrouver ce mélange ovniesque de roman populaire plein d'humour, d'un "merveilleux noir" moins pop car influencé par le surréalisme, et des plus audacieuses expérimentions formelles. Entre la légèreté pop et l'expérimentation, Francis Berthelot ne choisit pas. Au titre des trouvailles formelles, ont retrouve la structure du roman à l'image d'une symphonie qui travers tout le cycle, ainsi que les passages théâtraux qu'on trouvait déjà dans Le Petit Cabaret des Morts (ou plutôt devrait-on dire Le Castelet des spectres, du titre de sa mis en abyme dans ce roman-ci ?) et qu'on aurait du trouver dès le premier roman, L'ombre d'un reitre, pardon, L'ombre d'un soldat (dites, les gensses qu'ont lu le premier tome d'intégrale, est-ce qu'on y trouve ces passages théâtraux ?). Ces derniers passages, qui occupent un chapitre sur trois, au didascalies pas du tout théâtrales dans leur luxuriance, mettent en scène ce qui se trame dans les Limbes de la Fiction, tandis que les deux autres chapitres racontent les aventures de Ferenc Bohr, alternativement à la première net à la troisième personne, ce qui demande un temps d'accoutumance mais s'avère du plus bel effet. On retrouve l'excellence de l'auteur pour l'art pourtant difficile du jeu de mot, à travers les tirades alcoolisées de Tom-Boulon (très bonne idée de tirer ce personnage de la tombe !) ou les phrases en écriture automatiques très bien intégrées dans l'intrigue selon un procédé dont je vous laisse la surprise mais qui rappelle de précédentes heures de gloire dans le cycle. Et de manière générale, l'auteur a toujours autant le sens de la formule. Le très douloureux climax final compte sans doute parmi les plus belles pages du cycle.

Ce roman-ci, s'il est un peu moins fou que d'autres du Rêve du Démiurge au niveau de l'imaginaire, est en revanche l'un des plus profonds, de par sa réflexion sur l'Art et son éloge de l'imaginaire face à l'obsession du réalisme plan-plan. En cela, il est parfait pour conclure ce cycle où le place de l'Art est centrale, surtout depuis Mélusath (ce n'est pas pour rien que le génie du théâtre, qui donne son titre à ce dernier roman, est central dans celui-ci)

Abime du Rêve n'est peut-être pas mon roman préféré du cycle (j'aurai tendance à lui préfèrer des romans comme Hadès Palace, Carnaval sans Roi ou Nuit de colère), mais c'est assurément une belle fin à cette belle série.

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17 décembre 2014 3 17 /12 /décembre /2014 21:55

  J'ai souvent l'habitude de vouloir à tout prix finir un cycle de lectures d'un auteur avant d'en faire la chronique, mais histoire de ne pas mal étreindre en embrassant trop, je remet à plus tard la chro du Sentier des nids d'araignée d'Italo Calvino, pour l'instant encore dans ma PAL, et chronique tout de suite deux livres de l'auteur qui vont très bien ensemble, bien mieux qu'avec Le Sentier...car ils ont pour point commun d'être parmi les plus oulipiens de l'auteur, chacun d'eux étant basé sur une contrainte.

 

 http://ecx.images-amazon.com/images/I/51G32ZKG2YL._SY344_BO1,204,203,200_.jpg Tout d'abord, il y a le roman Le château des destins croisés, en fait l'assemblage de de deux novellas à sketches, Le château des destins croisés proprement dit, suivi de La taverne des destins croisés.

  Ces deux parties racontent la même histoire : plusieurs personnes, dont le narrateur, se trouvent réunis dans une sorte d'auberge ou de relai (le château et la taverne, donc), et découvrent qu'ils sont devenues muets, sous l'effet d'une terreur dont on ne saura pas l'objet dans La taverne..., pour une raison qu'on ignore dans Le château...Ils trouvent alors un subterfuge pour raconter leur histoire : utiliser des cartes de tarots (deux tarots différents dans les deuxs parties ; dans La taverne...apparaît le plus connu, celui de Marseille), lesquelles sont reproduites en noir et et blancs dans les marges du livre, et laisser l'imaginations des "regardeurs" (plutôt qu'auditeurs) faire le reste.

