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7 février 2014 5 07 /02 /février /2014 10:51

http://ecx.images-amazon.com/images/I/412-N2vh7qL._SY445_.jpgAutres recueil de nouvelles passablement étranges, lu juste avant Bestiaire magique de Buzzati.

Jusqu'ici, je ne connaissais pas vraiment Cortazar, à l'exception des premiers chapitres du roman L'Examen que j'avais emprunté en bibliothèque, mais que j'ai du rendre avant de l'avoir lu plus avant, comme il m'arrive avec plein de livres empruntés.

  Gîtes est ce qu'on pourrait appeller faute de mieux un recueil fantastique, bien que certaines nouvelles relèvent davantage de l'étrange, et dans tout les cas d'un fantastique sans monstre ni esprit qu'on a souvent comparé à une version plus inquiétante du prestigieux compatriote de Cortazar, Borges, ce qui semble tout à fait justifié après lecture de ce recueil.

  Il est difficile de rendre compte de l'étrangeté de ces nouvelles. Bon, certes, la quatrième de couverture y arrive, mais quand bien même elle m'a convaincu immédiatement de lire le livre, avec cet art du résumé que cultive si bien la grande collection L'Imaginaire de Gallimard, je conseillerai plutôt de ne pas la lire du tout car elle spoile beaucoup.

  Le grand écrivain argentin parvient à changer en nouvelle d'épouvante l'enfilage difficile d'un pull-over (N'accusez personne), à nous parler tout au long de deux nouvelles qui se suivent fort à propos (Maison occupée et La promenade), de quelque chose qui ne sera jamais nommé ni décrit (l'exploit en est surtout un dans la seconde nouvelle). Et il ne s'agit ici que des nouvelles parmi les plus aisément résumables  du recueil, et qui je sont pas forcément les meilleures (relativement hein, je n'ai pas dit qu'elles étaient faibles, même s'il ya en quelques unes, de nouvelles faibles). Les textes les plus forts recèlent nombre d'images stupéfiantes, et celles-ci peuvent apparaître de manière inattendue au détour d'une nouvelle plus "sage". L'angoisse  ne réside pas seulement dans ses étrangetés mais aussi dans des aspects plus existentiels : Une fleur jaune est à ce titre le texte le plus bouleversant, débordant de compassion là ou Céphalée est plus froid et clinique dans sa description de maladies imaginaires qu'occasionne l'élevage d'animaux appelés mancuspies (qui eux non plus ne sont pas décrits).     

  Mais ce qui frappe dans le recueil, c'est autant la forme que le fond. Ce n'est plus un secret que j'aime les textes relevant de la prose poétique, a fortiori quand le style est tout au service du récit pour donner une grande force d'évocation. Ici le style sert parfaitement l'étrangeté des récits, car il s'agit tout simplement d'un style les plus étranges qu'il m'ait jamais été donné de lire. Cortazar a un don pour les tournures de phrases inattendues qui ont très souvent un véritable effet comique, au point qu'on rit parfois franchement au détour d'un texte, même quand le récit est inquiétant en lui-même. Cette prose poétique est d'autant plus frappante qu'elle n'a rien de précieuse mais est au contraire très sèche, même si je ne sais pas dans quel mesure la traduction pourrait en être responsable.

  Bien sûr, comme je l'ai dit, il ya quelques textes plus faibles : je confesse n'avoir guère saisi l'intérêt de Dîner d'amis, et m'être un peu ennuyé devant les deux récits d'enfance (où il est curieusement question à chaque fois de fourmis), Les Poisons et Bestiaire, quand bien même ces deux derniers ne manquent pas de passages fort intéressants. Mais dans l'ensemble, ce recueil est un chef-d'oeuvre.    

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7 février 2014 5 07 /02 /février /2014 10:01

http://a1.mzstatic.com/us/r30/Publication/v4/56/9f/ae/569fae55-eee4-04a5-e08e-74386f6326a8/9782221130360.340x340-75.jpgAprès Le Désert des Tartares, et des années après ce merveilleux roman jeunesse, La Fameuse invasion de la Sicile par les ours, qui a enchanté mon adolescence, il était temps que je poursuive mon exploration de l'oeuvre du grand Buzzati. Jusqu'ici, je ne m'étais pas beaucoup penché sur ses nouvelles qui constituent pourtant l'essentiel de son oeuvre. J'ai le fameux recueil Le K dans ma PAL depuis quelques années et je n'en connais encore que deux nouvelles, encore les ai-je découverte bien avant dans un contexte scolaire : Pauvre petit garçon ! au lycée et, justement, Le K au collège, mon premier contact avec Buzzati, propre à faire un sacré choc à tout juste 13 ans, quand on est pas encore sorti de la littérature jeunesse.

  Bestiaire magique  est un recueil posthume, paru en 1991 en Italie, soit presque vingt ans aptrès le décès de l'auteur, à partir de textes pour la plupart jamais parus en volumes mais en revues (essentiellement le Corriere della Serra et son édition de l'après-midi, le Corriere d'Informazione) et dont certains sont inédits. Il embrasse un peu toutes la carrière de Buzzati, puisque les plus anciennes nouvelles datent de 1933 et les plus récentes de 1971, peu avant son décès. Il est divisé en deux partie : les nouvelles proprement dites, et dans une deuxième, plus courte, les "articles", en fait des canulars qu'il est malaisé de distinguer des nouvelles. Cependant, ce vaste recueil assez hétéroclite a une unité : il s'agit exclusivement de nouvelles tournant autour des animaux.

  Un grand nombre de nouvelles sont d'ailleurs d'authentiques fables animalières, où les animaux (voir les objets, comme l'esprit de la maison dans A sa place habituelle) pensent et parfois s'entretiennent avec les humains, d'une façon tout à fait spontanée, sans explication, qui relève de la logique du mythe, de la fable, bref du merveilleux pur. Le merveilleux et très présent dans le recueil, pas toujours lié de façon exclusive aux animaux qui pensent ou parlent ; il perment de vraies fulgurances poétiques, d'une poésie tantôt  naïve, presque enfantine, rappelant La Fameuse invasion...cité ci-dessus, tantôt plus flamboyante, deployant des images fantastiques. Le merveilleux est généralement ancré dans notre monde contemporain, ce qui le rend d'autant plus féérique, même si quelques nouvelles nous emmènent, à l'instar du Désert des Tartares, dans des pays imaginaires aux allures de fantasy, fantasy borgesiennes avec Cas de conscience d'une  sentinelle, plus proche du conte de fée avec L'opportuniste. D'autres nouvelles sont plus proches du fantastique que du merveilleux et s'aventurent parfois du côté de l'horreur : Le loup nous terrifie par son mystère nébuleux, Les sorcières de la mer le fait en nous montrant plus de choses, des images fantasmagoriques digne des plus grands maîtres fantastiques, même si elles restent également environnées de brumes. Arkania Nova essaye même une incursion dans la science-fiction pour nous effrayer, mais ce n'est pas de loin la plus grande réussite du recueil, tant cette Histoire secrète soviètique ne fera plus frissoner grand monde aujourd'hui, et en aurait pêut-être un peu plus de chance si l'auteur n'en faisait décidément  trop dans l'emphase effrayante.

