Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
31 août 2014 7 31 /08 /août /2014 19:57

Sur la Mélanésie, j'avais déjà deux livres dans ma PAL depuis quelques années, tous deux parus dans ma bien-aimée collection L'Aube des peuples de Gallimard : Parle, et je técouterai-Récits et traditions des Orokaïva de Papouasie-Nouvelle-Guinée, dirigé par les ethnologues André Iteanu et Eric Schwimmer, et un autre qui dépasse le sujet des mythes puisqu'il s'agit de Ecoute le bambou qui pleure-récits de quatre musiciens mélanésiens ('Aré'aré, Îles Salomon), oeuvre cette fois de l'ethnomusicologue Hugo Zemp (celui qui a défrayé la chronique malgré lui quand une de ses berceuses mélanésiennes a été reprise sans son accord par un groupe nouille age, pour un résultat musicalement infâme -normal, c'est du nouille age).

 

 http://www.gallimard.fr/var/storage/images/product/241/product_9782070740611_195x320.jpg Parle, et je t'écouterai, celui que j'ai lu en premier, donne déjà le ton de la mythologie des peuples de Mélanésie, par des traits qu'on retrouvera dans les récits de musiciens des Îles Salomon, même s'il y a des divergences.

  A quoi qu'ça ressmeble donc, des récits mythologiques de Papouasie-Nouvelle-Guinée ? Du point de vue l'univers imaginaire des Orokaïva, on peut relever des ressemblances avec beaucoup de cultures tribales animistes, de celles où on ne croit pas en des dieux, où on ne semble pas forcément préoccupé par la création du monde (j'ai tendance à supposer que l'un entraîne l'autre, mais je ne voudrais pas proférer d'âneries). Il est remarquable que dans ces mythes-ci, les êtres surnaturels sont particulièrement effacés, une punition comme l'engloutissement d'un village sous le lac de Hanova ressemble à une justice immanente, et un événement aussi important que la sortie des humains de terre à l'aube des temps se fait de manière spontanée, de la même façons que naissent les peuples humains chez les inuits.

  En revanche, si ces traits ne sont pas spécifiques aux mélanésiens, ceux-ci -en Papouasie comme aux Îles Salomon où se placent le second livre- ont une façon particulière de raconter. En  effet, les mythes se passant dans un temps reculé, parfois à l'origine de l'humanité, voisinent sans complexe avec des anecdotes plus ou moins réalistes, parfois très proches dans le temps, et il n'y a pas tellement de frontière entre ces époques et entre ces différents types de récits. Des mythes fondateurs peuvent être dépourvus de surnaturel, au mieux invraisemblables -origine des Orokaïva dans tel village, première guerre à cause d'une corde volée- tandis qu'à l'inverse, le surnaturel intervient dans le vécu le plus récent de la famille, voire dans le celui même du narrateur, ce qui soulève les mêmes questions que pour l'autobiographie inuite chroniquée ici. Il y a une proximité très forte du merveilleux avec la vie réelle dans le folklore Orokaïva, ce qui est bien sûr loin de lui être spécifique -je pense plutôt que c'est universel- mais que je ne me souviens pas avoir ressenti si intensément dans d'autres recueils folkloriques -mais il est possible que les choix des folkloristes fassent la différence.

 

 http://www.gallimard.fr/var/storage/images/product/acc/product_9782070741717_195x320.jpg Il n'empêche qu'on retrouve un peu la même façon de raconter dans le second livre, Ecoute le bambou qui pleure. Comme je l'ai déjà dit, ce livre-ci dépasse largement le sujet des mythes, car il s'agit de récits autobiographiques (d'où le fait que les deux livre mélanésiens soient descendus de ma PAL peu après l'autobiographie inuite suscitée). Si les quatre musiciens 'Aré'aré, qui sont, dans l'ordre de présentations de leurs récits, Irispau', Warousu, Namohan'ai et Tahuniwapu parlent de leur vie, celle-ci est malgré tout un peu effacée derrière leur art, lequel est inséparable de la vie rituelle et religieuse. Et les mythes sont omniprésents dans ces autobiographies.

Là encore, on passe aisément de mythes fondateurs à des récits très ancrés dans le réel, par exemple ceux qui se référent à l'invention de telle ou telle pièce de musique, ou bien une anecdote amoureuse, liée elle-aussi à la musique; dans ces récits, le caractère improbable tient surtout à l'idée qu'on puisse retenir ces anecdotes si elles étaient réellement arrivées.

