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28 juillet 2013 7 28 /07 /juillet /2013 17:10

  Ce billet, originellement le deuxième du périple à l'automne 2010, a subi un premier remaniement accompagné d'un up', le 17 mars 2011, portant sur les adaptations de contes baltes sur lesquelles mon avis avait changé. Ceci est la deuxième mise à jour avec up',  qui s'est faire en deux temps : hier soir, introduction d'une nouvelle lecture, un recueil de contes estoniens, mais aussi à mise à jour à jour quelques informations, dont la chronique de recueil sur les Chants ouraliens. Aujourd'hui, encore quelques corrections, pas seulement orthographiques : mise à jour des infos sur les contes estoniens, mais surtout quelques révisions de ma façon de présenter le Kalevala que je trouvais vraiment approximative et naïve.  

 

  Pourquoi un article sur les pays de la Mer Baltique ? C'est que le folklore de cette région qui va de la Finlande à la Lituanie a son ambiance mythologique particuliére, dans ce qui est le foyer le plus tardif du paganisme en Europe, les mythes empreints de paganisme survivant, bien que déjà devenus en quelque sorte profanes, au XIXème siècle, époque des grandes collectes folkloriques dans toute l'Europe (les cultes païens en eux-même, perpétrés par la classe paysanne, ont disparu au XVIIème siècle. Deux siècles, ça parait beaucoup, mais après tout, si j'ose ici une comparaison de profane, c'est l'intervalle entre la christiannisation de la Scandinavie  est la mise par écrit d'un grand nombre de ses mythes).

 

  http://ecx.images-amazon.com/images/I/61opaYyCLJL._SY445_.jpgCependant la posterité des mythes de la Baltique est trés divers. Si les mythes lituaniens sont également trés connus des enfants du monde entier, ce prestige fait pâle figure face à la Finlande, dont le grand cycle mythologique jouit d'un prestige mondial : le Kalevala, épopée nationale composée au XIXème siècle par l'humble fils de tailleur Elias Lonnröt, à partir de chants populaires récoltés dans toute la Finlande et la Carélie.

  Le Kalevala a déjà sa place non négligeable dans l'histoire de la fantasy, puisque c'est sa lecture qui aménera Tolkien a concevoir une "mythologie anglaise" qui devait devenir le cycle de la Terre du Milieu. Dans le monde des lettres françaises, l'épopée devait avoir une influence sur Boris Vian, qui aimait citer des passages entiers avec son épouse ; les plus inoubliables références viennent de L'Arrache-coeur

  Mais ce prestige n'est rien comparé à celui de l'oeuvre auprés des Finlandais eux-même, sans doute l'un des rares peuples à avoir adopté la date de parution d'un livre comme fête nationale : c'est que le Kalevala a ni plus ni moins fondé  tout l'actuelle nation finlandaise, l'a fait entrer dans l'histoire en affirmant cette culture jusque considérée comme inférieure par l'aristocratie germanophone (cas de figure de toutes les civilisations baltiques qui nous occupent dans ce billet).

  Outre l'intérêt purement patriotard, qu'il est toujours facile et faussement sympathique de louer quand on est pas plongé dans la culture en question, le Kalevala, même littérarisé, porte haut le drapeau du folklore populaire auquel il reste assez fidèle dans l'esprit et dans la langue : de tels cycle épiques sont finalement peu courant dans le folklore populaire européen, et je n'en connais pas d'équivalent en Europe de l'Ouest dont en France.       

  Lonnröt, qui était un écrivain plus qu'un simple compilateur, a centré ces cinquante chants et  prés de 30 000 vers autour des "fils de Kaleva" vivant dans leur pays de Kalevala : le barde Vaïnamoïnen, le forgeron Ilmarinen, le séducteur Lemminkaïnen. En face, Pohjala, pays de magiciens dirigé par la reine Louhi et situé en Laponie (contrée de magie dans l'esprit de tout le monde nordique, y compris chez les Vikings), où les fils de Kaleva partirons en quête d'épouses, puis avec lequel ils entreront en guerre pour la possesion du Sampo, sorte de corne d'abondance forgée par Ilmarinen.

  Ce qui frappe dans l'épopée, c'est l'ambiance de magie qui s'en dégage. C'est que Lonnröt a habilement inséré dans sa composition des dizaines de chants magiques et d'incantation, ainsi que des chants rituels concernant des sujets plus prosaïques comme le mariage. Les héros sont d'ailleurs davantage des magiciens que des guerriers, ce qui est logique dans une oeuvre plus proche dans l'esprit du conte populaire que de l'épopée guerière artistocratique léguée par la Grèce, la Scandinavie, le monde celte ou le Moyen-Âge chevaleresque. Ainsi cet esprit de conte populaire et ce fourmillements de chants rituels donne t-elles à l'épopée une ambiance véritablement onirique.

 

  Un mot concernant les éditions : j'ai lu la traduction de Gabriel Rebourcet dans la collection A l'aube des peuples de Gallimard, édition assez onéreuse en deux tomes qui a depuis été reprise en un seul volume chez Quarto Gallimard. Pour sept euros de moins, on peut certes trouver une autre traduction chez Champion classique, mais dont les quelques "minces" 660 pages me semblent suspectes de coupes. Et puis la traduction de Rebourcet vaut son pesant de pingouin : pour rendre l'esprit de l'épopée, le traducteur a en effet banni de la version française tout terme postérieur à 1550. Même si je m'interroge sur la pertinence de ce choix en terme de fidélité à la langue d'origine, le résultat est assez savoureux.

http://ecx.images-amazon.com/images/I/41KB6TGHHML._SY445_.jpg 

Aprés la Finlande, l'Estonie, avec une épopée moins connue (la première version française est parue en...2006 chez A l'aube des peuples) le Kalevipoeg compilé par Franz Kreutzwald. La ressemblance avec le nom de Kalevala est tout à fait normale, puisqu'on est toujours dans l'aire de civilisation finno-ougrienne à laquelle appartient la Finlande.

  Il y a toutefois une certaine différence entre les deux épopée, non seulement dans l'univers, mais aussi dans la conception. En effet, Franz Kreutzwald jugeait l'oeuvre du grand voisin Finlandais largement inventé par Elias Lonnröt (or, on sait aujourd'hui que Lonnröt n'a créé que 3 % des vers du Kalevala). Il en tire donc argument pour retravailler sans complexe la matiére mythique, notamment en versifiant les contes en prose.

  Tout ce cycle épique, en vingt chant et prés de 20 000 vers, est centré autour des exploits de son héros éponyme  Kalevipoeg, fils de Kalev (tiens, mon nom de blogueur) sorte de géant comparable à Gargantua (autre héros de folklore populaire à l'origine). L'épopée est plus ancré dans la réalité géographique estonienne, plus guerrière, et également  plus manichéenne puisque les ennemis sont le Diable et ses acolytes (ce qui semble assez étranges dans une épopée qui insiste beaucoup sur son caractére païen). Kreutzwald a un peu moins mis l'accent sur les chants magiques et rituels, ce qui n'empêche pas l'épopée de receler de belles pages d'imaginations propre aux folklores est-européens.

 

  http://ecx.images-amazon.com/images/I/417N-whspVL._SY445_.jpgBien sûr, tout comme le Kalevala pour le folklore finlandais, le Kalevipoeg reste une "belle infidèle" du folklore estonien, pas forcément sa porte d'entrée la plus sûre. Heureusement, quand j'attend encore un travail de ce genre sur la Finlande (si jamais il existe, prière de me le faire savoir), il existe en français une source bien plus rigoureuse.  Il s'agit d'une anthologie de contes réunis et commentés (chose intéressante, chaque conte ayant droit a un petit commentaire) par l'estonien Risto Järv et traduits par Eva Toulouze, parue dans la collection "Merveilleux" de chez José Corti, qui est loin d'être dévolu aux mythologies, mais qui dans ce dernier domaine est une collection de référence, et elle s'intitule L'Esprit de la Forêt-Contes estoniens et seto (les Seto désignant une minorité de dialecte estonien mais de confession orthodoxe).

  Il s'agit cette fois bien de contes populaires comme on peut en trouver dans toutes régions d'Europe, et qui donnent de la mythologie estonienne une vision bien différente : le héros Kalevipoeg n'est pas évoqué, pas plus que les Dieux sur lesquel je soupçonne Kreutzwald d'avoir bien exagéré, et il n'y a rien de forcément païen dans ces contes (dans la mesure ou il est imprudent de parler d'héritage païen dés qu'un conte montre des libertés avec les Saintes Ecritures, ce qui est le propre du christiannisme populaire).