  L'imagination n'est pas seulement le moteur de ce roman, c'est son sujet principal, au centre d'une réflexion littéraire sur le pouvoir de suggestion des images (Dans La taverne..., le narrateur, au cours de sa propre histoire, abdonnera d'ailleurs un temps les tarots pour digresser sur la peinture). Le dyptique du château des destins croisés est donc certes une prouesse stylistique (plus aboutie dans la seconde partie, où les cartes sont un peu moins nombreuses dans chaque récit et où l'auteur se permet davantage de les décrire), mais cette prouesse n'a rien d'un pensum onaniste et exalte au contraire l'imagination.

  Avec des inégalités cependant : réutilisant des mythes littéraires, Calvino utilise trop souvent les tarorts pour raconter fidélement les histoires des autres, ce qui se révèle d'un intérêt limité, et rarement  les plus grandes prouesses stylistiques. Heureusement, le roman ne se limiter pas à un catalogue de reprises, loin de là.  

  Ceci n'empêche pas l'univers d'être un concentré de poésie : les grandes figures mythiques, empruntés à la mythologie grecque bien sûr, au roman de chevalerie des matière de France et de Bretagne, au théâtre  de Shakespeare ou de Goethe, voir au Marquis de Sade, sont entièrement détachées de l'époque historique ou pseudo-historique où on peut d'ordinaire les placer, pour se rencontrer autour de ces deux tables. Leurs mythes se mélangent (ainsi Faust, objet de pas moins de deux récits, rencontre-t-il dans le second les chevalier de la Table Ronde)  et croisent des héros de contes plus anonymes, dont les aventures étranges laissent le mieux éclater le délire du roman, etr flirtent très ouvent avec le goût de Calvino pour le conte métaphysique. Bien entendu, comme dans  Les Villes invisibles du même auteur, le XXe siècle s'invite dans le passé, plus ou moins anachronique selon que les personnages puissent être considérés comme historiques, et parfois même c'est le futur qui s'invite. Le conte débouche à au moins deux reprises sur des anticipations plus fantastiques que scientifiques (la révolte des machines et celle des femmes), lesquelles font partie des grands bouleversement mondiaux dont on se demande comment les convives peuvent les ignorer...à moins qu'une infinité d'univers ne se recontre autour de ces deux parties de cartes ?

  Il semblerait plus probable, certes, que ces histoires fabuleuses se passent surtout dans la tête des convives. Mais on a envie d'y croire, car elles sont belles, et parce que leur cohérence, dans leur intrigue mais surtout dans leur lien avec les cartes, nous y encourage.

  Comme les deux précédents Calvino que j'ai chroniqué (après la chronique des Villes invisibles dont j'ai donné le lien ci-dessus, je vous renvoie à celle de Cosmicomics-récits anciens et nouveaux), Le château des destins croisés n'est pas son livre le plus accessible. Il nécessite une attention soutenue, qui ne s'applique d'ailleurs plus seulement au texte mais aussi aux images. Néanmoins, avec les réserves exprimées plus haut, il s'agit d'un chef-d'oeuvre d'onirisme.

 

http://www.images-booknode.com/book_cover/27/full/sous-le-soleil-jaguar-27290.jpg  Le deuxième et dernier livre dont il sera question ici, c'est Sous le Soleil jaguar. Je ne sais pas si l'on peut dire que ce recueil inachevé de nouvelles est oulipien, s'il y a à proprement parler une contrainte. Il s'agit d'un recueil qui devait compter une nouvelle pour chacun des cinq sens- on imagine déjà la sensualité que promet le thème, et on ne sera pas déçu- mais Calvino n'a eu le temps d'en écrire que trois. Si le livre n'est peut-être pas fondé sur une contrainte  -un concept, tout au plus- en revanche l'esprit oulipien est présent dans les nouvelles prises séparément, au moins deux d'entre elle.

  Le nom, le nez porte, comme son titre l'indique, sur l'odorat. Trois histoires s'entrelacent sur une même intrigue, celui d'un homme qui cherche déséspérement une femme dont il a simplement senti l'odeur. Cette histoire est déclinée avec une dégradation dans le raffinement social dont d'aucun apprécieront l'ironie : le bourgeois parision du XIXe siècle, l'homme préhistorique, et enfin le musicien de rock. Le jeu sur les registres de langue et les ambiances, du plus rafiné au plus sordide, tient du génie.