Pas mal de points communs avec les contes Orokaïva, donc, mais aussi un imaginaire différents : les esprits se mêlent beaucoup plus directement à la vie des humains, les êtres surnaturels sont beaucoup moins effacés. On y trouve nombre de héros fondateurs dont le charisme a peu d'équivalent chez les Orokaïva (ils se distinguent d'ailleurs des gens ordinaires par des noms dotés d'une signification, même obscure,  et qu'Hugo Zemp a la bon goût de traduire).

 

Mais je maintiens, Ecoute le bambou qui pleure dépasse en intérêt le sujet des mythes : c'est aussi un témoignage historique de première ordre sur la société mélanésienne, d'autant plus précieux qu'il donne la parole aux mélanésiens (c'est un peu le principe de la collection L'aube des peuples, en même temps, donner la parole aux cultures étudiés) ce qui peut intéresser même ceux qui s'intéressent peu à l'ethnologie, pour d'autres raisons, par exemple le point de vue sans concession sur l'époque coloniale. De premier ordre, vous dis-je.      

Partager cet article
Repost0
12 août 2014 2 12 /08 /août /2014 10:19

http://ecx.images-amazon.com/images/I/51AV28FTDVL._.jpg  Comme ça fait un bon moment que j'évoque mon cycle de lectures sur les légendes urbaines, il est temps que j'en fasse une étape du périple mythologique.

   Bien que les légendes urbaines m'intriguent depuis l'adolescence, sans doute en lien avec d'obscurs projets scribouillards datant du lycée, je n'ai jamais bien creusé le sujet, et mes lectures sur le sujet se résumait jusque là à la chouette anthologie Librio d'Elsa Marpeau, Des crocodiles dans les égouts, qui constitue une très bonne porte d'entrée, mais reste quand même très succincte. Si ne n'était pas allé plus loin, c'est sans doute que le légendaire urbain m'avait alors semblé très limité : premièrement, je pouvais à l'époque encore être déçu par des découvertes mythologiques, domaine où je ne m'étais guère lancé depuis longtemps -c'est là que je réalise qu'accumuler des lectures de ce domaine n'a pas, malgré la répétition des contes-types et des motifs, eu pour effet de me blaser, ou alors m'a blasé dans un sens positif- et deuxièmement, je n'envisageais pas vraiment les légendes urbaines comme faisant partie de ce vaste domaine. C'est l'intuition qu'elles puissent être un folklore comme les autres qui m'a poussé tout récemment à m'y ré-intéresser.

   Le regain d'intérêt est venu par un essai de Jean-Loïc Le Quellec dont j'avais déjà entendu parler l'année dernière, Alcool de singe et liqueur de vipère, auquel s'est ajouté Dragons et Merveilles du même auteur, qui parle plus marginalement des légendes urbaines (ce qui me conduira à faire un long hors-sujet par rapport au titre de cette étape). C'est par ce dernier que j'ai commencé mon cycle de lecture, puisque c'est le premier que j'ai trouvé en librairie, mais histoire de ne pas mettre la charrue avant les crocodiles des égouts comme je l'ai fait dans mes lectures, je vais chroniquer d'abord le livre qui constitue dans doute la référence de base quand on découvre le sujet, le « Que sais-je ? » de Jean-Bruno Renard, Rumeurs et légendes urbaines.

   Le sociologue Jean-Bruno Renard semble bien être la sommité sur le sujet, l'un des auteurs qu'on cite en premier avec Véronique Campion-Vincent, avec qui il a co-écrit plusieurs livres. Il faut dire que que son numéro de «Que sais-je ? » est, comme le dit d'ailleurs Le Quellec dans Dragons et Merveilles, une mine d'information (ce qui offre un certain contraste avec le précédent numéro de cette collection que j'ai lu, plutôt indigent, et que j'ai chroniqué dans ma précédente étape du périple). Côté analyse, Renard a le grand mérite de ne pas s'enfermer dans une doctrine comme le font beaucoup d'universitaires de toutes disciplines, d'autant moins que le premier tiers de son ouvrage est consacré à l'historiographie de ce domaine d'étude, et la partie proprement consacrée aux légendes urbaines donne un large éventail des analyses en vigueur, de la sémiotique (ce qui donne des passages qui m'ont un peu barbé je dois dire) à la psychanalyse (sur laquelle il s'étend peu, et je l'en remercie) en passant par le domaine qui m'a bien entendu le plus intéressé, les recherches folkloriques, au seins de laquelle ont été inventés les prémisses de l'étude des légendes urbaines à la fin du XIXème siècle.

