Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
2 janvier 2021 6 02 /01 /janvier /2021 10:07

 

 

   Ce billet de nouvelle année répond à l'actualité littéraire essèfe. La fin de cette fameuse année 2020 a en effet vu une publication sensationnelle, la réédition aux éditions Callidor de Soroé, reine des Atlantes de Charles Lomon et Pierre-Barthelemy Gheusi, improbable précurseur de la fantasy épique dans la France des années 1900, dont on se demande comment il a pu être oublié pendant plus d'un siècle. Avant de chroniquer ce monstre et le classique de Pierre Benoît lu dans la foulée, tous deux entre deux réveillons, je vais remonter quelques mois en arrière avec une lecture de cet été sur le thème, sinon de l'Atlantide, du moins des civilisations disparues. Après tout, le thème de la fin du monde est à la mode en ce moment, je ne sais vraiment pas pourquoi, et il est curieux de se rappeler qu'il a existé une longue tradition science-fictive consistant à la situer dans le passé.

 

  Le premier roman, c'est La Sphère d'or du l'australien Erle Cox. Je m'y suis intéressé immédiatement à cause des circonstances de sa découverte : j'enquêtai en effet, sans plus avoir pourquoi, sur un roman qui a contribué à fonder mon éducation essèfe à l'adolescence : La Nuit des Temps de Barjavel, que je tiens, comme son auteur en général (qui a certes commis énormément de bouses, foi d'ancien fan qui  a quasiment tout lu ado) comme un roman à la fois surestimé  par la critique mainstream et sous-estimé par la critique SFFF (dont je me sens pourtant plus proche).  Et voilà qu'apprendre que ce roman de 1968 est soupçonné, sur de très solides preuves auxquelles je ne peux qu’acquiescer après lecture de l'original, d'être un plagiat de ce roman australien pré-publié en revue en 1919 et publié en volume en 1925, loin de me dégoûter de ce classique de mon adolescence, a eu l'effet curieux de faire remonter ce dernier dans mon estime. En  effet, j'avais discuté quelques semaines auparavant, pour la co-organisation d'un ciné-club, avec un ami cinéphile qui me disait aimer les remakes américains contemporains qui sont normalement contre ma religion, car le remake  est un "exercice de style". J'ai ainsi pu vérifier que le plagiat littéraire est également un exercice de style, et sans même avoir besoin de sortir de mes cartons le roman de Barjavel, la mémoire m'en est assez fraîche pour apprécier le travail d'adaptation. Je vais néanmoins essayer de limiter au minimum la comparaison.

 

  Un ancien étudiant en droit devenu fermier, Alan Dundas, improbable personnage de surhomme, découvre dans son champs, en bordure du désert australien, une sphère d'un métal indestructible  dérivé de l'or (premier point de parenté évidente), qu'il déterre à la seule force de ses bras, qu'il ouvre et dont il déjoue les pièges seuls...pas besoin d'immense expédition internationale antarctique pour un tel homme ! Et la sphère d'or contient les trésors scientifiques et artistiques d'une civilisation disparue, et au milieu, endormie, une femme qui subjugue Alan par sa beauté, Hiéranie (Erani en VO), qu'il réveille avec l'aide de son ami médecin qu'il est obligé de mettre dans le secret, le Dr Barny. Tous deux apprendront, par cette dernière survivante d'une race humaine supérieure anéantie par un cataclysme naturel des millions d'années auparavant (le prologue retranché de l'édition en volume, mais placé à la fin de mon édition numérique, et qui avait la bonne idée de commencer le roman dans ces temps lointains, avancera le chiffre de 27 millions d'années) l'existence d'une autre sphère désormais enfouie sous l'Himalaya et abritant le dernier survivant masculin, Andax. Autre point commun très fort avec Barjavel dans ce roman lui aussi très sentimental (la page Wikipédouille française parle de "roman de science-fiction et d'amour"), il n'y a pas d'amour entre les deux survivants, en revanche celui qui habite Hiéranie n'est pas pour un homme disparu dans la la nuit des temps, mais bien pour le très présent Alan Dundas. 