  Outre la poésie et les incursions dans l'effroi, l'humour et très présent dans le recueil, de manière plus ou moins discrètes, certaines nouvelles étant de vraies farces (L'opportuniste déjà évoquée est bien fendarde, par exemple). Cependant, l'humour se fait souvent grinçant, voir ouvertement noir dans Le fauve motorisé où le rire s'étrangle un peu, ce qui ne l'empêche pas d'être un excellent texte, jouissif pour peu qu'on ait mauvais esprit. Car il faut bien le dire, malgré sa poésie et sa drôlerie, et à l'exception de quelques nouvelles, ce recueil n'est pas d'une légéreté exemplaire. En  effet, on y retrouve les thèmes  cher à Buzzati, très présents dans Le Désert des Tartares et dans d'autres nouvelles, dont le peu que j'ai lu du K : angoisse existentielle, absurdité de la condition humaine et, dans ce recueil, animale. Quelquefois ce désarroi prend une allure militante, comme dans le très kafkaïen Cas de conscience d'une sentinelle où l'absurdité est celle de l'obéissance hiérarchique. Sans compter tous les textes ou transparait l'horreur de la condition animale, et qui sont entre l'autre l'occasion pour Buzzati de manifester, de façon plus postiive dans d'autres nouvelles, son amour des animaux, en premier lieu des chiens dont il a toujours aimé s'entourer et qui sont les animaux les plus récurrents du recueil, surtout dans les "articles".

  Par sa variété et la puissance de son imagination, sa maestria d'écriture même avec un style très simple et concis, rarement fleuri, ce recueil est une pure merveille.     

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5 janvier 2014 7 05 /01 /janvier /2014 22:05

  http://pmcdn.priceminister.com/photo/contes-et-legendes-en-pays-normand-de-pierre-lebigre-livre-866680875_ML.jpgBon, je vais encore chroniquer un livre difficile à trouver, vendus à quelques exemplaires d'occase qu'il y en aura pas pour tout le monde. Par contre, vous pourrez sans même l'acquerir en avoir un aperçu non négligeable de son contenu, au moins sur le  plan graphique.

  Pour parler convenablement de ce livre, il va me falloir une longue digression 3615 mylife, qui sera l'occasion de vous montrer quelques zoulies images du livre. Pis vous verrez, ç't'une belle histoire

 

  Il ya près de vingt ans, quand j'était encore tout minot, je suis tombé, au salon du livre qui se tient tous les ans dans la ch'tite banlieue lilloise ou j'ai toujours vécu, sur un stand vendant des affiches de gravures surréalistes. Mes parents m'en ont offert onze que je gardais précieusement dans une chemise cartonnée et dont je tentais de découvrir le sens. Oui, c'était toute une question, leur sens, parce que découvrir des oeuvres surréalistes à tout juste huit ans, c'est quand même déstabilisant, et ça ne peut que marquer au fer rouge votre imagination fertile. Si je situe à ma dernière année de lycée le début de ma passion actuelle pour le surréalisme, celle-ci fut plutôt une redécouverte, et mes premières lectures d'André Breton et Boris Vian coïncident étrangement avec l'exhumation de ces onzes affiches de leur chemise poussièreuse, pour tapisser ma chambre d'ado -et après on se demande pourquoi je suis siphonné et pourquoi je lis et chronique plein de trucs bizarres- et elles tapissent d'ailleurs toujours les murs de mon propre logement.

  Problème : pour une raison que j'ignore, ces reproductions sont anonymes, ne portant qu'une mention d'éditeur, les défuntes et peu connues éditions Laurence-Olivier Four. Pas pratique pour retrouver la trace de l'artistes et de ses oeuvres, et jusqu'à tout récemment je me suis longtemps mordu les doigts de ne pas m'en être fait offrir d'autres. 

  Durant ces trois dernières années, j'ai lancé plusieurs appels à témoins. Pour le premier, sur le forum d'ActuSF, j'ai pris des photos et conçu une page Picasa web. C'est cette page que je vous propose de regarder maintenant ici-même. Bon, la qualité des image est pourrie ; je vous en indiquerai des meilleures plus bas mais il faudra hélas que vous ayez vendu votre âme à Mark Zuckerberg (EDIT : en fait, ce n'est plus du tout obligé maintenant, j'aurais un lien bien plus pratique à vous offrir, nananère Zuckerberg).

  Plus tard, une amie étudiante en histoire de l'art m'a aiguillé vers l'illustrateur Alain Letort, mais je n'avais pas réussi à remonter le piste  jusqu'à ces gravures ou quelque chose qui y ressemble, soit  que je m'y prenne comme un manche, soit  qu'il n'y ait pas encore assez de matériau sur cet artiste sur le net, ce qui expliquerait pourquoi la piste de l'éditeur à travers Gogol Image n'a pas été plus fructueuse. En enfin, tout récemment, le 19 décembre dernier plus précisément, j'eu enfin grâce à la page Farcebook de l'excentrique "Club des Savanturiers" la confirmation qu'Alain Letort était responsable de ces oeuvres qui avait marquées toute ma vie.

  Mon premier réflexe a été de rechercher d'autres illustrations de Letort, et de découvrir que ces affiches et plus d'une vingtaine d'autres images faisaient partie d'un livre intitulé Contes et légendes en pays normand et écrit par un certain Pïerre Lebigre. Pour  ceux qui veulent suivre le fil de mes recherches sur Gogol Image, vous trouverez beaucoup de ces images sur le site de vente Delcampe, pour la plupart soit des affiches comme les miennes, soit des cartes postales, car beaucoup de ces produits dérivés ont été tirées du livre qui a aussi donné lieu à une exposition l'année de sa parution, en 1981.

  Comme il n'est pas exclu que tout ou partie ces images aient disparu avec leur vente au moment ou vous lisez ce billet (entre nous, pour celles qui y sont encore, un petit clic droit de la souris/enregistrer sous..., hein, bon, je dis ça comme ça, hein), pour ceux qui ont donc vendu leur âme à Zuckerberg, vous trouverez une source plus pérenne  sur la page facebook du Club des Savanturiers. Il vous faudra quand même le courage de remonter parmi la jungle de publication des membres jusqu'aux 20 et 21 décembre dernier (et non, plus obligé, disais-je, et bien heureusement) 

 

  L'achat de ces fameux Contes et légendes en pays normand de Pierre Lebigre et Alain Letort était l'aboutissement de mes recherches : voir la collection complète des oeuvres sous leur forme d'origine, mais aussi  lire les contes afin de voir ce qu'elles représentaient, même en le reinterprétant de manière surréaliste.

  Je ne m'imaginais rien d'extraordinaire : au mieux, des contes traditionnels réécrit de façon aseptisée, comme de très nombreuses adaptations jeunesse. Et bien, ce fut une excellente surprise. Si comme je m'en doutais les illus n'entretiennent qu'un rapport lointain avec les contes, en dehors de quelques personnages et éléments clés et de l'imagerie propre au conte en général, elles n'en sont pas si éloignées que ça dans l'esprit.