  Je ne m'entrerai pas en détail dans le contenu de cet essai, car la densité de celui-ci rendrait cet exercice difficile, mais je toucherai un mot de la philosphie des légendes urbaines. Si l'on résume grossièrement ce que dit Renard à ce sujet, il apparait quer le folklore urbain est très largement pessimiste, ce dont se faisait déjà écho Marpeau dans la postface de son Librio. La "légende noire" y est bien plus fréquente que la "légende rose" plutôt rare, alors que le folklore traditionnel les repartit de manière plus équilibrée. Or, dans la dernière partie, qui analyse plus en profondeur la philosophie du légendaire urbain, l'expression "légende noire" se montre très ambivalente : elle ne veut pas toujours dire pessimiste mais peut aussi signifier conservateur, voir réactionnaire, même sous un ton plutôt facétieux. Les contre-exemples abondent, bien sûr, mais le constat global reste celui d'un folklore qui n'est guère plkus progresssiste et humaniste que le folklore traditionnel (ce qui n'a sans doute nulle autre cause que la nature humaine, et non une caractéristique inhérente à tout folklore, à laquelle je refuse encore de croire)  et plus pessimiste : dés lors, qu'y a-t-il de si passionant dans le sujet des légendes urbaines ? Je serai bien en peine de répondre (comme je serais bien en peine de dire pourquoi j'aime les mythes de manière générale). A vrai dire je me suis surtout passionné pour la résurgence de mythes anciens, dont l'essai Alcool de singe...dont il sera question tout de suite après donne une vision vertigineuse, et qui fait du légendaire urbain la dernière branche de l'arbre des mythologiques dans notre société occidentale (et l'essai de Renard montre qu'il est dificile de la distinguer du folklore tradtionnel dans d'autres société). Mais a contrario, j'ai du mal à éprouver de la sympathie pour sa dimension actuelle : le folklore urbain est trop proche de ma civilisation et de ses aspects les plus haïssables, elle me rappelle la crédulité de mes concitoyens dans les dissussions quotidiennes, quand elle ne se montre pas encore plus proche de notre marasme social par ses histoires graveleuses qui resurgissent fréquemment dans les pires comédies franchouillardes ou hollywoodiennes. Et puis beaucoup de légendes sont propagées sous forme de chaînes sur internet, ce dont Renard ne parle presque pas mais Marpeau bien, et je connais rien qui fasse moins rêver. Sentiment étrange et ambigu, donc, que cette passion finalement assez ancienne pour ce domaine de l'imaginaire.

 

http://ecx.images-amazon.com/images/I/51d%2BOJzxbQL._.jpg  J'entame maintenant le plat de résistance avec, donc, Alcool de singe et liqueur de vipère de Jean-Loïc Le Quellec.

  Le nom de l'auteur ne m'était pas inconnu : j'avais déjà lu il y a quelques années l'excellent Des martiens au Sahara-Chroniques d'archéologie romantique, démontage en règle des théories pseudo-archéologiques et de leurs sous-entendus idéologiques puants, notamment le créationnisme très actif dans ce domaine, bref un livre salutaire qui se permettait d'être à la fois très pointu et très drôle (j'ai franchement ri à certains passages !). Du coup, lorsque j'ai découvert l'existence de cet essai-ci l'année dernière, j'imaginais un ouvrage de désintoxication médiatique. En fait, il s'agit bel et bien  d'un essai de mythologie, l'un des domaines d'études de ce touche-à-tout de Jean-Loïc le Quellec (dont la spécialité première est, rappelons-le, les peintures rupestres du Sahara). Le Quellec démarre son enquête sur une histoire d' "Alcool de singe" (vous savez, l'histoire du cadavre de singe que des loustics découvrent dans un tonneau de vin après l'avoir bu -raconté dans le Librio de Marpeau) qu'il découvre dans une région dont il a bien exploré le légendaire et qui restera omniprésente dans cette enquête : la Vendée. Le voyage se concluera sur la même ville vendéenne de Brétignolle, et l'alcool de singe reviendra comme un leitmotiv  au cours cette enquête qui traite exclusivement d'une sorte particulière  de légendes urbaines : celles qui parlent de contaminations alimentaires et de cannibalisme involontaire. On découvre ainsi de fil en aiguille que ces légendes contemporaines, si elles n'ont pas biuen entendu de source commune, entretiennent entre elles un très complexe réseau de correspondances, qui passe par le grand vivier d'histoires où elles puisent et qui remonte souvent jusqu'au Moyen-Âge, voir à l'Antiquité ! Bref, une enquête passionnante, et en outre bien plus a ccessible que me l'avait fait imaginer le articles les plus ardu de Dragons et Merveilles -le plus difficile à la lecture est encore le côté peu ragoûtant de ce film d'horreur que constituent les légendes urbaines autour de la boustifaille. Ajoutez à l'essai une abondante iconographie (présente au moins dans la réédition chez Errances, comme dans leur édition de Dragons et Merveilles), d'un grand éclectisme, l'art et les manuscrits médievaux y voisinant avec le coinéma de série B, la BD...ce qui montre la grande curiuosité de Le Quellec qui traque le mythe partout. Sans doute un ouvrage majeur sur les légendes urbaines, thème sur lequel il est d'ailleurs l'un des premiers essais en français (1991 dans sa première édition).