  Sous le Soleil jaguar, la nouvelle sur le goût, est peut-être la moins oulipienne des trois, mais assurément la plus profonde. Olivia, l'épouse du narrateur, s'ennuie en sa compagnie et ne veux plus communier avec lui ni au lit ni dans les conversations, mais uniquement dans les plaisirs de la table, au cours d'un voyage gastronomique au coeur du Mexique. La sensualité éclate dans la description des plats, qui suffit à donner l'eau à la bouche, mais surtout la nouvelle développe une atmopshère trouble en introduisant la fasination du couple pour de mystérieux rites cannibales aztéques. L'horreur se laisse donc deviner derrière les plaisir de table, mais toujous en sourdine, à l'occasion par le biais de l'onirisme, répondant à la dialectique du passé païen obscur et de la civilisation chrétienne, ces traits de civilisations ne rendant que plus intéressante la très belle peinture impressionsiste -peut-être un rien surchargé et encyclopédique, il faut le dire- des cultures centre-américaines.

  Enfin, Un roi à l'écoute rappelle étrangement Le château des destins croisés, l'ouïe replaçant la vue comme source d'information à interpréter. Il s'agit, pour un roi enfermé dans la salle de son trône, et auquel la nouvelle s'adresse à la deuxième personne, de déceler les complots du palais et les mouvements de révolte de la capitale dans les sons qu'il entend. Une autre prouesse stylistique que ce texte dont le lecteur est aussi aveugle que le héros.

   Un recueil un peu plus accessible que les livres précédents que j'ai pu chroniquer de l'auteur, je pense qu'il ferait une bonne porte d'entrée pour qui veux s'immerger tout de suite dans les de Calvino, mais sans attaquer par la face nord.     

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14 décembre 2014 7 14 /12 /décembre /2014 05:05

 http://www.noosfere.org/modules/img.php?image=http://images.noosfere.org/couv/s/seuil-041355.jpg&h=400 Voilà que je continue mon exploration de l'oeuvre d'Italo Calvino, laquelle a commencé avec mes premièrers grosses lectures adultes, à l'âge de 14 ans. Cette fois-ci, entre le recueil inachevé (il devait porter sur les cinq sens, et n'en raconte que trois) Sous le soleil jaguar, et le très oulipesque Le château des destins croisés que je viens de commencer (je verrai si j'arrive à en dire quelque chose une fois que je l'aurai fini, il semble y avoir matière) j'ai entamé une lecture qui comprend à la fois relecture et découverte d'inédits.

  Cosmicomics : récits anciens et nouveaux ne doit pas être confondu avec le recueil appelé simplement Cosmicomics (les titres italiens sont moins ambigüs : Le Cosmicomiche / Tutte le Cosmicomiche). Il s'agit en effet de l'intégrale, paru en 1997 en italien et en 2001 en français, du cycle de Cosmicomics que Calvino a commencé dans les années 60 ; on y trouve, outre Comsicomics donc, celui que j'ai déjà lu depuis de longues années, les recueils Temps zéro, Autres histoires cosmicomiques et Nouvelles histoires cosmicomiques, ces dernières ne comptant que deux nouvelles.

 

  Le fil rouge de ces recueils est assez difficile à résumer : chaque récit commence par un paragraphe tiré d'un ouvrage scientifique, portant sur le passé de l'univers ou de la terre. Est-ce une conférence ? On ne sair pas précisément, toujours est-il que ce discours est interrompu à chaque fois, didascalie à l'appui, par un personnage répondant au nom imprononçable de Qwfwq (c'est une constante parmi les mystérieux congénères, ou en tout cas contemporains de ce dernier, d'avoir des noms défiant la prononciation, voir la lecture). On ne saura jamais qui ou ce qu'est Qwfwq, mais il est d'un âge plus que vénérable, puisqu'il est témoin de chacune des époques dont il est question, même celle de la naissance de l'univers, en passant par celle des dinosaures, celle de la conquête de la terre ferme...