 

  Ici le roman reprend une trame qui est au cœur des roman de "mondes perdus" de l'époque, comme Elle de Henry Ridder Haggard que je n'ai pas lu, mais dont je connais l'héritage à travers les romans d'Abraham Merritt et le roman dont il va être question incessamment sous peu, Soroé, reine des Atlantes : le triangle amoureux opposant, autour du héros, une femme fatale et une femme plus soumise qui finira par gagner. Ce schéma typique de l'époque donne au romans à la fois ses défauts et ses qualités, ces dernières résidant surtout dans l'aspect visionnaire de l’œuvre.

 

  Les défauts ne tiennent pas seulement à la façon dont se conclut cette triangulaire et, on peut le dire, sauve le monde, et qui fait preuve d'une misogynie que j'ai trouvé tout à fait navrante même en me plaçant dans les standards de l'époque, d'autant que le rôle de veilleur vigilant du Dr Barny aurait tout à fait permis une autre fin. Le roman dans son ensemble, très daté, malgré, paradoxalement, l'aspect visionnaire dont je reparlerais, ne va pas sans lourdeur, et surtout sans longueurs, comptant beaucoup trop de scènes de remplissage. L'auteur semble hésiter entre la fresque de science-fiction / mondes perdus et le roman de moeurs, et son ancrage dans la réalité terne d'une bourgade australienne décevra les lecteurs modernes de science-fiction, blasés par le sense of wonder. Le roman souffre certes de la comparaison avec celui plus spectaculaire, enlevé et drôlatique de son imitateur Barjavel, mais cette comparaison est rendue d'autant plus inévitable par la promesse d'un autre roman que donne l'ancien prologue placé à la fin, et dont je ne m'explique pas le retranchement, à part par une frilosité éditoriale devant un procédé très moderne. En dehors de ce passage (et encore l'exotisme aurait-il pu être plus poussé), la civilisation disparue ne revit pas réellement, malgré les récits de Hiéranie et la beauté chatoyante du tombeau (qui m'a intéressé par son aspect très d'époque, avec notamment l'importance des Beaux-Arts, qui m'a là aussi rappelé Merritt).

 

  Néanmoins, ce thème de la femme fatale représentant le pouvoir d'une civilisation antique, offre au roman le caractère visionnaire dont je parlais plus haut. Hiéranie n'est pas "gentille" comme Eléa chez Barjavel : elle est plus proche des tyrans  de Merritt et donc semble-t'il de l'Ayesha de Haggard. Et le caractère visionnaire que met en avant la critique est celui de l'extermination raciale mené par le peuple blanc de Hiéranie. Cette préfiguration est d'autant plus intéressante qu'une certaine ambiguïté dans le propos empêche de considérer le roman comme réellement anti-raciste ni même anti-colonialiste (le vigilant Dr Barny, au sommet de son horreur, dira que "la fin ne justifie pas les moyens"). A mes yeux, le côté visionnaire du roman va au-delà de la question du génocide : il est évident que l'auteur a saisi son époque et profité, en connaissances de cause ou bien parce que ces idées étaient "dans l'air", de l'émergence de la dystopie dont on sait aujourd'hui qu'elle est bien antérieure à Zamiatine (on m'a parlé, si je me souviens bien, d'un roman russe de la fin du XIXe siècle...). Avant même l'arrivée au pouvoir de Staline et de Mussolini (pour la pré-publication), l'auteur dépeint la dictature technocratique et eugéniste du futur, très loin du stéréotype de la tyrannie médiévale et obscurantiste du roman de monde perdu du genre Merritt ou peut-être Haggard. Rien que pour ça, le roman mérite le coup d'oeil. 

 

  Il est temps d'aborder le plat de résistance de cette chronique : Soroé, reine des Atlantes de Charles Lomon et Pierre-Barthélémy Gheusi, qui a fait du bruit dans le le microcosme SFFF. Pensez donc : redécouvrir  un roman oublié pendant un siècle, et qui fait de deux français, dés les années 1900, comme le dit le postfacier Brian Stableford (passionnante postface qui m'a été très utile pour parler de La Sphère d'or, comme quoi ça valait le coup d'attendre 6 mois), les auteurs du premier roman de fantasy épique du XXe siècle, pont entre la fantasy britannique et la sword & sorcery américaine à la Conan...on crierait cocorico à moins, mais c'est indépendamment de toute question nationale que le roman se montre, non seulement visionnaire, mais d'une modernité insolente.