  La collecte, il faut le dire, est plus récente :  les contes sélectionnés -et commentés, ce qui nous fournit des infos intéressantes, par exemple sur les variantes- par l'anthologiste de l'oeuvre originelle estonienne, Risto Järv, sont datés entre le XIXème siècle tardif et... les années 2000, car la tradition du conte est toujours vivace en Estonie. Ce qui cause des adaptations au dépaysement paradoxal :  dans une version du conte-type popularisé par le Roman de Renart ou l'animal rusé fait le mort pour être hissé sur un charrette de pêcheur et manger ses poissons, ici il s'agit d'un homme qui a  acheté ses poissons au supermarché. Bref, toutes les strates d'adaptation du folklore estonien paraissent dans ce recueil.

 Sinon, pourquoi ce titre, l'Esprit de la forêt ? Parce que le recueil, qui avait bien besoin d'une thématique pour choisir ses textes, est centré sur la forêt, lieu omnimprésent dans la foklore estonien, de façon compréhensible puisqu'elle couvre jusqu'à une époque récente la moitié du territoire. Et pour faire très rapidement la cirtique de ces contes, je me contenterai de deux mots : c'est féérique.   


http://ecx.images-amazon.com/images/I/418VTH6G49L._SY300_.jpg

Je vais faire un petit hors sujet avec un pavé de 600 pages édité par Gabriel Rebourcet -encore lui, nouvelle occasion de goûter ses traductions- toujours chez A l'aube des peuples. Il s'agit de Chants ouraliens, sous-titré Chants, poémes et priéres de trois peuples ouraliens : Mordves, Vogoules et Ostyaks (ouf). Il n'est plus question de la mer Baltique, pusique les Mordves vivent sur le cours de la Volga, les Vogoules et Ostyaks en Sibérie. Mais il s'agit de peuples finno-ougriens, et si les figures mythiques des autres épopées  n'y ont aucun équivalent, les recoupements sont nombreux à travers les chants mythiques, les chants rituels, les devinettes. Ceux-ci montrent toute l'imagination de peuples où, au XIXème siècle, chaque geste du quotidien est prétexte à évoquer de magnifiques images mythiques.

 

Retour à la Baltique, maintenant, avec la deuxième aire de civilisation de cette région : les pays balte, dont la Lituanie qui fut véritablement le dernier pays païen d'Europe (adoption du christiannisme par l'élite nobiliaire seulement au XIVème siècle).

  Au niveau des sources en français, c'est vache maigre. Les contes lituaniens prospérent en adaptation jeunesse mais n'intéressent personne en terme de recueils de sources. Ce qui n'empêche pas d'avoir de belles adaptations littéraires. Enfin, au moins une.

http://ecx.images-amazon.com/images/I/41qu4vK5npL._SL500_SY445_.jpgLà, c'est l'edit du 17 mars qui parle. J'ai en effet feuilleté il y a une petite heure un recueil que j'ai du racheter, moins de huit mois après avoir commis la bêtise incompréhensible de m'en débarasser. En réalité les Contes lithuaniens de Jean Mauclère sont ravissants, adaptant les principaux contes populaires (j'ai eu un petit vertige en voyant quelle interprétation un mythologue pouvait tirer de certains, j'y reviens dans l'instant), dans un style romantique et féérique qui est peut être une belle infidèle  comme on dit dans le métier de la traduction, mais ne dénature rien des intrigues, et une plaisante manière d'insérer dans le conte des informations sur la culture lithuanienne.

  Ca, c'est le livre trouvable uniquement d'occasion et en cherchant bien, comme les Fernand Nathan qui sont du même niveau. En neuf, au moins pour le premier, il y a Contes et fabliaux de Vieille Lithuanie et Contes lithuaniens de ma Mère l'Oye d'O.L.V. de Milosz. Et c'est une autre paire de manche. Désolé si je prend à rebrousse-poil des lecteurs qui auraient connus la première version du billet et se serait vu conseiller le livre à titre de curiosité, mais après avoir à nouveau essayé de lire le premier recueil en entier, je suis de plus en plus mitigé (c'est d'ailleurs ce qui a motivé le rachat de Mauclère).  

 Milosz est un auteur que Wikipédouille vous présentera comme européen, en raison de l'éclatement géographique de son oeuvre. Lituanien d'origine (parlant français, allemand et russe...mais pas lituanien), ces contes font partie de son importante oeuvre française. C'est une adaptation certes intriguante : fantasque et au style précieux, sans cesser d'être humoristique. Seulement, ce style est amusant à certaines occasions, agaçant à d'autres, et surtout  diluent insupportablement les contes (à se demander si Eric Chevillard n'a pas parodié Milosz dans son tirage à la ligne ironique et assez drôle du Vaillant petit tailleur de Grimm) et ceux-ci perdent l'essentiel de leur ancrage dans la culture lituanienne...bon d'accord, l'européanisme enthousiaste de Milosz est séduisant par ailleurs par son côté visionnaire, mais pourquoi parler de la Lituanie ?

  Je compte pourtant perséverer, car certains contes m'ont plu, et sont parfois les seules versions françaises de mythes capitaux (tel Eglé, la reine de serpents, absent du Mauclère et  assez important pour avoir fait l'objet d'un essai entier d'Ada Martinkus-Zemp, que je désespére hélas de trouver).

 

  Pour les fanatiques des sources mythiques brutes (ce que je ne suis pas totalement, précisé-je, d'où mon mea culpa et ma reconciliation avec Mauclère) la chose existe, en dehors de la Lituanie  : les Chansons mythologiques lettones, parues en 1928  en édition bilingue, par la coopération d'éditeurs lettons et français, sous la direction de Michel Jonval. Malheureusement, ce titre est devenu introuvable, même d'occasion (pour ma part, je m'en suis fait passer le scan en PdF par un doctorant en mythologie comparé de ma connaissance). Histoire d'en consoler certains, les amateurs de grands cycle épiques pleins de bruit et de fureur n'y trouveront pas leurs comptes, pas plus que pour l'univers lituanien: ces chansons font quelques vers, et si certaines s'apparentent à de petits contes, la plupart ressemblent davantage à des prières et des invocations aux dieux. Ce qui n'empêche ces courtes chansons de déborder d'imaginaire poétique, à la limite du surréalisme, portant haut les couleurs de l'imaginaire est-européen (et me rassurant au passages sur la probable authenticité des plus belles images de Jean Mauclère, tel le palais de la déesse des mers). 

 

  Pour les essais, et concernant la Lituanie, de façon plus trouvable pour le moment, il existe un essai d'Algirdas Julien Greimas, des Dieux et des hommes, études de mythologie lituanienne. Paru dans la collection de PUF Forme sémiotique, car Greimas est sémitocien.

  Là, tous les lecteurs de ce blog viennent de partir en courant. Et il faut avouer que la lecture de l'essai est assez aride, et si vous cherchez du rêve fantasyste, c'est mal barré (ceci dit, je pars du principe que se pencher sur les sources mythiques est déjà mal barré pour la pure rêverie fantasyste). Mais tout aride qu'il fut, cet essai est passionnant pour ceux qui s'intéressent à la mythologie comparée (ce que cet essai de sémiotique reste au fond) : Greimas ne se contente pas de livrer un produit fini comme le tout-venant des essais mythologique, mais nous fait suivre pas à pas son enquête à travers des sources aussi diverses que les chroniques historiques, les contes populaires, proverbes, devinettes, cérémonies rituelles, et même la linguistique. Et au fil de cette enquête, se révéle toute la philosphie archaïque lituanienne et son univers mythique qui reste malgré tout fabuleux.

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22 mars 2013 5 22 /03 /mars /2013 19:48

En supposant que ce blog a priori (mais vraiment a priori, je le reconnais) centré SFFF attire le public idoine, le nom de Patrice Lajoye doit être familier à celui-ci, puisqu'il forme avec son épouse Victoriya le principal binôme de traducteurs de la SF russe en France. Une autre casquette du Monsieur est moins connue, vu que c'est un domaine qui n'intéresse que quelques fous comme moi : chercheur en mythologie comparée. C'est sous cette casquette que j'ai parlé pour la première fois du tandem Victoriya/Patrice Lajoye avec leur recueil de byline chroniqué ici.

  Maintenant, après les traductions, j'ai eu l'occasion de m'attaquer aux essais de Patrice Lajoye, dont deux viennnent d'être auto-édité fin 2012, une sage décision déjà prise avec des traductions d'auteurs russes du XIXème siècle, et qui rapportererait sans doute beaucoup en se généralisant dans le domaine des publications universitaires.