  Les contes normands de Lebigre ne sont pas du tout des réécritures de contes traditionnels, dont les schéma-types paraissent éculés quand le style est édulcoré, mais bien des nouvelles aux intrigues inédites ancrées dans le merveilleux, voir le fantastique, et le terroir. Elles s'autorisent beaucoup : humour et fantaisie débridée, poésie parfois douce-amère -laquelle donne de vraies fulgurance, comme dans Le forgeron de Neubourg- et parfois un merveilleux plus ouvertement surréaliste, comme dans L'escargotte ou  plus encore la très étrange science-fiction de Voyager devient difficile. Plus largement, les textes sont nombreux à user d'un ton énigmatique. Cette étrangeté rend ces contes paradoxaux, car le recueil entier, surtout les deux contes du Livre II qui sont rimées et ponctuées de chansons (ça passera ou ça cassera selon les personnes) est traversé d'une certaine naïveté qui semble s'adresser à notre âme d'enfant sans pour autant nous prendre pour des idiots, déjà grâce à l'étrangeté de certains textes, mais aussi à la légéreté pas franchement propice à la niaiserie de la plupart, et à leur morale volontiers anticonformiste. Surréalisme mélé à la candeur, à la gouaille, à l'anticonformisme, cela n'a pu manquer de me faire penser au poète qui nous enchante depuis l'enfance, j'ai nommé Prévert, même si je dois confesser que mes souvenirs du poètes ne sont plus très frais et que la comparaison en est d'autant plus risqué.

  Les contes de Lebigre eux-même ne sont peut-être pas les chef-d'oeuvres de ce livres (pour moi, même si je ne suis pas objectif, ce sont les gravures de Letort, indissociable du texte mais ayant connu une grande postérité en dehors du livre, même si peu s'en souvienne aujourd'hui), mais ces contes ont assurément une saveur particulière et un ton original. 

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8 octobre 2013 2 08 /10 /octobre /2013 17:32

  EDIT : j'avais bêtement oublié mon projet de citer des extraits du livre ! Rendez-vous en bas de page pour ceux qui ont déjà lu la chro.   

 

 http://www.les-lectures-de-cachou.com/wp-content/uploads/2013/07/Les-villes-invisibles-dItalo-Calvino.jpgPeu d'auteurs peuvent se vanter de m'avoir autant marqué qu'Italo Calvino. Il faut dire que la découverte de cette auteur coïncide quasiment avec ma découverte de la littérature : lecture du Baron Perché et de Marvcovaldo ou les saisons en ville (le Calvino que j'ai le plus relu, celui-ci) à l'âge de 14 ans, quand je n'étais pas encore un gros lecteur, ce que ces deux livres ont contribué à me faire devenir. Paradoxalement, il m'a fallu attendre les années de fac pour explorer le reste de son oeuvre, avec des romans (ou cycle de nouvelles pour certains, on ne sait pas trop) aussi remarquables que Cosmicomics, Le Chevalier inexistant, Le Vicomte pourfendu ou plus récemment Si par une nuit d'hive un voyageur...

  Le fait que je n'ai jamais parlé de Calvino sur ce blog représente une lacune. Il y a un an, je renonçai devant la difficulté de chroniquer Si par une nuit d'hiver un voyageur..., me disant que de toute façon beaucoup d'encre a coulé sur ce livre, parmi lesquels je me permettrai de faire de la vile pub gratuite pour la chronique de Nebal qui me l'a fait découvrir.

  Et donc, paradoxalement, je décide de me jeter à l'eau pour un roman plus difficile à chroniquer encore (il faut dire que le fait qu'il soit l'un des plus difficiles d'accés que j'ai lu de cet auteur a sans doute joué dans mon envie d'en parler. Cherchez pas).

 

  Les Villes invisibles, donc, est un peu comme Cosmicomics un roman à sketches, ou un cycle de nouvelles, comme il vous plaira, quoique dans ce cas précis on songe plutôt à des poèmes en prose qu'à des nouvelles. Dans ce "roman", Marco Polo en personne parle à l'Empereur Kublaï Khan des villes qu'il a traversé...enfin, ça, rien n'est moins sûr, car il est fortement suggéré que Marco Polo est quand même un gros mytho...mais même cela n'est pas sûr, ou en tout cas très ambigü, car le fantasme et la réalité se confondent souvent, par exemple quand Kublaï Khan et Marco Polo imagine la même chose, ce jeu de miroir donnant des scènes très étranges que je renonçe à décrire, comme ça ça vous poussera à lire ce livre, non mais.

  Le fantastique, ou plutôt devrait-on dire le merveilleux, d'Italo Calvino a très bien été décrit par une chronique de Cosmicomics que vous trouverez ici : "poésie plus métaphysique que pataphysique (malgré les apparences)". Et ce mariage (plutôt qu'une opposition) d'un enrobage pataphysique/burlesque/surréaliste/tout ce que vous voudrez et d'un fond métaphysique n'a jamais été poussé aussi loin, à ma petite connaissance de l'oeuvre de Calvino, que dans ces Villes invisibles. Les villes décrites par le Marco Polo du roman ne ressemblent que peu à des villes orientales, non seulement elles rappellent fortement l'occident (avec en outre des noms qui sonnent très "lettres classiques")  mais elles sont largement anachroniques et paraissent venir tout droit du XXème siècle (il n'y a d'ailleurs pas que les descriptions de villes proprement dites qui sont anachroniques dans les échanges entre le marchand vénitien et l'Empereur mongol) bien qu'il serait plus exactes de dire qu'elles mélangent les continents et les époques. Elles exhibent tout un catalogue d'étrangetés  volontiers très visuelles mais parfois plus abstraites, rappellant Borges. Bien sûr, on ne peut vraiment séparer les deux aspects, toutes les descriptions de villes ont leur part d'abstraction métaphysiques qui sous-tend le livre, et toutes arrivent à suggérer des images fortes, notamment grâce au style d'écriture très visuel, à la fois luxuriant et très suggestif au niveau des détails.

  L'impression générale est celle d'un roman à énigme. Je me demande encore, et vais sans doute me le demander longtemps, où l'auteur voulait en venir précisément, si un sens global se dégage de ce roman, auquel cas je n'ai un peu rien panné, ou si les questions sans réponses en sont la finalité. Peut-être encore un exemple du "livre ouvert" dont parle ci-dessus Nébal à propos de Si par une nuit d'hiver un voyageur...

 

  Pas forçément le premier livre que je conseillerais à un novice voulant s'initier à l'oeuvre de l'auteur italien, mais assurément un très grand livre, d'un imaginaire très peu commun dans toute la littérature mondiale, et je pèse mes mots. D'ailleurs, après six livres marquants, l'auteur est arrivé à me surprendre plus que jamais.

 

  Et donc, comme je l'avais malencontreusement oublié en redigeant ce billet il ya trois heures, je ne résiste pas à l'envie (comment ça ça se voit pas ?) de vous citer des extrait, deux descripitons complétes de ville, dans des registres différents permettant d'avoir un aperçu de la variété du roman, mais un aperçu faible quand même tant il regorge de surprises.  

 

 

  Les Villes et le désir 3.

 

On atteint Despina de deux manière : par bateau ou à dos de chameau. La ville se présente différemment selon qu'on y vient par terre ou par mer.