 

  Les deux auteurs, tous deux romanciers, dramaturges et librettistes d'opéra, ont manifestement profité d'une époque où genres littéraires et artistiques, cultures savantes et populaires étaient moins cloisonnés, ce dont a profité un Rosny-Aîné, et comme le signale  la postface de Stableford, ils ont profité de l'avant-gardisme en matière de roman populaire de La Nouvelle Revue ou le roman fut pré-publié et publié en volume, et qui appartenait à Gheusi. La modernité du roman qui s'appelait alors Les Atlantes est encore accentué par la découverte ébahie, par l'éditeur de chez Callidor, des manuscrits originaux amendé par Gheusi en 1941, quelques années après la mort de Lomon, un peu plus de 35 ans par la première publication, dans l'optique d'une mystérieuse réédition dont on ne retrouve pas la trace autre part que dans les souvenirs de la petite-fille et héritière du co-auteur, peut-être parce qu'elle fut confidentielle et non déposée. C'est de cette hypothétique réédition que vient le titre moderne du roman, Soroé, reine des Atlantes. De sorte que les éditions Callidor, dans leur remarquable travail d'archéologie littéraire que constitue la collection L'Âge d'or de la fantasy, ont fourni un remarquable travail éditorial, sans équivalent dans l'édition anglo-saxonne qui a pourtant lancé cette étonnante redécouverte sous l'impulsion de Black Coat Press, spécialistes de l'export de vieux merveilleux scientifique français à destination des State's. Travail remarquable sur le texte, et bel objet (de belles illustrations intérieures contemporaines par Valérian Rambaud côtoient celles, réunies dans la postface, de l'édition originale). Il est bienvenu d'avoir conservé en appendices la fin originale du roman (plus cynique, et donc plus "honnête" par rapport à l'ambiance apocalyptique qu'a comme il se doit roman atlantidien), et un chapitre retranché d'une façon un peu plus dommageable, parce qu'il renforce la modernité façon sword & sorcery, mais la construction narrative gagne encore un peu en avant-gardisme.

 

  En revanche, l'éditeur n'a pas jugé bon de conserver le principal retrait dans les retouches de Gheusi : le prologue qui mettait en abyme cette geste atlante d'une façon peu convaincante (comme le souligne Stableford, le roman n'est guère crédible comme manuscrit découvert à l'époque contemporaine dans une tombe préhistorique scandinave, et il est vrai que ça me le semble moins, de lointaine mémoire, que le manuscrit d'un autre roman atlantidien plus science-fictif, La Fin d'Illa de Moselli). De sorte qu'un roman de monde perdu devient un pur roman de fantasy, que le lecteur est directement plongé loin de sa zone de confort, dans un monde barbare. On y rencontre des guerriers nordiques qui semblent issus de la rencontre de la tétralogie de Wagner avec La Guerre du feu de Rosny-Aîné, et qui s'embarquent à la suite de leur chef Argall et du frère nourricier de celui-ci, Maghée, né de l'esclave atlante Dahéla, pour chercher à accomplir des haut faits vers la patrie de cette dernière. Dans cette Atlantide qui n'a rien de grec (songeons qu'elle sera encore très hellénique pour Blake et Mortimer un demi-siècle plus tard), Argall et les siens se retrouverons à se battre pour rétablir les droits dynastiques de Soroé, prêtresse des anciens Dieux de Lumière, face à la reine Yerra et à son culte sanglant des idoles de l'Or et du Fer.

 

  La modernité frappe dans le style, très loin de la préciosité maladroite de beaucoup de romanciers populaires moins talentueux. Dans l'univers, bien sûr, qui en fait de précurseur de la sword & sorcery, semble déjà en être, plus de 20 ans avant Conan. Dans la construction de l'intrigue, comme je l'ai déjà dit. Dans la psychologie des personnages, où même dans le schéma du triangle amoureux précédemment évoqué, ceux-ci sont loin de se réduire à leurs archétypes, se sorte que c'est la "femme fatale" Yerra que j'ai très vite trouvé le personnage le plus intéressant. Dans la subtilité de la politique, qui pourrait interpeller tous les idolâtres de Games of Throne, et qui montre surtout le profond ancrage de cette fresque fantasy dans la France des années 1900 (signalons que Gheusi était cousin de Léon Gambetta)  : parallèlement aux jeux de pouvoir des puissants, la révolte prolétarienne, qui n'est certes pas présenté comme quelques chose de positif, dans une perspective révolutionnaire, mais comme une conséquence inévitable de l'égoïsme des puissants, est le reflets de la tourmente sociale que l'on a oublié derrière le mirage mythique de la "Belle Époque", et dont beaucoup d'auteurs steampunk contemporains feraient mieux de se rappeler. Bref, plus qu'une curiosité comme le précédent roman : une future référence incontournable de la fantasy, et pas que.