 

http://static.lulu.com/browse/product_thumbnail.php?productId=20580490&resolution=320
   

Fils de l'Orage : Un modèle eurasiatique de Héros ? (auto-édition, 2012)

 

  Un essai de mythologie comparé, donc, d'une certaine ambition puisqu'il compare les biographies de pas moins de quinze Héros provenant, comme l'indique le sous-titre, de toute l'Eurasie. Je ne les énumérerais pas (la 4ème de couverture le fera pour moi sur n'importe quelle librairie en ligne et sur le site de lulu.com), mais je signalerais certains, parmi les moins connus (il est inutile que je rappelle qui sont Héraklès ou l'irlandais Cuchulainn), que j'avais déjà évoqué sur ce blog :  le yakoute Njurgun, Soslan et Batradz les ossètes dont j'avais parlé  ça et  là, le kirghiz Manas brièvement évoqué au détour de l'une ou l'autre  des épopées annexes de la sienne, peut-être la plus longues du monde, et bien sûr le russe Ilja Mouromec, l'un des grands héros des bylines, central dans le recueil évoqué plus haut.

  Si un essai de mythologie comparée n'est peut-être pas la lecture la plus digeste qui soit pour un profane (dont je suis encore), en revanche celui-ci passe tout seul et pourrait pratiquement servir d'introduction à cette discipline, car l'essentiel de son matiérau, à l'exception d'un court passage de linguistique, est narratif, constitué d'un éventail fabuleux de récits épiques et de contes, extraits des gestes concernées mais aussi d'une foultitude d'autres sources, pour la plupart des contes d'Europe de l'Est.

  Ceci n'altére en rien la rigueur et la profodndeur de l'analyse bien sûr. La mythologie comparée me procure toujours quelques vertiges, mais le vertige est ici particulièrement vif, de par l'ampleur et l'ambition de cette courte mais très dense étude.

 

http://static.lulu.com/browse/product_thumbnail.php?productId=20494426&resolution=320

Mythologie gauloise et légendaire français (auto-édition, 2012)

 

  Il s'agit d'un recueil d'article datant d'entre 2008 et 2012, certains inédits, d'autres publiés pour la plupart dans la revue Mythologie française et révisés depuis.

  Le titre et la 4ème de couverture sont assez trompeurs, car la mythologie gauloise et le légendaire français ne sont pas toujours mis en relation par les articles : parfois il s'agit de chercher la première essentiellement dans les sources antiques, et un article au moins s'intéresse a contrario au légendaire français sans y chercher de sources celtiques, quand bien même son héros, Gargantua lui-même, a été identifié comme possible divinité gauloise par Dontenville dans son essai justement intitulé Mythologie française.

  Ce recueil est nettement plus ardu que l'essai ci-dessus, mais le passionné le mythologie, qu'il soit professionnel ou comme moi dilettante solidement muni d'aspirine, y trouvera son compte. Et l'auteur a eu la sagesse de le faire débuter par un article très accessible, un inédit que j'ai trouvé le plus passionnant du recueil par son audace : M.Lajoye parvient en effet a trouver la trace d'un mythe celtique perdu, et même à avancer des hypothèses précises sur sa teneur, en recoupant des extraits d'historiens antiques sur la guerre contre les Galates (=Celtes) d'Asie, la vie de Saint Clair et...une chanson flamande du XIVème siècle ! Petit vertige là aussi, bien qu'à plus petite échelle que pour la vastitude de l'Eurasie.

 

http://ecx.images-amazon.com/images/I/61KcN%2BlxUyL._SL500_AA300_.jpg 

Mythes et légendes scandinaves en Normandie (Orep editions, 2011)

 

  Lu entre les deux essais précédents, ce petit livre m'a fait l'effet d'un hors d'oeuvre léger au milieu d'un repas certes savoureux mais copieux. C'est qu'il est non seulement très court, mais abondemment illustré et agrémenté d'encart, me donnant l'impression fausse, due à ma perte d'habitude de ce genre de format, de lire une encyclopédie pour la jeunesse. De fait, un môme risquerait de ne pas panner grand-chose à cet essai qui malgré un grand pédagogisme, notamment dans l'introduction, reste universitaire et, en tant qu'étude sur le légendaire français, fait forcément appel à des notions ardues, notamment de linguistique.

  Le titre et la 4ème de couverture du livre ne sont cette fois pas vraiment trompeurs dans le sens où ils reflètent bien le contenu et l'objectif du livre, mais il peuvent l'être pour des esprits chagrins qui s'attendraient à des révélations fracassantes sur le sujet, comme s'en est fait l'écho un commentaire sur le site Amazon.

  En  effet, le constat est globalement pessimiste, si l'on peut dire : des mythes scandinaves en Normandie, il ne reste pas grand-chose. Ce qui n'empêche pas les rares survivances d'être étonnantes (le monstre Wotho est peut-être la plus étrange créature que j'ai pu rencontrer dans un folklore occidental), et quand au terme d'une fausse piste on ne trouve pas trace de mythes scandinaves, on ne perd pas toujours au change en découvrant d'autres imaginaires : l'une des plus étonnantes découvertes que j'ai faites dans ce livre concerne une pièce de monnaie gauloise témoignant d'une version celtique oubliée d'un mythe scandinave très connu ! Petit vertige, encore une fois. 

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25 novembre 2012 7 25 /11 /novembre /2012 13:26

...après ceux contenus dans  Les Guerriers célestes du pays Yakoute-Saxa, avec une nouvelle lecture, et une relecture  d'un livre que je connaissais depuis un peu plus quatre ans, tout deux étant parus, comme le précédent, dans la collection A l'Aube des peuples de Gallimard.

 

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Le premier, Les Portes de feutre-épopées Kirghiz et Sagaï (Sibérie du Sud), ne fera pas seulement écho aux Guerriers célestes... (on retrouve d'ailleurs Yankel Karro à la traduction, l'édition originale étant cette fois allemande, résultant d'une récolte folklorique menée dans les années 1860 par Wilhelm Radloff), mais aussi à un livre chroniqué  depuis plus longtemps en ces lieux, L'épopé d'Er Toshtük

Même s'il ne s'agit pas d'une épopée du Kirghizistan, mais de Sibérie du Sud (les peuples dont il est question dans ce receuil vivent sur les rives du fleuve Ienisseï), l'unique texte kirghiz du recueil, Yoloï Kan, est rattachée comme toutes les épopées kirghize à celle de Manas, la plus longue épopée du monde. Yoloï Kan, roi du peuple Nogai, le Bâfreur impossible à rassassier, à l'origine, comme l'explique la préface, un personnage peu sympathique d'un bref épisode de l'épopée de Manas, devient un héros plus juste, même si la sympathie qu'il pourrait inspirer devient très relative de notre point de vue d'occidental moderne sur la violence de la mentalité archaïque kirghize telle qu'elle transparait tardivement dans cette épopée.

  Ce dernier point n'empêche par les paradoxes : si la place de la femme ne semble guère folichonne, le mariage étant généralement consécutif à un rapt parfois accompagné d'un viol, cela n'empêche par le héros de devoir son salut plus d'une fois à sa seconde épouse Ak Saïkal, redoutable guerrière, même si il semble obligatoire qu'elle soit parfois reprise par sa faiblesse naturelle de femelle. On peut aussi noter dans cette épopée la finesses psychologiques que Pertev Boratav relevait déjà à propos des épopées kirghize dans son édition de celle d'Er Töshtük, par exemple dans une surprenante scène de "baby blues".

  Pour le reste, cette épopée est enlevée, fourmillant de péripéties sur ses cent pages très denses, et est rendue d'autant plus agréable à lire par ses images merveilleuses et par la saveur de la langue épique bien digne des gestes d'Asie Centrale et de Sibérie.

  Les trois autres textes, oeuvre des voisins Sagaï, dont le folklore est plus "païen", moins pénétré par l'Islam et pas beaucoup davantage par le christiannisme orthodoxe, sont plus proches de contes sur la forme (ils sont d'ailleurs plus courts, à eux trois réunis, que l'épopée de Yoloï Kan) mais restent des contes épiques. Plutôt que de répéter les même choses sur leur langue et leur imagination, un petit extrait du premier conte, Aï Môkö. le héros éponyme rencontre sur sa route un autre Héros décidé à le tuer, Kan Kaïgalak :

 

  Pendant trois jours il le frappa, mais n'arriva pas à le tuer. Il jeta le fouet, ils se saisirent à bras-le-corps, et c'est à ce moment qu'une flèche inconnue fut décochée. Elle frappa Kan Kaïgalak, puis se planta dans un rocher.

  Aï Mökö courut pour voir la flèche.

"Est-ce une flèche décochée par Kudaï ou la flèche du carquois d'un héros de ce monde ?  Sur cette terre je n'ai ni père, ni mère, ni frère, je n'ai pas de famille."

  Il examina de près cette flèche, il put y lire :

"Dans le pays créé par Kudaï, Tchäs Mökö ("Héros de Cuivre"), au cheval alezan, est un héros puissant. C'est moi qui ai décoché cette flèche. Cette flèche, ne la touche pas, elle va poursuivre son chemin. Elle va maintenant se planter sur le pieu d'attache fiché devant la demeure d'Akyrang Tas ("Pierre criante") au cheval bleu-blanc. Là, ma flèche aura atteint son premier but."