 

 http://ecx.images-amazon.com/images/I/51XNUrRZg%2BL._.jpg Dragons et Merveilles, paru en 2013, soit un an après la réédition d'Alcool... chez le même éditeur, est plus ardu, comme je l'ai dit, plus volumineux, mais aussi plus disparate. Il ne s'agit plus vraiment d'un essai cohérent, mais d'un recueil d'articles, et le sous-titre, qui n'est plus simplement  "légendes urbaines" comme pour le précédent mais "légendes urbaines et mythes contemporains" est plutôt trompeurs. Si le "folklore contemporain" en dehors des légendes urbaines peut à la rigueur être interprété comme les survivances du folklore traditonnel, beaucoup d'articles de ce livre ne semblent traîter ni de l'un ni de l'autre, de sorte que ce recueil de mythologie comparée -car c'est bien de cela qu'il s'agit-  semble davantage une création artificielle de l'auteur et de l'éditeur qu'autre chose. Du coup, comme je l'ai dit en début d'article, il va m'obliger à glisser dans le hors sujet, d'autant qu'il serait dommage de ne pas détailler un tant soit peu de quoi parle chaque article, tous se révélant passionnant, même si j'aurais volontiers pris une aspirine en lisant certains. 

 

  Les deux premiers articles sont les seuls dont il soit sûr qu'il parle de légendes urbaines."Copy-lore" et autres faxéties (non, pas de fautes de frappe) traîte d'un folklore qui m'était inconnu alors que j'en était apparemment contemporain dans mon enfance et au début de mon adolescence (l'article date de 1999 et en parle comme de quelque chose d'actuel) et que son héritage comprend somme toute un phénomène aussi immense que les chaînes internet. ce fut donc ma grande surprise de découvrir qu'avant de se propager comme des virus sur le net, les chaînes mais aussi des canulars en tous genres avaient circulé sous forme de photocopies ou de fax, que l'auteur compare par leur ampleur aux livres de coloportage.

  Au-delà du portable, parlons net, cause, comme son titre l'indique, des légendes urbaines autour du portable, et notamment l'anecdote du portable qui sonne dans la tombe aux enterrements.  Dans les deux articles, l'enquête ne remonte pas au-delà du vingtième siècle, et les légendes sur le téléphone ont peu de chance de lui être antérieures (même si la sonnerie aux enterrement se fait l'écho de pratiques réelles antérieures) mais c'est justement ce qui est fascinant, tout autant que les survivances séculaires décrites dans Alcool de singe... : les légendes ne se contentent pas d'actualiser légérement des thèmes archaïques, mais continuent de naître sous nos yeux.

 

  On attaque les choses sérieuses avec Le Chouan dans le chêne et l'arbre sur la tombe, où Le Quellec nous entraîne à nouveau dans le terrain folklorique dont il est spécialiste, la Vendée, sur les traces de légendes historiques encore vivaces, celles des Chouans dissimulés dans arbres creux durant la période révolutionnaire. Une enquête où la résurgence de mythes archaïques se révéle aussi importante que l'influence de la culture savante sur la culture populaire.