  Le chamelier qui voit pointetr à l'horizon du plateau les clochetons des gratte-ciel, les antennes radar, battre les manches à air blanches et rouges, fumer les cheminées, pense à un  navire, il sait que c'est une ville mais il y pense comme à un bâtiment qui l'emporterait loin du désert, un voilier qui serait surt le point de lever l'ancre, avec le vent qui déjà gonfle les voiles pas encore larguées, ou un vapeur dont la chaudière vibre dans la carène de fer, il pense à tous les ports, aux marchandises d'outre-mer  que les grues déchargent sur les quais, aux auberges où les équipages de diverses nationalités se cassent des bouteilles sur la tête, aux fenêtre illuminées du rez-de-chaussée, avec à chacune une femme qui refait sa  coiffure.

  Dans la brume de la côte, le marin  distingue la forme d'une bosse de chameau, d'une selle brodée aux franges étincellantes entre deux bosses tachetées qui avancent en se balançant, il sait qu'il s'agit d'une ville mais il y pense comme à un chameau, au bât duquel pendent des outres et des besaces de fruits confits, du vin de datte, des feuilles de tabac, et déjà il se voit à la tête d'une longue caravane qui l'emporte loin du désert de la mer, vers des oasis d'eau douce à l'ombre dentelée des palmiers, vers des palais aux gros murs de chaux, aux cours sur le carreau desquelles dansent nu-pied les danseuses, remuant leurs bras un peu dans leurs voiles et un peu en dehors.

 Toute ville reçoit sa forme du désert auquel elle s'oppose ; et c'est ainsi que le chamelier et le marin voient Despina, la ville des confins entre deux déserts.

 

  Les Villes et les morts 4.

 

 Ce qui rend Argie différentes des autres villes, c'est qu'elle a de la terre à la place de l'air. Les rues sont complétements enterrées, les pièces des maisons sont pleines de fines argile jusqu'au plafond, sur les escaliers se pose -en négatif- un autre escalier, sur les toits pèsent des couches de terrain rocheux en guise de ciel avec ses nuages. Nous ne savons pas si les habitants parviennent à se déplacer dans la ville en élargissant les galeries creusées par les vers et les fissures où s'insinuent les racines : l'humidité défait les corps et ne laisse que peu de force ; ils doivent rester immobile et allongés, d'ailleurs il fait noir.

 D'Argie, du dessus où nous sommes, on ne voit rien ; il y en a qui disent : "c'est là-dessous", et il faut bien les croire ; les lieux sont déserts. La nuit, en collant l'oreille contre le sol, on entend quelquefois une porte qui bat.

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23 juin 2013 7 23 /06 /juin /2013 21:41

http://terangaweb.com/wp-content/uploads/2011/05/en-attendant-les-barbares.jpg

La lecture d'En attendant les Barbares de l'écrivain sud-africain Coetzee suit logiquement celle du  Désert des Tartares et boucle la boucle d'un cycle de lecture entamé il y a près de quatre ans, en tant que chaînon manquant entre des oeuvres antérieures qui l'ont inspiré (Le Désert des Tartares, donc, mais aussi  Sur les falaises de marbre d'Ernst Jünger et Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq) et cette immense oeuvre postérieure qu'est  Le Cycle des contrées de Jacques Abeille.

 

  Les trois grands points commun entre les quatre premiers romans parus entre 1939 et 1981ainsi qu'une partie du cycle d'Abeille, sont d'explorer des contrées imaginaires, insituables dans le temps et l'espace -même si seuls les trois premiers romans y mêlent de déroutantes références à notre monde- de mettre en scène l'attente d'une menace "barbare" sur une civilisation finissante, et de cultiver un fort goût de la contemplation.

  En attendant les Barbares de Coetzee se démarque cependant  de façon subtile de ses prédécesseurs, comme ceux-ci se démarquait entre eux, en ce que la portée allégorique de l'univers imaginaire change : cet Empire qui empiète sur le désert des nomades barbares du titre mêle plus intimement les continents et a un furieux air d'Empire colonial, renvoyant évidemment à l'Afrique du Sud de l'Apartheid qui a, on ne s'en étonnera pas, fortement marqué l'oeuvre de Coetzee ; mais il renvoie aussi à tous les régimes totalitaires du XXème siècle, et à leur bellicisme construit sur la peur. En cela, le roman dont il est le plus proche parmi ses inspirateurs est peut-être Sur les falaises de marbre, si ce n'est que Coetzee n'a pas la philosophie très conservatrice du nationaliste, bien qu'antinazi, Ernst Jünger, et que même si les barbares ne sont pas présenté sous un jour angélique -il faut dire que l'auteur Sud-africain n'échappe pas à une pointe d'ethnocentrisme occidental- l'opposition entre eux et la "civilisation" voit sa perspective renversée en leur faveur.

  Ce roman est tout entier porté par la voix de son narrateur, magistrat régissant une province frontalière de l'Empire, et personnage très paradoxal : s'il est la voix de la justice face à la dictature montante, il n'a rien d'un héros et est plutôt même un antihéros. Perpétuellement en proie aux hésitations et au doute, oscillant entre lâcheté ordinaire et au contraire témérité, dépressif cultivé rêvant sur des vestiges archéologiques qui n'intéresse que lui mais qu'il n'est pas en mesure de déchiffrer -motif capital du roman que lequel il me faudra revenir- mais aussi vieillard libidineux très ambigus et de mauvaise foi dans sa relation avec les -jeunes- femmes, il éveille chez le lecteur une tendresse paradoxale mêlée de répulsion. Après un passages de quelques dizaines de pages ou on commence à trouver le personnage agaçant et son introspection un brin envahissante, perdant par moment la fable politique de vue, il devient, aux alentours de la page 100, plus intéressant : c'est l'une de ses amours ridicules de vieillards avec une prisonnière barbare qui, de façon très paradoxale, car elle reste une amour  ridicule de veilliard et pas vraiment partagée, jouera le rôle d'une histoire d'amour subversive façon 1984 ou Brazil, et en le poussant à une expédition folle, l'entrainera définitivement sur le voie de la dissidence, des châtiment et de la déchéances sociale qui l'accompagnent, occasion de montrer sa fermeté et son intelligence...avec d'autant plus de panache qu'il y est entrainé malgré lui et n'a toujours rien d'un héros.

  Dans sa révolte, la magistrat reste malgré tout en proie au doute auto-destructeur et cet état d'esprit finit par influencer le lecteur. Cette révolte se fait tout doucement admettre comme dérisoire, car c'est en fait toute la civlilsation qui est présenté comme telle. Ce n'est pas de la misanthropie facile, mais une méditation sur le temps et l'Histoire : cet Empire sur le point de disparaitre sous la poussée des Barbares et de sa propre bêtise qui l'a amené à provoquer la colère de ceux-ci, et dont il est suggéré qu'il aurait disparu de toute façon à cause des conditions naturelles, est mis en parallèle avec les vestiges archéologiques indéchiffrables et négligés de tous que j'ai évoqué plus haut. La morale de l'histoire (voir de l'Histoire avec un grand H) est sans appel : aucune civilisation ne mérite de laisser une trace indélébile, et ce quel que soit sa violence, sa dépravation, ou au contraire ses lueurs de bonté ; il n'y a même pas forçément à en appeler à la morale et à un châtiment divin, les civilisations sont condamnés à périr, point. Ce message ne va pas sans quelques raccourcis -marque de la pointe d'ethnocentrisme dont j'ai parlé, Coetzee semble tout ignorer de Lévi-Strauss et de l'idée que tous les peuples ont une Histoire- mais il n'en reste pas mois très fort.