  "J'ai atteint soixante-dix-sept ans. A l'âge de neuf ans, j'ai combattu Akyrang Tas. Sa force n'était pas plus grande que la mienne, ma force n'était pas plus grande que la sienne. Alors, comme nous étions égaux, nous avons décidé de nous confronter à l'âge de trente ans. Quand j'ai atteint la trentième année, nous avons combattu de nouveau. Aucun des deux n'a surpassé l'autre ; alors, nous avons décidé de nous livrer combat à l'âge de soixante-dix ans."

  "Je pars maintenant au combat, et toi, attend sur la chaîne de l'Altaï : je trouverais ton lieu de naissance, je trouverais ton père."

 

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Passons au deuxième ouvrage : Le Preux Sodani-Le Preux Develtchen-Epopées orales des Evenks de Sibérie dites par N.G.Trifimov.

  Le recueil différe des deux précédents en ce que l'aire linguistiques n'est pas la même : les Evenks, peuple de Sibérie orientale ne sont plus turcophones, mais tonguouzes-mandchoues. Ce qui n'empêche pas les topos et figure des styles épiques d'être parfois curieusement proches des épopées turques (sans parler de l'inévitable cosmogonie sibérienne qui partage l'univers en trois mondes, Supérieur, Moyen et Inférieur, le dernier étant habité par les démons, mais aussi en partie le premier)

  Les deux épopées de ce recueil, très courtes -une soixantaine de pages chacune à raison d'un paragraphe par phrase, certes souvent longue (saluons au passage le très bon choix de traduction intermédiaire entre le vers et la prose, les majuscules marquant le début des vers au coeur des phrases)- sont bâties sur un modèle semblable : à l'aube des temps, vivent sur terre un frère et une soeur qui ignorent leurs origines, dont le frère est destiné à être l'ancêtre des Evenks, et dont la soeur se fait soudainement enlever par un démon du Monde Inférieur. A partir de là viennet quelques divergences d'intrigues : Sodani est tué, après une lutte épique, pendant l'enlèvement, et c'est son frère inconnu Irkinitchen, qui connait leurs origines, qui sauve la soeur du monde inférieur tout en transportant dans sa poche les os de son frère, en attendant que sa fille-chamane lui redonne vie à la toute fin de l'épopée, car il doit tout de même être l'ancêtre des Evenks. Develtchen, lui sauve, sa soeur lui-même, sans intervention extérieure, et l'épopée s'étend plus longuement sur ses péripéties ultérieures, son voyage au ciel pour chercher l'épouse qui lui est destiné, la fondation de sa famille. Malgré ces divergences, le lecteur peut avoir une impression de redite d'un texte à l'autre, mais celle-ci est compensé par la variété des visions des autres monde, toujours impressionantes dans ces cultures chamaniques, ou des scènes de combats aux allures magiques. 

  Encore un extrait, qui, étant donné que c'est fatiguant de recopier un livre, sera court, mais donne une bonne idée de la poésie des textes, à défaut de rendre leur délire. Issu du Preux Sodani, il se retrouve avec des légères différences de formulation dans les deux épopées :

 

  Un  jour le preux-frère aîné  Avait demandé à sa soeur cadette :

"Est-il possible Que tous deux soyons né seuls dans ce Monde-mère Moyen ?"

Sa soeur lui avait répondu :

"Tu es né avant moi Et tu dois le savoir toi-même, Je voulais te le demander, Mais tu l'as fait avant moi.

 Si nous étions né Dans le Monde Supérieur Nous aurions de la rosée sur la tête."

A ces mots la soeur tâta de sa paume Le sommet de sa tête, Mais il n'y avait rien.

"Si nous étions issu du Monde Inférieur Nous aurions de l'Argile collé à nos talons", Mais il n'y en avait pas.

C'est pourquoi elle dit  A son frère :

"Oui, Nous sommes effectivement né Dans le Monde-mère Moyen, Mêlés à ses eaux, ses arbres Et ses herbes grasses." 

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22 novembre 2012 4 22 /11 /novembre /2012 15:07

http://ecx.images-amazon.com/images/I/419QjgmLIHL._SL500_AA300_.jpg 

Nouvelle étape du pépriple mythologique avec un livre qui sent bon le vent des steppes.

Plantons le décor : les Yakoute-Saxa, dit plus simplement Saxa ou Sakkha, sont un peuple turcophone ayant fuit l'Asie Centrale devant la poussée mongole pour s'installer sur les rives du fleuve Iena, en Sibérie orientale. Les Guerriers célestes du Pays Yakoute-Saxa, paru chez la fameuse collection A l'aube des peuples de Gallimard, est une anthologie, traduite de l'édition russe de Yankel Karro (puisqu'aucun universitaire français ne maîtrise la langue Yakoute, au moins l'édition est-elle plus sérieuse que celle espagnole du Pop Wuh) des trésors mythologiques de ce peuple.

 

  Les trois longs textes qui composent l'anthologie montrent la variété du folklore Yakoute, car ils ont tous trois très différents. Et leur richesse va bien au-delà de leur diversité, donnant une vision vertigineuse d'une mythologie à peu près inconnue, une grandeur que ne soupçonnerai jamais le lecteur occidental lambda.

 

  Le premier texte, Elleï, ses origines sa descendance, raconte l'histoire du premier unificateur des clans Saxa et fondateur de la cérémonie de l'Ysyah (fête du solstice), et comme indiqué dans le titre, l'histoire de ses descendants, dont le grand chef Tylgyn, et dont l'histoire prendra plus de place que celle d'Elleï. Il s'agit de contes (récoltés par une même personne, G.V.Ksenofontov, au début du XXème siècle), au style simple, parfois un peu rêche, ce qui n'exclut pas des perles de poésie sublimes, dont je choisirais une pour ce qui sera le premier extrait du périple mythologique, en fin de billet.

 

  Le ton change radicalement avec l'épopée Niourgoun le Yakoute, guerrier céleste, fleuron de l'olonxo, l'épopée yakoute, dans une version récoltée en 1947. Niourgoun, dit Bôtour (épithéte accolé au noms des héros, équivalents, y compris dans l'étymologie, des bogatyrs russes) est un héros surhumain qu'en temps de crise cosmique les Ajy, les Dieux du monde d'en Haut, envoient avec sa jeune soeur Atjaly Kuo sur le monde du Milieu, la Terre, pour combattre les Abasy, les démons du Monde Inférieur.

  L'épopée de Niourgoun est bien moins aisé à lire que les contes sur la lignée d'Elleï. Tout est démesure dans cette épopée, à commencer par le héros dont toute psychologie est bannie, qui n'est qu'un guerrier surhumain soumis à son destin. Mais surtout, dans ses figures stylistiques parfois très obscures, dans ses images stupéfiantes (les visions du monde inférieur !) cette épopée représente l'exotisme total, dans le bon sens du terme entendu par Gauguin et Segalen, la vision d'une littérature autre, dont tout les canons différent de ce à quoi nous ont habitué les classiques occidentaux. 

 

  Avec la deuxième véritable épopée du recueuil, Grand Koudansa, le présomptueux, le ton change encore, mais d'une façon plus subtile, assez paradoxalement. C'est qu'il s'agit de l'oeuvre de P. Oiounski, fondateur de le littérature contemporaine Yakoute-Saxa, personnage qui, nous dit M.Karro, "fait partie de ces hommes fusionnels qui sont aussi bien russe que Yakoute", qui a réécris des épopée dont celle de NIourgoun dans un style plus litéraire où transparait, parait-il, son propre destin politique (il mourra dans les prisons staliniennes).

  Est-ce à dire que l'olonxo serait ici édulcorée et dénaturée par un style précieux si caractéristique des adaptations de mythes par la pensée moderne ? Non, et c'est là que l'oeuvre d'Oiounski est d'une insolente modernité, très éloigné de ce que le lettrés du XIXème siècle et début XXème siècle ont pu faire des mythes : Grand Koudansa, le présomptueux, réalise la fusion parfaite entre le style moderne et le style archaïque de l'olonxo, au point qu'il est impossible de les dissocier l'un de l'autre. Sur le fond, l'auteur montre qu'il maîtrise parfaitement la cosmogonie Yakoute, et nous sert encore les images supéfiantes des  mondes  Abasy. Par rapport à l'épopée de Niourgoun, le ton change cependant et devient plus profond, s'approchant de la tragédie shakespearienne (M.Karro compare l'oeuvre au Roi Lear). Koudansa, chef à la puissance inégalée, refuse dans son orgueil de plier devant la fatalité lorsque les grands froids, puis la maladie déciment son peuple, et contraint le chamane Tchatchiggir Tâs à l'assister dans sa lutte contre les astres eux-même et son alliance contre-nature avec les Abasy.