 

  Je vais chroniquer ensemble le quatrième et le sixième article, très proches par le thème, et laisser momentanément de côté le cinquième qui casse un peu ce dyptique. Apparition de la foudre en boule, révélation fulgurante et dévotion à Sainte-Macrine à Magné (Deux-Sèvres) a en commun avec Vision hors du temps et septième enfant du même sexe : la fille au cadran dans les yeux (ouf !) d'analyser des expériences de "vécu mythique", que j'avais déjà évoqué brièvement  ici. Dans le premier article, l'un des plus arides du livre par son exhaustivité, mais néanmoins passionant, il s'agit d'un "miracle" survenu en 1927 durant une messe en plein air à Sainte-Macrine, où cinq personnes ont survécu au foudroiement. Le second cas, le plus proche de nos légendes urbaines, est le plus étonnant : il s'agit de l'affaire Suzanne Paradis, la petite fille dont, dans les années 50, le monde entier était persuadé de lui voir un cadran d'horloge dessiné sur l'oeil. On pourait penser à une hallucination collective, mais ce n'est pas vraiment ça.

  Le Quellec montre dans cette double analyse du "vécu mythique" que notre réception de phénomènes jugés étranges et incompréhensibles est conditionné par notre héritage culturel et des croyances qui peuvent être ancestrales -l'affaire Suzanne Paradis est à cet égard le cas le plus complexe. Du coup, ces articles interrogent la notion même de croyance : la croyance, c'est finalement une affaire de transmission, on croit ce qu'on nous appris à croire. Et si ces deux histoires sont plutôt fascinantes, surtout la seconde, leur conclusion est également chaque fois très inquiétante...De plus, l'affaire Suzanne Paradis montre une autre sorte de crédulité qui n'a rien à voir avec le "vécu mythique", lequel n'est l'affaire que de quelques protagonistes, tout au plus a-t'il à voir avec le goût de l'irrationnel enraciné en chacun de nous, et montre le pouvoir des médias. Inquiétant, vous dis-je, et de quoi me pousser encore une fois à me demander pourquoi j'aime les mythes.

 

  Le cinquième article, donc, Cynocéphales et Pentecôte, le moins en rapport avec les légendes contemporaines car celle-ci semble  perdue de vue à la fin du Moyen-Âge, cet article ne nous trompe pas sur la marchandise puisqu'il s'agira bien d'une enquête sur le rapport entre cynocéphales et Pentecôte, en remontant de l'iconographie médiévale vers une destination commune de bien des enquêtes mythologiques de Le Quellec : l'Egypte ancienne.

 

  Du crocodile d'Oiron et La naturalisation du dragon en Europe forment un dyptique très cohérent sur les crocodiles empaillés et placés près des Eglises à partir du XVIème siècle pour rationaliser la croyance au dragon dans les âmes populaires. L'occasion  d'enquêter sur les sources des mythes du dragon et de la sauroctonie, qui remontent encore une fois à l'Egypte ancienne et permet de comprendre pourquoi ce point de départ de l'enquête sur la naturalisation du dragon.

 

  Suit un dyptique sur les mégalithes. Mégalithe et tradition populaire : la hache de la vie et de la mort s'enracine dans une des spécialités de Le Quellec, très liée à ses études de l'art rupestre africain : la mythologie préhistorique. L'auteur retrouve la trace dans les mégalithes d'un mythe sur la foudre répandu dans tout le monde indo-européen et qui lui est donc forcément antérieur.

  Dans La voix des mégalithes : une histoire de calendrier, il ne s'agit plus des mythes de la civilisations qui a construit ces monuments, mais des mythes sur eux par le folklore français, que Le Quellec compare avec les sources celtiques. L'autre article le plus aride de l'ouvrage, par son décompte exhaustif des variantes des légenes de "pierre qui virent", mais malgré tout passionnant comme tous les articles du livre, même si son inévitable absence de conclusion est frustrante.

 

Un conte esmerveillable : le borametz, l'agneau dans la citrouille et la laine marine enquête sur une créature très populaire à l'époque des Grandes Découvertes, le borazmtez ou "agneau tartare", une plante en forme d'agneau qui pousserait en Asie. La conclusion de l'enquête me laisse un peu dubitatif, mais pour peu qu'on y adhére, elle se révéle très amusante : le monde savant s'y montrerait en effet bien plus crédule que les couches populaires où il a puisé cette histoire !