  Tout ceci est servi par une fort belle plume, qui par son élégance et son sens de la formule -à noter le très bon usage du présent de narration, qui donne de la force au récit- n'a rien à envier à celle de ses glorieux inspirateurs.

 

  Je terminerai en m'offrant le plaisir, avec l'espoir que ça en intéresse certains, d'établir une connection avec une oeuvre dont j'ai abondemment parlé jusque dans le présent article et pour laquelle, comme ça se voit un tout petit peu, la fascination ne me quitte pas : le Cycles de Contrées de Jacques Abeille, et surtout le dyptique constitué par Les Barbares et La Barbarie (à l'origine, rappelé-je, un unique manuscrit de roman coupé en deux). Ce dyptique ressemble furieusement à un démarquage du roman de Coetzee, dont l'équipée chez les Barbares aurait été démesurement  agrandi et deviendrait le corps de l'oeuvre -l'occasion de montrer les "barbares" sous un jour bien plus favorables- tandis qu'au contraire un voile pudique serait jeté sur la punition orwellienne sans empêcher que la conclusion devienne plus défaitiste, avec la victoire de la prétendue civilisation qui s'avère être la véritable barbarie -encore un discours proche de Coetzee. Il n'y pas jusqu'au motif du désinterêt total pour les vestiges du passé, poussé jusqu'à la bizarrerie  chez Abeille, qui ne rappelle le roman sud-africain.

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23 juin 2013 7 23 /06 /juin /2013 20:17

http://www.malibrairie.net/wp-content/uploads/2011/06/51EKDWJ0VQL._SL500_AA300_.jpg

Difficile de parler d'un livre archi-classique sur lequel tant d'encre a déjà coulé depuis plus de soixante-dix ans. Bon, question originalité, je m'en tirerais quand même au moins en joignant à ma chronique du roman de Buzzati quelques mots sur son adaptation ciné réalisée en 1976 par Valerio Zurlini (et dont la rétrospective près de chez moi était le prétexte idéal pour enfin descendre le bouqin de ma PAL). En dehors de cela, je vais quand même me risquer à donner mes impressions sur ce Désert des Tartares.

  Une surprise, tout d'abord : en lisant le début de ce roman, il ya plus de deux ans, juste après celui qu'il a fortement inspiré,  Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq, j'avais eu l'impression d'un style plus aride, effet de contraste tout à fait trompeur -le style est en fait tout aussi virtuose- mais qui joint au thème de l'attente vaine d'une armée tartare qui ne vient jamais, m'avait fait imaginer une oeuvre austère. Encore une impression trompeuse, car non seulement le roman est plus dense en matière d'intrigue que celui de Gracq (normal, me direz-vous, une vie en 260 pages au lieu de quelques mois ou années, je ne sais plus trop, en près de 500...) mais il est aussi beaucoup plus étrange.

  A vrai dire, je ne m'attendais même pas au plaisir de retrouver, en un peu plus vague, le genre d'univers si déroutant qui m'avait enchanté avec le successeur du Désert des Tartares, Le Rivage des Syrtes, donc, mais aussi avec leur prédecesseur, Sur les falaises de marbre d'Ernst Jünger : ce mélange de contrées imaginaires, impossibles à situer dans l'espace comme dans le temps, avec de déroutantes références à notre monde, un peu à la manière des contes. Certes, dans Le Désert... les références à notre monde sont quand même réduites à une peu de chose : on évoque brièvement la Hollande, c'est presque tout, si ce n'est que le Royaume ou se passe le roman pourrait être le Royaume d'Italie, encore d'actualité en l'année 1940 où est paru le roman, mais qu'on ne voit pas trop où situer sa frontière morte avec le fameux Désert des Tartares et le mystérieux Royaume du Nord qui se confond étrangement avec lesdits Tartares dont l'existence est communémernt admise comme légendaire.

  Pour en venir au coeur de me chronique, plus fantasmatique encore que son prédecesseur et son successeur, Le Désert des Tartares est surtout davantage truffé de de morceaux de bravoures plus étonnants les uns que les autres : le passage d'allégorie du temps qui passe (qui n'est après tout que le thème central du roman), le rêve funeste du lieutenant Drogo et sa réalisation (peut-être un peu trop appuyée, celle-ci), la symétrie intergénérationnelle  entre les premiers et derniers chapitre de la vie dudit personnage, et des passages davantage disséminés à travers le texte, comme le miscellanée de légendes et de fantasmes autout du Désert, ou l'effet de loupe chronologique qui donne l'impression qu'une même année passe pendant toute la vie de Drogo.

  Bref, un roman qui malgré un thème propre à rebuter, est très loin d'être austère comme je l'avais imaginé.

 

  http://www.voirunfilm.com/includes/images/partenaires/jaquette/cineclic/Le+desert+des+tartares-9345.jpg

Comme promis, quelques mots sur le film qui, lui, me faisait bien plus peur. Peur justifié à mon sens : le roman très contemplatif de Buzzati parait à priori inadaptable, condamné à accoucher d'une oeuvre ennuyeuse. Et bien ce fut une bonne surprise ! En effet, Zurlini évite le principal écueil de l'adaptation qui aurait été de nous servir un film bavard à n'en plus finir, et use au contraire d'une grande sobriété. Le mise en scène est léchée, les acteurs impeccables, les libertés avec le roman bien vues, la photographie est souvent splendide bien qu'inégale (trop sombre par moment, même si j'ignore si c'est fait exprès pour donner un aspect plus fantasmatique au film) et magnifie encore les paysages iraniens (dont feu la citadelle de Bam -détruite par un séisme en 2003, comme le précise le générique de la version restaurée du film- choisie pour héberger le fort Bastiani), et il y a une musique d'Ennio Morricone, même si elle est un peu trop discrète et sans doute mineure dans l'oeuvre du compositeur (mais vaut mieux du petit Morricone que du grand Hans Zimmer)(Y dit qu'y voit pas le rapport).

  Bon, ce n'est pas forçément pour cela que le film me laissera un souvenir impérissable : il manque un  je ne sais quoi, un film trop académique peut-être (mais certes pas pompeux et ermpesé), mais il n'est pas exclus que je sois toujours influencé par mes attentes très exigentes à l'égard de cette adaptation et dont je n'ai pu tout à fait me défaire pendant la plus grande partie de la projection. Le film marquera de toute façon toujours moins les annales du cinéma que le roman ne l'as fait pour celles de la littérature, mais il mérite assurément d'être vu.  

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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 08:29

http://t2.gstatic.com/images?q=tbn:ANd9GcRfh9QnklacufMeg8I3dOmCA3u_NP6uyTtan-ERFCMLeF_oTx7X 

Les amateurs parmi vous de la remarquable BD Les Cités Obscures de Benoît Peeters et François Schuiten n'ont pu manquer son dernier opus en date (2009), Souvenirs de l'Eternel Présent. Un tome un peu particulier dans la série puiqu'il se déroulait à l'écart du monde connu des Cités obscures, dans la cité ravagée de Taxandria où depuis le grand cataclysme, évoquer le passé et l'avenir sont interdit, un univers sinistre à l'emprise duquel désire échapper le dernier -le seul, en fait, selon la logique de l'Eternel Présent- enfant de la cité, Aimé.