  Nous ne sommes plus dans la manichéisme de Niourgoun le Yakoute, guerrier céleste. Le ton est amer, la demesure de l'Homme qui prétend braver destin est toujours punie cruellement, et pourtant, comme il le dit lui-même, Koudansa n'a-t-il pas agi pour le bien de son peuple ?

  Toute la force de cette oeuvre, et toute sa modernité, réside dans l'équilibre entre un style traditionnel que l'adaptation n'a pas édulcoré, et une grande modernité dans le propos.

 

  Maintenant, place à l'extrait promis (je ne crois pas enfreindre la loi des 10% dans un cadre critique) :

 

  Une fois, Er Sogotox Elleï alla chez le tsar. Celui-ci lui dit :

"Dans le Monde du Milieu, je cherche et je cherche une femme merveilleuse....Mais la plus belle des femmes, d'après ce que je sais vit au fond de la mer. C'est la fille du tsar de la Mer. Si on la regarde de face, elle resplendit, trois soleils semblent lui donner son éclat. De dos, ce sont huit lunes. Tous les trois jours, quand se lève le soleil, elle a coutume de sortir et de se poser  au fond de la mer sous des rochers abrupts et de glisser un peigne d'or dans ses cheveux. J'ai déjà envoyé huit hommes  pour qu'ils l'amènent à moi, mais aucun n'est revenu. Voici donc ce que je te demande : si dans sept jours cette femme  n'est pas ici, alors nous fendrons un bouleau en deux et nous serons en discorde à jamais."

  Elleï ne répondit rien et parla à son père de l'ordre qu'il avait reçu. Le père, à ce récit, dit :

"Ton tsar, c'est certain, est devenu fou. Quelle femme peut vivre sous l'eau ? Dans les montagnes, il existe un certain animal qui répond à chaque parole de l'homme et qui la répète. Il est tout couvert de poil et à l'habitude, tous les trois jours, assis au sommet d'un rocher, de les lustrer. En ce moment, son reflet est visible dans l'eau. Voici que ton imbécile de tsar l'a pris pour une femme de la mer. Si, par ruse, tu pouvais attraper cette bête, alors le tsar se mettrait dans la plus noire des fureurs, disant que ce n'est pas une femme, et ordonnerait de te tuer. Il nous faut partir, et vite."

 

Ainsi commence l'exil d'Elleï vers l'Ouest, vers sa terre d'accueil.

 

  C'est sur cet instant poétique que je vous laisse.

 

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21 mai 2012 1 21 /05 /mai /2012 12:50

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J'avais déjà évoqué les mythes du peuple Dogon dans mon billet mythologique sur l'Afrique. Dieu d'Eau-Entretiens avec Ogotemmêli de Marcel Griaule comblait à ce sujet une très vieille attente : prendre contact avec la source d'un mythe découvert dans mon enfance sous forme de belle infidèle, recoupement qui constitue toujours le plus grand délice de mes investigations mythologiques.

  Un contact forumesque est venu doucher quelque peu mon enthousiasme, en m'apprenant que Griaule et très critiqué dans le monde de l'ethnologie et que ce livre est à prendre avec des pincettes. Mais commençons par le début. 

 

  Dieu d'Eau raconte sous une forme littéraire (premier point qui prête le flanc à la critique) un épisode de la mission qui ramène Marcel Griaule et son équipe en 1946 en pays Dogon, que l'ethnologue avait révélé au public français dans les années 30. Il s'agit des trente-trois jours d'entretien qu'il eut avec le vieux chasseur aveugle Ogotemmêli, qui lui enseigna la cosmogonie Dogon, permettant l'aboutissement de quinze ans de recherche.

  Passons tout de suite au problème du texte : outre que le roman, car c'en est un, de Griaule est suspect de par ses arrangements littéraires, l'ethnologue aurait été abusé par son informateur qui, peut-être avec la complicité d'un groupe de pair voulant asseoir son pouvoir, aurait fait passer des inventions personnelles pour certains des mythes traditionnels de son peuple. De plus, le travail de Griaule est trop peu rigoureux, coupables de nombreuses erreurs d'interprétations. Mais cet article de Gaetano Ciarcia, entre autres conseils bibliographiques qu'on m'a donné (dont les critique listées par la fiches de l'ethnologue sur le site de l'UGAC, et dont hélas la plupart ne sont plus disponibles) vous l'expliquera mieux que moi.

 

  Mais après tout, pour qui n'est pas ethnologue tenu à la recherche de la vérité, peu importe. Car comme me l'a dit mon contact forumesque, cela n'enlève  pas au texte son statut de source. Il suffit de reconsidérer le statut des révélations d'Ogotemmêli : de texte sacré, il devient un roman Dogon, où transparaissent même quelques mythes traditionnels attestés par d'autres travaux. Il s'agit ici en fait d'un double roman : à un très beau roman français, parfois un peu sec comme l'exige le description ethnologique, mais parfois aussi lyrique, faisant un très beau portrait d'Ogotemmêli  et un tableau très vivant de la société Dogon, traduisant toute l'admiration de l'ethnologue (qui d'ailleurs, par une belle expression poétique d'humilité, ne donne jamais son nom, pas plus qu'aucun de ses collégues, se nommant "le Blanc, "l'Européen" ou "le Nazaréen"), devant la culture qu'il découvre, à ce roman français répond le chatoyant roman africain du chasseur aveugle.

  On peut nénamoins se demander : le "roman Dogon" est-il aussi passionnant que le serait une source fiable ? Il m'est difficile de répondre par l'affirmative, car si ce "roman" est une vraie fresque qui contient nombres de passage fabuleux (le point d'orgue est à mes yeux la descente sur terre du "grenier céleste", arche chargée de lui apporter la vie et de la purifier), d'autres passages passent moins bien quand il sont sujet à caution. Il s'agit des explications ésotériques, qui visent à mettre du sacré dans le moindre aspect de la vie quotidienne des Dogons, et qui non seulement sont les premiers passages à prêter à caution (voir l'article de Ciarcia, que je résume très grossièrement, mais qui sur ce point confirme certains soupçons que j'avais eu à la lecture), mais par leur nature même sont loin d'être les plus agréables à lire. Il y a ainsi, vers le premier tiers de l'ouvrage, une petite cinquantaine de pages où la lecture devient un peu pénible, avant de redevenir passionnante avec le retour des récits mythiques, cette fois-ci racontés de façon moins linéaire (arrivée des Dogons dans leur pays actuel, origine de la mort, des danses, du commerce, etc...). 

 

  Un livre qui vaut le coup d'oeil pour sa fusion d'un lyrisme poétique occidental et d'un foisonnant imaginaire africain, bien digne de ce continent...c'est le seul critère qui doit décider ou non à la lecture, car ce n'est pas la meilleure voie pour s'instruire sur une pensée tradtionnelle.

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7 mai 2012 1 07 /05 /mai /2012 13:49

  Souvenez-vous, la précédente étape russe du périple mythologique, c'était ici

  Après les chants épiques, les contes, et un essai succinct, se sont ajouté depuis deux essais plus fournis, une lecture toute  récente qui sera prétexte à chroniquer une plus ancienne.

 

http://www.artvalue.com/photos/auction/0/49/49878/bilibine-ivan-iakovlevich-1876-peasant-girl-illustration-for-2851980.jpg 

La lecture ancienne déborde du cadre de la Russie : Il s'agit de La Mythologie Slave de Louis Léger, synthèse du tout début du XXème siècle, disponible grâce aux reprints de Nabu Press. Un essai ma foi fort recommandable pour l'époque, bien critique comme il faut.

  Le sujet, c'est la mythologie des slaves païens, étudiée d'après les chroniques mediévales, essentiellement allemandes et byzantines (donc un peu partiales), les sources archéologiques, et les recoupements possibles avec le folklore contemporain, sans oublier au passage de faire la critique nuancée des théories de l'époque (sans parler des délires romantiques et des falsifications nationalistes comme l'idole de Prillwitz).

  Pour celui qui chercherait de grandes épopées mythologiques, cet essai n'est pas le mieux indiqué, pour la simple et bonne raison que les slaves n'ont laissé aucun texte pouvant se comparer aux mythes grecs, celtes, ou scandinaves. Pour faire tout de suite un recoupement avec le deuxième livre dont il sera question dans cette chronique, L'héritage païen de la Russie de Francis Leconte, il y est dit que le paganisme russe était probablement en phase de constitution (avec la Russie de Kiev et du Prince Vladimir) à l'époque de la christianisation, alors que face au même phénomène le panthéon gréco-romain avait déjà connu son apogée et sa décadence.