  J'avais cité, dans ma chronique des Villes invisibles du même auteur, une critique plus officielle qui parlait à propos de Cosmicomics d'une "poésie plus métaphysique que pataphysique (malgré les apparences)". C'est tout à fait ça : le roman réussit une synthése parfaite entre une poésie burlesque  et un aspect spéculatif très cérébral, l'un comme l'autre étant poussé bien plus loin que pour Les Villes invisibles...enfin, une synthése moins parfaite pour certains textes :  j'ai tout juster supporté l'austérité des deux Nouvelles histoires cosmicomiques (qui ont l'excuse d'être bien postérieures aux précédents recueils), et en revanche j'ai lâché l'affaire pour les deuxième et troisième partie de Temps zéro, beaucoup trop arides à mon goût. Du coup je ne sais même pas de quoi parle au juste la troisième partie éponyme du recueil, si ce n'est  que, tout comme la dernière des Autres histoires cosmicomiques, elle ne semble pas avoir de rapport direct, ou de rapport tout court, avec la trame du cycle. Ca me console, d'un côté, et puis il reste la première partie du recueil, du niveau des deux meilleurs tomes du cycle. Il me faut quand même avouer que du point de vue de l'aridité, Calvino est sans cesse sur une corde raide, mais la plupart du temps, il arrvie à s'y tenir.

  J'ai tenu quoi, trois paragraphes ? Il me faut maintenant renouer avec la "michaumanie" qui a marqué les premiers mois de ce blog. Ca faisait longtemps que je n'avais pas comparé des oeuvres, même surréalistes, à du Henri Michaux, tiens. Le cycle de Cosmicomics partage à mes yeux deux traits communs essentiels avec bien des cycle de récits du poéte belge : d'une part, le refus de la cohérence, les nouvelles se contredisent systématiquement les unes les autres, que ce soit sur l'âge de Qwfwq ou sur les événements dont il a été témoin, d'autre part un délire qui défie la visualisation, ce qui en fait peut-être le "roman" le plus étrange de Calvino, et un des plus grands OLNI du XXe siècle.

  Pour finir, il fautr bien dire que Calvino montre de la suite dans les idées avec ces recueils : on ne compte plus les nouvelles qui fonctionnent sur le même canevas, celui d'une incompatibilité de goûts et de caractères entre le narrateur Qwfq et l'une des ses anciennes compagnes, ce qui cause leur séparation avec les transformations du monde. Il faut tout le génie de Calvino pour rendre ce motif pas répétitif pour deux sous.     

 

Pas le versant le plus accessible de l'oeuvre de Calvino, certes : la pente est bien plus ardue encore que pour Les Villes invisibles. Mais ça mérite de s'accrocher.      

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22 septembre 2014 1 22 /09 /septembre /2014 20:52

http://www.actes-sud.fr/sites/default/files/couv_jpg/9782330010744.jpg  Je dois commencer cette chronique par un mea culpa : lors de ma précédente chronique de contes palestiniens, j'avais promis que la conteuse Praline Gay-para, pour l'oeuvre de laquelle j'ai eu un véritable coup de foudre (rappelons que je ne lis pour ainsi dire jamais les recueils de contes en fonction de l'auteur)  reviendrait sur ce blog et que cela arriverait au moins pour ses Récits de mon île, mais j'avais aussi supposé que ce dernier livre, sous-titré "contes urbains" et où l'île du titre n'est  autre que l'Île-de-France, ferait une nouvelle étape du périple mythologique et plus précisément une suite de l'étape  sur les légendes urbaines. Finalement, ces Récits de mon île n'alimenteront même pas la rubrique  "mythes " de ce blog, au profit d'une catégorie choisie un peu par défaut pour cette oeuvre inclassable, "surréalisme et étrange". Car même s'ils sont présentés, dans un mot d'introduction suggestif et énigmatique et qui donc n'engage à rien,  comme de sources folkloriques, c'est bien de contes littéraires qu'il s'agit. Des contes urbains et parisiens qui rappellent forcément ceux de la rue Broca de Pierre Gripari, mais la comparaison s'arrête là, car ceux de Praline Gay-para n'ont rien à voir par la style comme par le ton.