 

  Maintenant, il est temps de conclure par une œuvre moins moderne, encore que...Comme le mentionne Stableford dans la post-face de Soroé, il est très étrange que le roman très moderne de Lomon et Gheusi air sombré dans l'oubli et se soit vu détrôné par le sucés du beaucoup plus désuet L'Atlantide de Pierre Benoît, succès dont Gheusi lui-même semblait très amer. J'ai donc voulu juger sur pièce le classique de Pierre Benoît, ce qui était l'occasion d'enfin lire un livre qui, à l'instar de ceux dont de simples extraits en manuels de collège m'ont amené à lire 15 à 20 ans plus tard (j'en vois au moins un sur ce blog, en plus d'un auteur, et on pourrait rajouter deux romans que j'ai peut-être confondu, L'Enfant noir de Camara Laye et L'Enfant et la rivière d'Henri Bosco), ne peux que m'intriguer fortement depuis l'enfance, puisqu'il illustre systématiquement tout article de vulgarisation sur le mythe platonicien, dés qu'il est question de la littérature moderne. En outre, le roman m'était connu par sa première adaptation parlante par l'allemand Georg Wilhelm Pabst, dans sa version française avec des acteurs français (l'absence de technologie de doublage obligeant alors à tourner différentes versions pour l'export). Je connaissais donc l'intrigue, même si le film ne m'a pas laissé de souvenirs vraiment marquant, et ne m'a absolument pas préparé, trois ans et demi plus tard, à ceci : que le roman fonctionne sur moi et me tienne captif de ses charmes, comme le lieutenant de Saint-Avit de la belle reine Antinéa.

 

  Désuet, certes. La seule perspective de lire un roman fortement teinté de colonialisme par un auteur ouvertement réac' d'obédience maurassienne, suffirait déjà  à effaroucher un millennial gauchiasse comme moi, mais mes préjugés de pré-lecture étaient davantage esthétiques que politiques, influencé par un lourd passif qui ne joue pas du tout en faveur de l'auteur à mes yeux, celui de membre de l'Acâdémie Frânçaise.

 

  Désuet, sans aucun doute. Et pourtant, j'ai commencé par me laisser charmer par une plume qui n'était pas lourdement empesée comme je l'aurais crains, mais alerte et vivante. Par admirer l'impressionnante érudition de l'auteur, qui appuie un non moins admirable exercice de fiction réaliste, qui fait qu'il est tout à fait possible de croire, pour un lecteur de 1919 voire même un peu après, sans grand effort de suspension de l'incrédulité, à ce royaume sous le Sahara  devenu un mythe contemporain ajouté à celui de Platon. Et finalement, j'ai fini par prendre un coup au cœur devant la beauté douloureuse de ce mythe moderne. Encore une femme fatale, matriarche vengeresse dont les nombreux meurtres d'amants pourraient faire une figure de mante religieuse vulgaire et ridicule, et le roman flirte certes un peu avec ces erreurs quand, par exemple, il décompte le nombre de victimes. Mais il y a une profonde beauté, tout simplement, dans cette histoire d'amour fou, dans la façon dont, contrairement à l'usage des romans de mondes perdus, la femme fatale gagne toujours, dans son amour mortel auquel on ne peut échapper, même en réussissant  à s'évader et à mettre des centaines de kilomètres entre soi et son royaume, dans les griffes de laquelle  on reviendra toujours se jeter contre toute raison. Là où je m'attendais à une poésie gentillette, exotique et fleur bleue, bien dans les goûts d'une certaine petite-bourgeoisie française, je découvre une vraie fulgurance poétique. 

 

  Bien joué, M. Benoît.

Partager cet article
Repost0

commentaires