  L'album était sous-titré "variation sur Taxandria de Raoul Servais" : il s'agit en effet d'une version BD fort différente du long-métrage Taxandria, paru en 1995, du grand réalisateur belge d'animation Raoul Servais.

  La postface de l'album raconte l'histoire du film, ses heurs et malheurs : la conception des premiers éléments dans les années 70 à partir d'un procédé breveté par Raoul Servais, la servaisgraphie, qui consiste à insérer dans un décor dessiné figé des personnages réels qui lui donnent le mouvement  (Servais étant de toute façon déjà un maître dans l'art de mêler animation et prise de vue réelle) ; l'apogée du projet en 1987, lorsque François Schuiten himself est chargé de réaliser les fameux décors (les tableaux de Paul Delvaux, sur lesquels misaient Servais, ne convenant finalement pas), tandis que la nouvelle moûture du scénario par Alain Robbe-Grillet semble un autre choix idéal ; et enfin la désillusion au commencement du tournage en 1989, lorsque la production impose un nouveau scénariste, Frank Daniel, qui remanie le film en profondeur, l'enlisement du tournage qui durera jusqu'en 1994 (!) et que la postface de l'album racontera mieux que moi. Ladite postface est plutôt critique  envers le résultat final, "ni film d'auteur ni film grand public (...) entre deux chaises", un film en lequel le réalisateur lui-même ne se reconnaissait plus. 

  On devine dans ce contexte que l'album Souvenirs de l'Eternel Présent vient réparer quelque chose : il suit en  effet la toute première version du scénario conçue par Raoul Servais, mise en image bien entendu à partir des dessins originaux de Schuiten, mais dans un travail nouveau où la moitié des dessins sont inventés et le reste remanié. 

  Maintenant que j'ai vu le film Taxandria lors d'une rétrospective exceptionnelle au cinéma, une petite année après avoir lu la BD qui m'était un peu sortie de l'esprit lors de la projection, que penser personnellement du film ?

 

http://www.horreur.net/img/taxandria_affiche.jpg 

Commençons par parler du film sans penser au scénario original entrevu grâce à Schuiten et Peeters, mais en laissant volontairement de côté pour l'instant l'intrigue principale à Taxandria.

 Le film démarre par des séquences en prise de vue réelle dans ce qui pourrait être notre monde, si ce n'est qu'il y existe des pays imaginaire : le jeune prince de l'un d'eux voyage incognito avec son précepteur pour réviser ses examens dans un hôtel miteux en bord de mer. Par sa voix off -rétrospective par rapport aux images qu'elle commente, l'une des rares bonnes idées de mise en scène de ces séquences en prise de vue réelle, mais j'en reparlerais- nous devinons que ce pays est de régime autoritaire et accueille très mal les réfugiés des tout aussi mystérieux pays voisins en guerre. Délaissant ses leçons qui l'ennuie, Le jeune prince s'aventure près de l'endroit mal famé qu'on lui interdit, le phare dont la lumière rouge attire les réfugiés, et dont le gardien, Karol, sait aussi bien cacher ceux-ci que soigner les oiseaux mazoutés. Et c'est ce personnage épris de liberté qui, par la magie hypnotique de la lumière rouge de son phare, fait voyager par l'esprit le jeune homme à Taxandria, cette cité merveilleuse mais guére plus utopique que le monde réel.

  Avant d'aborder l'intrigue taxandrienne, donc, avouons déjà qu'un bât blesse à ce niveau du film : il est non seulement hétérogène mais extrêmement désequilibré. Il y a en effet un contraste très fort entre les séquences à Taxandria, tournées en servaisgraphie sur des dessins de Schuiten et forcément sublimes, et les séquences dans le "monde réel", qui ont, sans exagérer, l'abscence d'ambiance d'un téléfilm. Et ce simili-monde réel est singulièrement dépourvu de mystère pour un monde qui inclue aux nôtres des pays imaginaire, invention à laquelle certes la moindre BD franco-belge à papa nous a habitué, mais qui dans le contexte pourrait plutôt faire penser aux univers de Gracq et de Jünger, alors que le présent pays imaginaire ressemble trait pour trait à notre occident des années 90, avec un prince qui écoute de médiocres tube dance ou hip hop sur son portable -ce qui rajoute en passant dans le caractère insupportable à un personnage atrocement mal joué (il faut dire qu'il n'y rien de plus difficile que de diriger de jeune acteurs). Il est possible que j'exigeais du film des choses qui n'ont pas forcément à y être, mais ce manque d'exotisme ou du moins d'étrangeté m'a paru appuyer la platitude très "téléfilm" de ces séquences.

  Puisqu'on parle de mise en scène, parlons de la musique que dans leur postface Peeters et Schuiten qualifie de "pesante". J'aurais un avis plus nuancé en pointant là encore un contraste entre des passages de toute beauté, notamment le générique d'entrée où le mélange de sonorités électro et de piano fait joliment planer sur les images du cataclysme par Schuiten, et d'autres moments du film ou la musique est moins réussie et/ou à propos et devient effectivement pesante (et on n'échappe pas à la ritournelle pop du générique de fin, sur un dernier plan d'une affligeante banalité par rapport au générique  du début, une symétrie presque troublante en terme  de qualité et d'ambiance).

 

  Maintenant que j'ai abordé le désequilibre qui fait la faiblesse du film dans son ensemble, voyons l'intrigue à Taxandria, où la comparaison devient inévitable avec le scénario originel entrevu grâce à l'album des Cités Obscures, et où du coup le cas devient bien plus complexe.

  Si j'étais puriste, je trouverais que le scénario du film est une trahison bien-pensante.

  Aimé est dans la BD un enfant au crâne chauve rejeté en toute hypocrisie par la société d'adultes qui l'entoure. Il est seul, absolument seul, faible, son point de vue sur la dictature taxandrienne est naïf même si lucide à la fois, et il ne peut rechercher rien d'autre qu'une fuite égoïste qu'on ne saurait lui reprocher, car comment renverser seul le pouvoir de l'Eternel Présent ?

  Aimé dans le film est un héros adolescent bon teint, protégé en haut lieu, ce qui lui assure son avenir même s'il dessine des choses interdites issues de son imagination. Il se révoltera par amour pour Ailée, la jeune vestale qui lui est destiné dans le Palais des Plaisir (le "Jardin des Délices" de la BD, bordel de la cité où sont cloîtrées toutes femmes de Taxandria et auquel le film donne une aura sacrée), une personne bien anticonformiste, et pour elle il contribuera par ses actes à la chute de l'Eternel Présent.

  Si j'étais puriste, donc...mais je ne le suis pas.

  Le film Taxandria fait partie de ces "adaptation" (ce n'en est pas vraiment une, mais c'est presque tout comme depuis la parution de la BD) dont il peut être tout à fait profitable d'oublier l'oeuvre originale, ce qui n'est pas forcément un grand sacrifice et permet d'apprécier ses qualités propres.