 

  Suit un dyptique sur la mandragore  : La mandragore, celle qui expulse, enquête sur l'origine du mythe de manière générale,  tandis La mandragore et l'oliphant est plus centré sur l'éléphant, plus même que sur la mandragore elle-même. Les deux enquête remontent encore une fois à l'Egypte, même si le rôle de cette civilisation est moins central dans le premier article. A voir tous les mythes  que Le Quellec fait remonter à cette civilisation, on peut penser qu'il exagère, mais le fait est que sa démonstration est chaque fois impeccable, et n'a rien à voir avec une quelconque egyptomanie.

 

Enfin, L'arbre qui chante, l'os manquant et le roseau délateur (vous remarquerez cette structure récurrente des titres, qui se révélent chaque fois diablement intriguante) enquête sur  un motif de conte, l'instrument de musique qui dénonce un meurtre (motif voisin du mythe grec des oreilles du roi Midas) et les croyances eurasiatiques qui s'y cachent, tournant autour de visions matérialistes de l'âme qui m'avaient déjà fasciné quand j'y avais été initiié il ya quatre ans de cela dans des mythologies aussi diverses que celles de Lituanie et de Centre-Asie. Une bien belle conclusion  pour un livre passionnant, même s'il faut s'accrocher bien davantage que pour Alcool de singe et liqueur de vipère.  

Partager cet article
Repost0
5 août 2014 2 05 /08 /août /2014 18:16

http://ecx.images-amazon.com/images/I/51NqYbgWywL._BO2,204,203,200_PIsitb-sticker-arrow-click,TopRight,35,-76_SX385_SY500_CR,0,0,385,500_SH20_OU08_.jpgContrairement à mon habitude, voici une étape du périple en fonction d'un thème et non d'un pays. Il sera question de deux essais, une lecture d'aujourd'hui même (mais pas entière, j'expliquerai pourquoi ensuite) et une ancienne lecture que celle-ci me remet d'autant plus aisément en mémoire que les deux livres forment un contraste saisissant.

 

  Le premier, c'est Les Pays légendaires, le "Que sais-je ?" de René Thévenin. Un numéro de 1946, dans sa troisième édition de 1961, et dont le moins qu'on puisse dire est qu'il fait largement son âge.

  Ce petit livre reste assez riches en informations et permet un bon tour d'horizon des pays légendaires de l'Antiquité à nos jours (il est divisé en trois parties : L'Antiquité ; Le Moyen-âge et la Renaissance ; Les Temps modernes) et s'il est très concis comme tous les numéros de la collection, centré sur les pays légendaires les plus connus, je serais le dernier à prétendre n'y avoir rien appris. En revanche il est phagocyté par des passages d'interprétations des mythes qui ne présentent plus d'interêt aujourd'hui. C'est que René Thévenin est obsédé par une drôle de chimère : la vérité historique derrière les mythes. J'ai toujours été convaincu, à la suite du monde actuel des études mythologiques, que rechercher la vérité derrière les mythes n'avait guère d'intérêt pour l'étude de ceux-ci, que les résultats de ces recherches étaient au mieux décevants, au pire grotesques, et que les mythes n'étaient intéressants qu'en tant que créations de l'imaginaire, comme tels offrant un témoignage de choix sur la mentalité des civilisations (y compris la notre, je ne peux dire le contraire avec mon cycle de lectures en cours sur les légendes urbaines). Or la dimension purement imaginaire n'intéresse guère Thévenin qui s'attarde très peu sur les récits, et semble même nourrir à l'égard de leur fantaisie des préjugés très positivistes, visibles notamment dans la dernière partie, et préfére largement s'étendre sur la quête des racines historiques.

  Ce n'est pas que ces passages soient médiocres : les arguments et la démonstration y sont en général très bien vus, et parfois troublant -certaines des réalités historiques se cachent bien derrière ces mythes, c'est indéniable. Mais cette démonstration est tellement vaine que je n'ai pu m'y intéresser, et j'ai allégrement sauté de longs passages pour me concentrer sur les récits eux-même, en regrettant que Thévenin ne s'y montre pas plus dissert.