  Dans l'essai de Louis Léger, l'essentiel des gestes mythiques sont contemporaines, issues du folklore. L'un des sommet de l'essai est ainsi l'impressionnant catalogue des pouvoirs des Vilas, ces fées balkaniques. Lui font de la concurrence à plus petite échelle le catalogue de légendes autour de Trajan, qui avant d'être un personnage folklorique plutôt sinistre, semble avoir été divinisé par les Slaves du Sud, et celui autour de Saint-Elie, successeur probable du Dieu de l'orage Perun. 

  Pour ce qui est Slaves anciens strictement païens, ce ne sont pas leur mythes  que vous aurez à vous mettre sous la dent avec cet essai, mais leur histoire, aussi bien celle des tribus, des sanctuaires et de leur prêtre que ses missionaires risquant souvent leur vie dans ces territoires volontiers hostiles au christianisme. Louis Léger allie à sa rigueur d'historien un véritable talent de conteur, propre à nous plonger dans cette époque reculée, rude et riche à la fois. Le passage le plus impressionnant reste à mes yeux la description du temple d'Arkona, dédié au dieu Svantovit sur l'île de Rügen (Rana en slave) pas les slaves de la baltique aujourd'hui disparus.

 

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Le second essai, L'héritage païen de la Russie-Le paysan et son univers symbolique de Francis Conte, est dans la continuité tout en n'abordant pas le même angle d'approche. Ici, il est un peu question du paganisme ancien dans l'essai, mais le propos est centré sur son héritage dans la paysannerie russe du XIXème et XXème siècle (jusque parfois une époque très proche, même si le XIXème et le début XXème sont centraux), avec des incursions fréquentes chez l'ensemble des voisins slaves, et également des incursions dans la littérature russe, de Pouchkine, ce qui n'est guère surprenant, à Dostoïevski, ce qui l'est un peu plus. Dans cet essai qui relève davantage que le précédent de la vulgarisation, tout en gardant un sérieux universitaire au travers des notes, Francis Leconte étudie la "double foi" du paysan russe (c'est à dire la coexistence de pensées chrétiennes et de pensée magique pré-chrétiennes, sans que les deux se fondent en un syncrétisme, mais aient plutôt tendances à se substituer l'un à l'autre) à travers les représentations des quatre éléments, de la forêt, des animaux et enfin de l'izba.

  Là encore, inutile de chercher son content de récit épique. Il y a bien quelques extraits de contes et de ballades, très rarement entiers, mais ce n'est pas le merveilleux narratif que nous offre à contempler l'essai, mais un autre merveilleux que l'essai de Louis léger nous faisait entrevoir, un peu estompé par les brumes du passé, celui qui entoure le quotidien du paysan slave, à travers le moindre de ses rituel.

  La somme de ces rituel pourrait être lassante, elle est passionante grâce à la structure impeccable de l'essai de Francis Leconte, et certains rites, plus dévellopés que d'autres, sont de petites épopées à eux seuls, comme une sorte de conte réïfié. Je pense par exemple aux rituels spectaculaires de conjuration des épizootie, ou bien aux serments des femmes sous le bouleau, cérémonie très complexe dont les hommes sont exclus, où l'on s'embrasse à travers des branches courbées en cercle et on enterre provisoirement le mannequin du coucou, mais il y a plus étonnant encore : le passage le plus impressionnant de l'essai concerne sans doute l'histoire du linguiste serbe Vuk Karadzic, qui, pour conjurer les forces du mal suspectées pour de nombreux enfants mort-nés dans la famille, a été littéralement donnée en adoption aux loups, auquel on doit son nom de "Vuk" selon un rituel fascinant et pour lequel le terme "d'héritage paien" n'est pas usurpé ; le prénom Vuk, qui veut dire "loup", est d'ailleurs un prénom d'adoption d'origine peu chrétienne et destiné à masquer un nom de baptême afin de protéger l'enfant ; la pratique est courante en Russie ou ce genre d'adoption se fait de manière plus simple, par une autre femme étrangère à la famille qui reçoit l'enfant fragile par la fenêtre et le rend par la porte après lui avoir donné un autre nom.

 

  Je pourrais poursuivre des pages entières sur le monde fascinant que décrivent ces essais, surtout le second, mais le mieux est de vous le laisser découvrir par vous-même.

 

  Le billet ne se termine pas là, car je vais évoquer brièvement deux recueils dans une collection pour laquelle j'ai déjà fait preuve de mon enthousiasme  : Contes et légendes de Russie et un autre un peu hors sujet dans ce billet, Contes et légendes d'Ukraine, dans la collection, donc, Aux origines du monde chez Flies France.

  Pourquoi inclure dans un billet sur la Russie un recueil de contes ukrainiens ? C'est que les contes ukrainiens et biélorusses étaient inclus dans les Contes d'Afanassiev, évoqué dans le précédent billet sur le Russie (voir lien ci-dessus) et après tout les contes de ces deux recueils-ci datent de la même grande époque des récoltes folkloriques.

  Par rapport à Afanassiev, ces recueils apporte un approfondissement vers un genre un peu délaissé par le folkloriste russe comme il a a pu l'être encore davantage par les frères Grimm (signalons que le collection a aussi un opus sur l'Allemagne) et qui forme  la ligne éditoriale de la collection : le conte étiologique, expliquant l'origine de telle ou telle réalité. Dans les contes russes ou ukrainiens, on rencontre des motifs étiologiques commun à bien des peuples d'Europe ou du Monde, mais aussi de bien plus surprenants : pour prendre deux exemples russes, le mythe universel du Cyclope, dans une version plus rustique que l'Odyssée, débouche sur une explication sociale inattendue et très bien trouvée (le forgeron, le tailleur, le menuisier et la misère), et un conte très classique conclut, comme un cheveu sur la soupe, sur la création de toutes les tavernes de Russie à partir des débris du palais d'un Tsar. Bref, encore une preuve de l'inventivité des folklores populaires.

 

  Comme le précédent, ce cillet est illustré d'oeuvres de Bilibine, grand illustrateur des contes et bylines russes. 

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6 mai 2012 7 06 /05 /mai /2012 21:00

  Eh bien mes aïeux, il y avait bien des mois que je n'avais pas repris ce périple mythologique. Qu'à cela ne tienne, j'ai en réserve deux articles (dont celui-ci) et une lecture en cours afin de le reprendre.

  (Au chapitre des remarques sans intérêt, vous remarquerez que je ne numérote plus les étapes, certain titre d'article ayant déjà commençé à rompre la série).

 

http://www.cliolamuse.com/IMG/jpg/scy_deer1.jpg 

Donc, le Caucase, nous y avons déjà  fait escale, le temps de chroniquer deux livres et découvrir deux civilisations, l'osséte et la kirghize. C'est de la première dont il sera à nouveau question dans ce billet  qui sera la suite directe de la chronique du Livre des Héros. Il est cette fois question de Romans de scythie et d'alentours, essai de l'illustre George Dumézil, autrement dit le traducteur du Livre des Héros, sur le même sujet (la mythologie du Caucase) mais vu sous un angle bien plus étendu, puisqu'il ne s'agit plus seulement de traduire des contes spécifiquement osséte, avec quelques notes au passage desquels sont signalés quelques variantes chez les peuples du Caucase (Tcherkesses, Abkhaz, Ingouches, Tchétchénes) racontant aussi des légendes sur ces héros appelés Nartes, mais de mener une enquête approfondie sur ce que nous savons de la mythologie scythe, notamment d'après Hérodote, et de suivre ses traces dans la folklore du Caucase contemporain pour l'essentiel...mais pas seulement.

  Il s'agit donc de l'authentique mythologie comparée qui est la spécialité de Dumézil, plus ardue que lire des contes, mais certainement pas aride. C'est que Dumézil est un conteur autant qu'un historien, qui n'oublie pas d'inclure dans son étude, soit des contes entier ou peu s'en faut, soit des relations fidèles sufissante pour nous emporter dans l'univers mythologique sur lesquelles portent les travaux. C'est ici qu'il me faut prolonger le précédente article sur le Caucase et commencer par  faire mon mea culpa en admettant que je n'ai guère rendu justice au folklore ossète par mon laconisme. Ma critique évoquait rapidment l'univers surréalistes des contes ossètes, oubliant leur force épique (car ce sont des récits épiques, différents de nos contes populaires occidentaux) et tragiques. Le bouillant Batraz tombant victime de son hybris, croyant pouvoir affonter Dieu en personne après avoir successivement violé les trois fonctions des sociétés indo-européenne, sans que cela ne défende une apothéose après sa mort, ou bien sa mort plus douce mais non moins spectaculaire aux allures de suicide assisté, ou l'attelage de milliers d'animaux doivent trainer son épée jusqu'à la mer pour lui faire rendre l'âme, le héros Soslan qui tombe toujours victime d'une roue maléfique dans d'innombrables versions répandues parmi les peuples du Caucase...tout cela est empreint d'éclat et de grandeur, tel que les termes de "conte folklorique" n'en suscite pas spontanément l'idée. Dans l'essai Romans de scythie et d'alentour, le folklore des autres peuples apporte un complément  bienvenue à cette grandeur épique, par exemple avec les différents destins d'Ada, épouse de Soslan chez les Tcherkesses et moins fade que son homologue ossète Acxyrus.