  Certes, le scénario  n'aura jamais la froideur et l'épure poétique de celui conçu par Raoul Servais. Certes il est plus romantisé, plus accessible au grand public. Certes sa conclusion optimiste est un peu tirée par les cheveux, rapide et facile, à la limite du deus ex machina.  Mais qu'il en devienne fonciérement inintéressant, certes pas. D'abord, les préoccupations restent adulte, celles qui obsédent Raoul Servais depuis le début de sa carrière : la lutte contre les idéologies totalitaires. Si l'on s'adresse à l'âme d'enfant et à l'âme adolescente dans le film, il n'y a pour autant pas d'infantilisme, car le rêve permet de réflechir. L'histoire d'amour adolescente elle-même s'éloigne des clichés pour se rapprocher des amours subversives de 1984 et Brazil (et il y a franchement pire comme référence), et accorde une  place plus honorable à un personnage féminin, toutes femmes étant réduites à leurs condition d'esclaves dans la BD ; d'ailleurs la fusion de la prostitution et du féminin sacré ajoute une autre dimension, absente de cette dernière, à la dénonciation féministe. Le scénario final ne manque en outre pas d'idées poétique : le Décret de l'Eternel Présent changé en prédiction au texte surréaliste mais cohérent au hasard de la reconstitution à la va-vite d'une planche d'imprimerie renversée, ou bien le montage frappant mettant en paralléle la chute des rois-fantoche  de Taxandria avec celle du mur de Berlin à la télévision (autre des quelques bonnes idées qui rehaussent les séquences dans le monde réel).     

  Et puis, bien sûr, il convient de ne pas oublier ce que reste malgré toutes ses faiblesses le film Taxandria : un univers tout à fait inédit au cinéma, auquel la servaisgraphie donne toute sa demesure visuelle. 

  Bref, malgré ses défauts (et peut-être en partie grâce à eux, dans son hésitation entre public jeune et adulte par exemple -subjectivité assumée, je tiens moi-même un peu des deux âges mentaux et le film a su très bien les reconcilier) le film a indéniablement ses qualités propres, indépendantes de l'oeuvre grandiose qu'il aurait pu être mais que l'on ne peut qu'imaginer -qui sait, le scénario originel ou celui de Robbe-Grillet aurait pu lui-même être massacré d'une autre façon et donner un moins bon résultat ! Et surtout, rien n'empêche le film de distiller une petite musique particulière, dont je ne sais si tous le monde l'entendra, mais qui m'a donné du mal à chasser le film de ma tête après la séance. What else ?

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9 décembre 2012 7 09 /12 /décembre /2012 19:44

  http://ecx.images-amazon.com/images/I/41VE3VbQtIL._SL500_AA300_.jpgSouvenez-vous, j'avais déjà parlé de ce chef-d'oeuvre atypique du cinéma tchèque qu'est Valérie au Pays des Merveilles de Jaromil Jirès. Ce n'est qu'il y a quelques jours que j'ai appris à ma grande surprise que le roman dont il est adapté était traduit en français. Je me suis bien entendu rué dessus, en bon passionné du surréalisme qui ne peut manquer un roman écrit en 1932 par le fondateur du mouvement surréaliste pragois, Viteszlav Nezval (à tes souhait Kalev).

  Comme j'ai la flemme de résumer une oeuvre  auquel son adaptation, déjà chroniquée, est assez fidèle, je vous renvoie à la chronique ci-dessus. Celle-ci vous sera d'autant plus utile que maintenant que je connais les deux oeuvres, la comparaison sera inévitable, surtout qu'elles sont toutes deux très complémentaires et constituent deux chef-d'oeuvre dans leurs supports respectifs, et que parler du roman me semble une occasion bienvenue de donner une suite à la chro du film.

 

  Tout d'abord, quelqu'un qui aurait vu le film de Jaromil Jirès ne retrouverait  pas dans le roman certains de ses morceaux de bravoures : le "Putois" qui prend symboliquement possession de la maison en enflammant la fontaine, ou bien l'épisode de la guérison de la jeune mariée, Edwige (traduction d'Hedvika, nom laissé tel quel dans le film) qui dans le roman se passe de façon la plus chaste qui soit, sans l'ombre d'un flirt saphique, ce qui ne fait pas seulement perdre un peu de sensualité, mais un vrai souffle poétique (oui, pour parler clairement, j'ai trouvé l'épisode de la guérison un peu plat dans le roman).

  En revanche, d'autres morceaux de bravoures ne se trouvent que dans le roman, tel la fin où le retour un peu mystique à la forêt privilégie la poésie du conte par rapport aux visions à la fois idylliques et profondément perverses qui clôturaient le film (question d'ambiances complétement divergentes sur laquelle il faudra revenir en deuxième partie de chronique) ; ou bien les scènes tout simplement inadaptables dans le cinéma tchèque de l'époque mais que le réalisateur a parfois su génialement adapter en privliégiant les conventions théâtrales au réalisme (point que j'avais déjà évoqué mais dont je n'ai réalisé l'importance qu'après lecture de l'oeuvre d'origine) : Orlik qui se dissimule grâce à sa nudité diaphane qui le fait confondre avec un groupe de statues de marbres (ce que la réalisme nécessaire, loins de l'éculcorer, transfigure dans le film),  les effets spectaculaires des boucles d'oreilles de Valérie (ça, je ne me souviens plus du tout comment Jirès s'en est sorti, probablement avec énormément de sacrifices), ou la physionomie du Putois qui ne porte pas un masque de cet animal mais en a bel et bien a la tête (le film garde toutefois l'idée essentielle : la laideur de ce vampire qui ne l'empêche pas de séduire les femmes et de passer inaperçu en chaire d'une Eglise, excepté pour Valérie).

  Et bien sûr, il ya les morceaux de bravoure communs aux deux oeuvres, à commencer par ce qui est peut-être leur sommet commun : la "calèche sans cocher" réalisant une prophétie familiale, épisode que j'avais bizarrement  banni de mon souvenir et de ma chronique du film et que j'ai l'impression d'avoir découvert dans le roman.

  Maintenant que je me suis attardé sur les scènes les plus remarquables, qui rendent le mieux roman et film complémentaires, il est temps comme promis d'aborder la question de leurs ambiance respectives, dont la divergence tient en peu de mot : même s'il diffuse un érotisme troublant, le roman est bien moins pervers. D'abord, Valérie a dix-sept ans et non treize -est-il nécessaire de s'y attarder ?- et l'inceste est beaucoup moins présent : le frère et la soeur ne font qu'y songer en toute ignorance au lieu de l'accomplir en connaissance de cause, sans parler des autres membres de la famille -en revanche, l'épisode du baiser volé par la grand-mère rajeunie et grimée en "cousine" se trouve déjà dans le roman, quand bien même ce sera plus une tentative de viol qu'un baiser volé dans le film de Jirès. Et j'ai déjà évoqué l'absence de la débauche édenique finale. Bref, Nezval, tout surréaliste qu'il est, n'a pas les obsessions psychanalytique de son futur adaptateur, et son roman est plus léger et moins malsain, même si le malaise est néanmoins déjà présent dans l'agencement de ses ambiances fantastiques et érotiques, et paraissait peut-être plus subversif dans les années 30 qu'aujourd'hui (et après vision du film, je plaide la subjectivité).

 

  Après avoir conseillé le film a un public averti, je ne saurais trop conseiller ces deux oeuvres qui se complétent si bien l'un l'autre, mais le roman de Nezval  sera sans doute la meilleure porte d'entrée, la plus accessible, vers l'univers étrange et poétique de Valérie et de sa semaine des merveilles.     