  Du coup, passé le début dérangeant de la lecture ("mais, c'est pas une source fiable !") ces contes restent ceux que j'ai le mieux apprécié de Gay-para. Ses quatre autres recueils parus chez Actes Sud / Babel (Contes populaires de Palestine, déjà chroniqué donc, auquel s'ajoutent Dame Merveille et autres contes d'Egypte, Contes curieux des quatre coins du monde et enfin Contes très merveilleux des quatre coins du monde) sont de vrais contes folkloriques, mais adaptés littérairement, et même si Gay-para a la délicatesse de détailler ses adaptations en note, comme le fait Catherine Zarcate dans ses Histoires du Roi Salomon que j'avais chroniqué  ici, et en outre cite plus rigoureusement ses sources que Zarcate, eh bien j'ai toujours du mal avec la notion même d'adaptation littéraire dans ce domaine. Avec les Récits de mon île, au moins, la question ne se pose même pas.           

 

  L'inspiration "folklorique" est réelle, bien sûre : la quatrième de couverture (dommage de devoir faire appel à elle pour comprendre le livre) explique que la conteuse "s'est inspiré de récits de vie récoltés auprés de personnes de toutes origines". C'est bien, dans ces contes, ce dont on peut être sûr de la réalité : le récit de vie dont part chacun d'eux. L'aspect merveilleux, qui n'est pas présent dans tous les contes, est en plus, mais là encore, on peut s'amuser (et non se prendre la tête comme je l'ai fait naïvement au début de la lecture), à essayer de deviner ce qui pourrait relever du folklore urbain. 

  La courte historiette, aux allures d'histoires drôle, qui ouvre le recueil, pourrait bien être une authentique légende urbaine. Le conte merveilleux La Dame Rousse ressemble, par son aspect décousu et sa naïveté, à une histoire que pourrait raconter les enfants, et  de façon un peu moins sûre Le gars du dessus et le gars du dessous pourrait être narré par un ado imaginatif (son cadre atemporel est d'ailleurs curieux : on a presque l'impression que notre civilisation contemporaine y est éternelle ! Naïveté adolescente -sachant quand même que le héros est un lecteur boulimique de livres scientifiques- ou licence poétique de la conteuse ?).

  En revanche, des fois, souvent même, c'est trop beau pour être vrai, notamment quand le merveilleux se change en fantastique énigmatique digne des plus grands maîtres du genre (les contes de Gay-para, mêem ceux qu'elle puise dans les folklores du monde, ont souvent un côté énigmatique, au moins dans leur habitude fréquente de finir de manière ouverte ; dans ce recueil, le récit prend volontiers une tournure quasi-surréaliste, conjuguant ainsi les deux domaines littéraires qui me passionnent le plus), ou bien quand le merveilleux arrive comme un cheveu sur le soupe sur une histoire plus ancrée dans la glèbe (le motif de conte, qui finira rationalisé, et se greffe sur la tourmente de la Seconde Guerre Mondiale dans Il a nommé son fils Ulysse, ou bien le touchant Heureux qui comme Icare ou le couple adultère passionné ne se réunit qu'un jour par an comme il est permis aux étoiles du Bouvier et de la Tisserande dans un célèbre mythe chinois, encore démarqué des siècles plus tard par nombre de contes asiatiques), ou encore quand le message est par trop évident. Et que dire de L'enfant dans la lune dont l'histoire peut trouver un parallèle dans nombre de folklores africains (même si je pense que, même pour un franco-africain, il prendrait place dans l'Afrique ancestrale et non dans notre civilisation urbaine) mais qui ici fait référence sans équivoque au Kirikou de Michel Ocelot ?

  Au-delà de ce jeu sans fin, il reste que ce recueil est, je pèse mes mots, un pur chef-d'oeuvre d'imagination et de poésie. Si vous voulez du rêve, vous en trouverez à foison dans ce recueil, et ce malgré quelques textes plus faibles que la moyenne. La morale est parfois un peu trop optimiste à mon goût de punk-grunge-gothique-émo-flap-flap, mais ce n'est jamais niais, ou alors rarement, grâce au style épuré de Gay-para, qui a  très bien retenu la leçon de la littérature orale (rappelons que ses contes sont tous conçus à la fois pour être entendus en spectacle et pour être lus), et grâce à la cruauté douce-amère propre au conte, qui affleure constamment dans le recueil.

  Un seul reproche à ce merveilleux livre : la tendance à spoiler le contenu des histoires par leur titre. Mais c'est un détail.    

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