  Le talent de conteur de Dumézil  suffit à rendre des plus passionnante une enquête mythographique déjà très intéressante à la base. C'est que derrière les comparaisons entre mythe, se dessine une épopée plus grande que les mythes et légendes d'un pays donné : celle qui rassemble de nombreux peuples à travers les millénaires, les fameux "romans de scythie" qui sont l'objet de cette étude, la symétrie troublante entre l'Histoire scythe d'Hérodote  et le folklore caucasien, mais aussi leur influence sur les peuples de langes turcs, tel la geste de Kurroglou, Robin des Bois du caucase et d'Asie Centrale, ou la symétrie suprenante entre les mythes fondateurs sycthes et turcs Oghouz exprimant pourtant des idésolgies différentes ; sans oublier la spécialité de Dumézil, la comparaison avec les autres mythologies indo-européennes, qui aménes des rapprochements avec d'autres mythes indo-iraniens (védiques, mazdéens), ce qui est normal pour les scythes comme pour les ossètes, mais aussi de plus inattendus avec les mythes celtiques, qu'ils soient irlandais ou arthurien (petit jeu : trouvez ce qu'il ya d'arthurien -et donne même une lumière toute nouvelle sur le mythe arthurien- dans la deuxième version de la mort de Batraz citée ci-dessus).

 

  Bref, un essai passionnant pour tous les amoureux de mythologies.        

 

  (Illustration : décorations de bouclier sycthe).

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23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 14:04

http://ecx.images-amazon.com/images/I/51jpItvuzDL._SL500_AA300_.jpg 

J'ai déjà eu l'occasion d'évoquer, au cours d'une étape du périple mythologique l'excellente collection Aux origines du Monde chez Flies France, qui est sans conteste l'une des  meilleures collections mythologiques dites "pour la jeunesse" et dépasse d'ailleurs largement ce dernier statut. Avec sa propension à privilégier les textes originaux les plus bruts et sa citation systématique des sources (dernière pratique que je n'ai vu nulle part ailleurs en jeunesse), Aux origines du monde s'apparente, comme je l'ai déjà dit, à une collection universitaire pour jeunes.

 

  Au milieu de la collection, Histoires du Roi Salomon, le dernier titre en date, surprent à plus d'un titre. Il ne rompt pas seulement avec la tradition, qui donne son titre à la colllection, des recueils de mythes étiologiques ; il ne se contente pas d'être le premier numéro à regrouper des contes selon un thème et non pas par pays ou peuple ; il est également, sans doute, le premier à relever explicitement de l'adaptation littéraire. Catherine Zarcate, son auteur, est conteuse et s'est spécialisé dans le mythes tissé au fil des siècles et à travers le monde autour du fameux roi d'Israël.

  Pourtant, la tradition de sérieux de Flies France est respectée, et à cette occasion la conteuse revendique fiérement le travail de recherche proche d'un niveau universitaire qui sous-tend celui de raconter des histoires : le volume se clot sur une abondante bibliographie, et, plus passionnant et plus digeste, une liste des sources des contes qui reste assez évasive  (on se contente de dire le plus souvent "tradition juive, arabe, éthiopienne, arménienne" au mieux on cite la Bible, le Midrash, le Coran ou l'auteur Edmond Flegg) mais précise avec minutie ce qui relève de l'invention de l'auteur.

  Car l'honnêteté de celle-ci, désarmante quand, en mythologie comme ailleurs, de prétendus grands savants, qui mépriseraient probablement ces saltimbanques que sont les conteurs, nous servent avec flegme des théories douteuses au service parfois d'idéologies tout aussi douteuse,  cette honnêteté est à double visage : elle revendique à la fois sa volonté de coller aux sources du mythe et celle de s'en servir avec liberté.

  Pourquoi adapter le mythe librement ? Les puristes pourraient soupçonner ce qu'il est à la mode d'appeler le "politiquement correct", et en  effet certaines adaptations de l'auteur sont idéologiques : elle reconnait n'avoir pas voulu conformer ce personnage de Sage parmi les Sages à la la loi du Talion, et a ainsi inventé quelques apologues qui sans sonner trop "moderne", en revêtant encore l'aspect de conte oriental, sonne moderne dans leur morale d'universalité et de tolérance. Est-ce à dire que Catherine Zarcate se soumet à la "dictature des Droits de l'Homme" (dixit la Nouvelle Droite et compagnie) ? Plus sérieusement, l'auteur a le bon goût de ne pas soumettre la philosophie du grand roi à notre vision moderne, en n'oubliant pas de citer abondamment les phrases qui lui sont réeellement attribuée dans la tradition depuis la Bible.

  Mais surtout, l'adaptation ne se contente pas d'être vulgairement idéologique. ll s'agit d'un travail d'écrivain qui prolonge le merveilleux antique de menues inventions aisées à placer dans leur continuité, et qui assure également une cohérence au mythe afin de le présenter comme un roman. Car le mythe du Salomon, c'est avant tout du rêve, un rêve d'utopie, royaume idéal tant par la sagesse de son administration que par les merveilles poétique qu'il renferme, festival d'imagination orientale qui se recoupera d'ailleurs parfois avec Les Mille et une Nuits, rêve d'amour avec cette autre reine d'utopie qu'est Balqis de Saba (pour l'histoire de laquelle les traditions éthiopiennes sont à l'honneur) et Nahama dont l'histoire a visiblement été romantisée par l'auteur, rêve d'aventure avec le cycle du démoniaque Asmodée qui après avoir aidé à la quête que Chamir usurpe le trône et expédie Salomon en Inde, le contraignant à un long et humiliant (mais dans un sens finalement bénéfique) voyage de retour.

    Sur le plan philosophique comme sur celui de l'univers, Catherine Zarcate montre bien sa volonté de s'approprier le mythe pour faire ressortir son universalité et son intemporalité (qui ne sont pas des mots creux quand on songe aux siècles et aux civilisations qui se sont approprié la légende) et reste en même temps à cent lieu de la la trahison, parce que ses libertés s'accordent  merveilleusement aux récits d'origines, et parce que l'honnêteté désarmante évoquée plus haut.

  Un chant de gloire pour le grand mouvement de Renouveau du Conte, qui ne faiblit pas d'un poil après un demi-siècle, et une surprise aussi audacieuse qu'agréable  de la part des éditions Flies France, qui pourraient avec ce livre gagner un nouveau public, plus réticents à l'archaïsme de certains de leurs autres ouvrages.      

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15 juillet 2011 5 15 /07 /juillet /2011 23:03

http://img.over-blog.com/750x1136/0/51/11/65/articles-1/Drac-nourrice.jpg 

Il y avait décidemment quelque temps que j'avais délaissé les textes mythiques. J'ai au moins largement de quoi remédier à cet état de fait, inadmissible en ce qui concerne, avec le nombre de textes qui m'attendent dans ma PAL.

 

  Gervais de Tilbury, grand chroniqueur du XIIIème siècle, est considéré l'un des premiers folkloriste de l'Histoire. De fait, les Otis Imperialis ("divertissements de l'Empereur" ; Le Livre des Merveilles est un titre moderne) oeuvre composé à l'intention de l'Empereur Otton IV de Brunswick, ouvre au lecteur moderne une fenêtre prodigieuse sur les croyances mediévales.

  Commençons avant toute chose par présenter l'édition qui m'a permis de découvrir un auteur qui, entre bien des mythes anonymes, m'intriguent depuis l'enfance. Car bien sûr, cette édition, aux Belles lettres, dans la collection la Roue à Livre, n'est pas intégrale :  la traductrice Annie Duchesne n'a gardé essentiellement que la troisième partie, consacrés aux merveilles du monde. Les deux premières, plus courtes ou du moins comptant moins de chapitre (24 et 23 contre 129) sont consacrées respectivement à la création du monde et à sa description géographique, dans laquelle quelques merveilles sont déjà évoquées ; cinq chapitres de cette seconde partie, jugé les plus intéressants, ont été reproduits en appendice, ce qui est tout à fait bienvenu.

 

  J'entamerais la chronique proprement dite par cette petite réflexion : du point de vue moderne, où la réputation de littérature ancienne effraye en général le lecteur potentiel, je classerais sans hésiter Le Livre des Merveilles dans les lectures-plaisir, au même titre qu'une bonne épopée tel qu'il en fleurit depuis l'Iliade. A nuancer, bien entendu : il y a deux ou trois passages que j'ai moi-même sauté allégrement, car relevant du discours pontifiant, passionnant d'un point de vue d'historien -un passage de ce texte qui, faut-il le rappeller, s'adresse directement à l'Empereur, traite ainsi  de la question délicate de la querelle entre la Papauté et l'Empire- mais que je recherchais tout simplement pas en lisant  ce texte dont l'aura merveilleuse m'attirait le plus -en revanche, je ne dirais pas non à une relecture plus avertie et plus intellectuallisante de ces passages.