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4 septembre 2012 2 04 /09 /septembre /2012 11:43

 

  Après vous avoir parlé ici  ou encore et d'une des créations les plus extraordinaires de la littératures contemporaines, le Cycle des Contrées de Jacques Abeille, il est temps de conclure avec ce cycle de chroniques.

 

  Déjà, en une sorte d'erratum, car je promettais à longueur de chroniques la parution fort hypothétique d'un tome censé conclure le cycle, L'explorateur perdu, rassemblement de textes déjà parus, mais qu'il faudra de toute façon se contenter de lire séparément (et moi qui espérais des inédits...mais le Cycle est déjà assez grandiose comme ça, c'est le lecteur qui, incorrigible, en demande toujours plus). Donc, il semblerait bien que le Cycle soit terminé avec la parution de La Barbarie ou, en termes de chronologie interne, avec Les Mers perdues.  

 

  Ensuite, parce que les articles qui m'ont fait me résigner à cette idée de cycle terminé (pas si pénible en regard des parutions antérieures, disais-je plus haut) méritent un article juste pour les relayer.

 

  Il y a d'abord le billet du blog des éditions le Bélial, aussi exhaustif en terme d'oeuvre que je l'ai été sur mon blog, mais qui parlera bien sûr toujours bien mieux du Cycle, explorant en outre des pistes de lectures que je n'avais pas même effleuré, même si j'avais déjà songé à certaines.

 

  Ensuite, la parole est à Jacques Abeille avec une interview passionnante déjà parues de longs mois auparavant sur le site du Nouvel Observateur. 

 

  Bonne lecture (ce qui peut s'appliquer à mes propres blurbs pour ceux qui les découvrent par les liens dans ce billet).

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23 septembre 2011 5 23 /09 /septembre /2011 21:51

 

Voilà une chronique qui ne semblera pas bienvenue en ces temps troublés sur la blogosphère. Chroniquer grâce à un SP un livre qui ne doit paraître que dans presque deux semaines, c'est de très mauvais goûts quand les blogueurs passent dans un peu tout microcosme SFFF pour de vils profiteurs saignant les éditeurs en SP.

  Pour clarifier les choses, à la fois par honnêteté personnelle, pour ne pas donner de faux espoirs aux lecteurs/blogueurs intéressés (je ne connais rien aux pratiques promotionnelles d'Attila et ne suis pas sûr que le blogging soit dans leur ligne de mire) et pour rassurer les aimables éditeurs en ces temps de revente sauvage de SP, il s'agit ici d'un SP prêté (oui, prêté car l'achat est déjà prévu le jour de sortie officielle) par mon libraire, un cadeau personnel à un habitué, qui ne me sert que pour mon plaisir de lecture en tempérant mon impatience bouillante.

 

  Bon, ça c'est fait.

 

http://ecx.images-amazon.com/images/I/51UtXPtVGLL._SL500_AA300_.jpg

 

  Donc, le retour au Cycle des contrées....retour qu'il va me falloir commencer par un erratum : j'ai toujours clamé haut et fort que le projet du cycle était de se finir juste après Les Barbares par le recueil L'explorateur perdu, incluant la réédition de trois textes indépendants plus ou moins courts (EDIT de septembre 2012 : et sur lequel j'ai déjà fait mon  erratum). Or il semble que le programme ait changé durant le passage de flambeau de Gingko/Deleatur à Attila, et un autre sixième roman s'est intercalé. Roman issu de de la scission de Un Homme plein de misère, titre prévisionnel du tome V, ou créé ex nihilo ? (EDIT : plutôt la première solutionn apparement )

Peu importe, toujours est-il qu'il est là, et qu'il a pour titre La Barbarie.

 

  La Barbarie fait suite directement  aux Barbares, dont le narrateur revient, après son périple à travers toutes les Contrées en compagnie des cavaliers des steppes, à sa ville natale de Terrèbre. Il ne devrait donc plus être question de barbares ? Attention, il s'agit ici de barbarie, et toute la nuance est dans ce singulier froid, abstrait et déshumanisé. Cette barbarie, qui pour compléter la symétrie ne sera le sujet que d'un roman de 130 pages après la fresque de plus de 550 qui l'a précédé, c'est celle de Terrèbre, nouvelle maîtresse du monde dont elle est en train d'éradiquer les anciennes cultures. Sur ce plan le roman n'ajoute quasiment rien au précédent : tout au plus sent-on davantage, mais on était prévenu avec le retour aux Jardins statuaires, que l'oubli généralisés des anciens mystères qui enchantent les Contrées n'est pas normal, qu'il a quelque chose d'occulte qui répond aux magies qu'il efface.

  Dans ce contexte, le héros n'a guère de superbe, ne parvenant pas à faire briller son savoir dont se fiche même la nouvelle et très conformiste science universitaire. Deux échappatoire s'ouvre à lui :

  L'amour, d'abord, toujours aussi central chez Abeille qui n'a jamais écris un roman des contrées (roman tout court ?) sans composante érotique. L'amour se lie ici avec le très beau personnage de Blanche, la logeuse qui a gardé l'appartement du narrateur pendant toutes ses années d'absence, au risque de tuer de jalousie son mari. Les pages sensuelles sont ici splendides, notamment celles qui lient érotisme et végétation, en une synthèse de cette mystique célébrant à travers tout le cycle la volupté des corps unie aux beautés de la nature.

  Ensuite, le véritable savoir qui justifie l'existence du cycle, fondé sur l'audace et la curiosité à l'égard de l'autre, n'est pas perdu : le narrateur des Barbares et de La Barbarie rencontre un deuxième grand conteur des Contrées, le jeune Ludovic Lindien, narrateur des Voyages du Fils, des Carnets de l'explorateur perdu, mais aussi, comme nous l'apprenons dans ce livre, compilateur de la fresque contée pourtant à la troisième personne  dans Le Veilleur du Jour,  bouclant ainsi la boucle de ce cycle désormais entièrement composé de témoignages (précisions que l'exception, La Clé des Ombres, a été classé à part dans le Cycle des Chambres...même si son héros ressurgit dans La Barbarie !). C'est que le livre mis en abyme est toujours central (au point, nous l'avons déjà vu, qu'un roman scabreux est mis au même plan qu'une fresque ethnologique) dans cet univers des Contrées où -comment n'ai-je pas encore l'occasion de l'évoquer ?- il est rarissime qu'un peuple soit analphabètes, même les plus primitifs. Sauf paradoxalement, Terrèbre où il est dit un peu mystérieusement que "les livres sont en train de disparaître".    

  Face à cette force occulte qui pousse un monde vers l'oubli -Les Barbares disait : vers l'ennui-, inutile d'en faire un mystère, ces échappatoires n'empêcheront pas un destin funeste : car nous découvrons L'Empire de Terrèbre sous son jour le plus noir, effleuré dans Le Veilleur du Jour et La Clé des Ombres : pas seulement une incarnation abstraite du conformisme, mais un authentique totalitarisme, où le destin du narrateur des Barbares et de La Barbarie prend des accents orwelliens.

  Vous voilà prévenu, n'attendez pas de happy end. Pour autant, l'espoir ne disparait pas à la fin du roman, et dans une touche énigmatique la magie des contrées montre qu'elle n'a pas dit son dernier mot.

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