  Tout ceci est dû bien sûr au fait qu'il faut trouver un alibi édifiant  à l'oeuvre. Le lecteur moderne, habitué à voir éclater l'imagination à longueur de roman, pourrait y voir une tiédeur, mais du point de vue de l'époque c'est un signe d'une immense liberté d'imagination, celle du Moyen-Âge classique où émerge la littérature laïque et nait le romans de chevalerie, ou l'alibi religieux est au service de l'imaginaire et non l'inverse (la préface de Jacques le Goff résume d'ailleurs assez bien ce contexte de bouillonnement artistique nouveau). La prétention de Tilbury à informer le Prince et à le préserver des mensonges n'en parait que plus drôle, et rend ridicule les accusations de crédulités par laquelle la critique scientiste du XIXème  siècle, survolée par Annie Duchesne, a fait montre de sa bêtise conformiste qui n'était qu'une autre forme de naïveté (surtout qu'accuser Gervais de Tilbury d'être crédule quand il offre à plusieurs reprise son propre témoignagne et que n'importe quel critique sensé aurait du y voir un baratin habile...m'enfin bref)

 

  Pour une lecture édifiante, Le Livre des Merveilles frappe d'ailleurs en premier lieu par sa structure : on dirait bien qu'il n'y en a aucune, les 129 chapitres, de tailles variables -de trois lignes, n'ajoutant carrément rien au titre du chapitre, à plusieurs pages- s'enchainent sans ordre apparent, exceptés les cycles regroupant les merveilles d'une région très précise. Le contenu est à l'image de la forme : en 150 pages bien tassés en comptant les cinq chapitres en appendice, l'imaginaire mediéval s'étale dans toute sa diversité, croisant références gréco-latines, bibliques (certains passages puisent directement à l'Ancien Testament ; il va sans dire que la Bible et les auteurs antiques sont de sacrés cautions de véracités), et cet imaginaire plus nouveau qu'est le folklore populaire, déjà exploité par le roman chevaleresque. Les terres lointaines offrent bien sûr l'occasion rêvée d'une licence totale de l'imagination, avec toutes les images presque surréalistes associées au récit de voyage fabuleux. Mais le lecteur moderne peut -être surpris de voir les terres très proches contenir presque autant de merveilles, notamment le Royaume d'Arles, terre d'Empire dont Gervais de Tilbury est maréchal, et dont les merveilles sont omniprésentes dans le livre.

  Au fil de ces chapitres, nous découvrons un imaginaire médiéval dont le grand public de notre époque n'a retenu souvent que quelques images stéréotypées. On ressort de la lecture avec des images plein la tête :  un Virgile magicien dont les artefact veillent encore sur la région de Naples, dont le cycle est l'un des plus fouillés et des plus riches du livre ; des croyances populaires étonnantes, telles celle qui veut que les cigognes soient les formes métamorphosées dans leur voyage saisonnier d'un peuple humain vivant dans un pays lointain ; des lieux enchantés dont l'aura onirique surprend dans un texte de cet époque et préfigure davantage le fantastique que la fantasy, tandis que cette dernière, dans son aspect le plus "héroïc" et presque lovecraftien (oui, la quête de Kadath, tout ça) est plutôt à chercher dans les lointaines contrées d'orient ; de surprenantes permanences de mythe telle une version mediévale et très particulière du mythe de la Gorgone, citée dans l'appendice. Et j'en passe et des meilleures. 

 

  Quand je disais que ce texte ancien faisait partie des lectures les plus plaisantes héritées du passé...

 

  Crédit image : vue d'artiste du Drac, être fabuleux cité par Tilbury, dont j'ignore l'auteur mais que j'ai trouvé sur le blog Transprovence

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26 mars 2011 6 26 /03 /mars /2011 06:26

 

  Dans le genre "monomaniaque, le retour de la revanche III", ce billet sera la sixième étape du périple mythologique à se succéder à la file, because lectures du moment. Après, il faudra bien que je passe à autre chose, notamment le compte-rendu de ma virée au printemps du cinéma.

 

http://www.culture.gouv.fr/Wave/image/joconde/0002/m503604_89ee2331_p.jpg

 

  Dans mon panthéon des collections dédiées aux mythologies, Aux origines du monde, chez Flies France, est en train de talonner A l'aube des peuples de chez Gallimard, Lettres gothiques au livre de poche ou les éditions Anacharsis. Il s'agit certes d'une collection jeunesse, de celles qui monopolisent un peu l'édition des contes et légendes. Sauf que cette appellation n'est vraiment qu'une pure étiquette, comme souvent en littérature jeunesse ; sur le thème qui fait sa ligne éditoriale (comme l'indique le titre, les contes étiologiques, expliquant la création du monde et l'origine de tel phénomène), la collection offre de véritables éditions universitaires pour enfant (et quand je dis pour enfants, on se comprend), compilations par des spécialistes de textes authentiques de la littérature orale, avec une préface courte et simple mais éclairante, et en fin d'ouvrage une bibliographie avec la source de chaque conte. Quand on compare avec les fumisteries que des éditions les plus élitistes vendent comme des essais sérieux, ben y a pas photo.

 

  Donc, Contes et légendes Tziganes, compilation de contes récoltés par les folkloristes dans le monde entier, de l'Argentine à la Nouvelle-Zélande, mais en écrasante majorité en Europe de l'Est.

  Je précise que bien qu'ayant  souvent des pré-requis dans les mythologies les plus improbables, je ne connaissait quasiment rien aux contes Tziganes, à l'exception peut-être d'un petit conte lu dans un manuel français de primaire. Ce fut donc un choc de découvrir la philosphie  archaïque qui fait du folklore traditionnel Tzigane une oeuvre résolument originale.

  Car, comme ce n'est pas très surprenant, l'histoire des Tziganes, peuple sans terre et sans pouvoir, conditionne leurs contes, hanté par la figure du destin. Non pas que cela fasse (toujours) des contes des tragédies noires : le destin des Tziganes (titre d'une des parties du recueil) est souvent expliqué avec beaucoup d'humour de de fantaisie, voir de poésie. Ainsi si les Tziganes n'ont pas d'Eglise, c'est qu'ils ont mangé la leur, échangée avec les roumains ou les serbes, et qui ressemblait trop à une maison à piéger Hansel et Gretel ; de même leur alphabet a été mangé par un âne après avoir été écrit par Dieu sur une feuille de chou ; le Tzigane était absent lorsque Dieu distribuait travail et/ou richesse aux peuples, et c'est parfois de sa faute ; s'ils sont dispersés de par le monde, c'est  qu'ils fuient le quatrième clou du Christ où qu'ils doivent semer partout la pomme du Diable, ou alors que leur dernier roi était le Pharaon maudit par Moïse, ou que leur royaume a été détruit par une ogresse dans le conte le plus poétique du recueil. Mais le destin du peuple Tzigane n'en fait pas qu'une victime : il peut être élu de Dieu à la place du peuple Juif, il gagne de Dieu, à défaut de travail, le droit de voler et jurer impunément, et bien sûr il est grand musicien, des légendes parmi les plus poétiques expliquant l'origine du violon.

  Le destin est omniprésent, donc, à travers des récits teintés d'humour, ou des contes au fatalisme très oriental où le héros (ou l'héroïne) accepte son destin sans rechigner, mais aussi des histoires tragiques dont la cruauté reste rarement vu dans le monde des contes, ce en quoi j'ai du mal à ne pas voir un fait culturel. Le sommet de la noirceur et du cynisme, le conte roumain Les démons des maladies, est également celui dont l'univers est le plus hallucinant : la lignée des maladies, née dans la souffrance d'une reine fée mariée contre son gré au roi des démons, est l'occasion d'une galerie d'images morbido-surréalistes qui aurait fait se suicider de dépit Jerôme Bosch. On ne peut que s'étonner davantage que ce conte soit librement publié en collection jeunesse.

  Mais ma foi, il n'y aura que les parents couveurs et bien-pensants, de ces lobbies qui hurlent contre Thierry Magnier, pour s'effaroucher. Les adultes intelligents, dont sans doute une forte part de prescripteurs (professeurs, documentalistes, bibliothécaires) seront ravis de faire découvrir une culture méconnue aux enfants. Sans parler des lecteurs adultes, pour qui ce recueil vaut n'importe quelle publication de spécialiste et se lit à tout âge sans qu'il soit question de régression. 

 

  (Tableau : La Bohémienne de Frans Hals)

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