  A la décharge de celui-ci, le problème s'efface dans la troisième et dernière partie sur les Temps moderne, la réalité  historique y est plus intéressante car il est question de pseudo-science -même si là encore les préjugés positivistes de Thévenin sont sans doute pour quelque chose  dans l'omission systématique et désolante des noms d'auteurs des théories. Dans le premier chapitre, qui traite des îles au trésor et des "île fantômes" -ces dernières ayant visiblement, jusque dans leur explication scientifique, inspiré L'Appel de Chtulhu de Lovecraft- le problème de la rationalisation ne se pose même plus, au moins pour les îles au trésor, car la légende et la réalité sont indiscernables et montrent la proximité du mythe avec notre civilisation moderne, ce qui ne pouvais que me fasciner en regard de mes lectures actuelles sur les légendes urbaines.

  Un ouvrage qui comporte malgré tout des passages intéressants, mais laisse sur sa faim.

 

  L'autre livre, nettement plus consistant, c'est L'Atlantide de Pierre Vidal-Naquet, que j'ai lu il y a quelques années déjà et que je n'ai pas relu aujourd'hui, me contentant de le feuilleter, mais ce feuilletages et mes souvenirs suffiront, je pense. Dans cet essai sous-titré Petite histoire d'un mythe platonicien, le grand historien antiquisant retrace en effet la postérité du mythe depuis son invention par Platon (dont il traite dans un premier chapitre) jusqu'à nos jours. Il apporte à ses recherches un soin impressionnant, qui montre son immense érudition autant que sa curiosité dans bien des domaines, retrouvant même la trace de l'Atlantide là elle ne se trouve pas explicitement, comme dans le roman W ou les souvenirs d'enfance de George Pérec, où il affirme être le premier à avoir identifé le mythe, et qui joue dans l'essai, très cohérent dans sa structure, un rôle sur lequel il me faudra revenir.

  L'enquête de Vidal-Naquet, passé le chapitre sur Platon, traîte d'abord de l'Antiquité, puis...passe directement à la Renaissance, où l'on redécouvre le mythe sous l'impulsion de la découverte de l'Amérique. Dés lors, le mythe devient un enjeu nationaliste, où l'Espagne sera pionnière mais où toute les nations rivaliseront, jusqu'à atteindre son paroxysme sous la période hitlérienne. Car la récupération nationaliste est bien le sujet principal de cette étude qui relève peu ou prou du scepticisme scientifique. Et l'essai file une très belle idée qui s'oppose au nationalisme mais dont j'ai également évoqué au début de ce billet le contraste avec le livre de Thévenin : le mythe de l'Atlantide est bien plus intéressant en tant que construction de l'imaginaire, tel qu'on commence à l'admettre au XIXème siècle avec Thomas Henri-Martin, et là-dessus Vidal-Naquet brode un véritable éloge de l'imaginaire, laissant poindre un suprenant souffle poétique derrière la rigueur irréporchable de l'étude. Après le point culminant de la période hitlérienne (bien que le même chapitre évoquent des théories pseudo-scientifiques ultérieures et idéologiquement plus soft)  l'avant-dernier chapitre termine la chronologie par un opéra d'Ullman et un roman (le fameux W ou les souvenirs d'enfance de Pérec) qui ont pour point commun d'être antinazis et, comme par hasard, d'être les oeuvres les plus affranchies de toute prétention pseudo-historique et les plus ouvertement oniriques. L'essai revient ensuite en arrière dans le temps pour parler d'occultisme, dans un dernier chapitre tout aussi critique mais dont le titre, emprunté à Bachelard, et les derniers mots  qui sont ceux de l'ouvrage placent résolument celui-ci sous le signe de l'imagination pure, à l'opposée de la fausse Vérité de la pseudo-science et de l'occultisme.

  Cette éloge de l'imaginaire me renvoie forcément, en ce qui me concerne, à une ambiguité que me cause la lecture de cet essai : car les théories farfelues  exposées dans l'ouvrage me font volontiers rêver au premier degré, avec plus ou moins mauvaise conscience il est vrai, et aussi salutaire qu'il soit, rien n'interdit de lire également cet essai pour ça.

Partager cet article
Repost0
4 août 2014 1 04 /08 /août /2014 20:55

Un livre dont j'ai parlé tout récemment, car sa relecture plus attentive m'a obligé à corriger l'énorme bourde, due à un vrai délire d'interprétation, dans l'article où je parle entre autre de mythe inuits.

Le choix de faire descendre ce livre de ma PAL fut motivé par un cycle de lectures sur les légendes urbaines, dont il me faudra faire un compte-rendu quand je l'aurais fini (encore un livre à recevoir et à lire). Dans Dragons et Merveilles de Jean-Loïc Le Quellec, énorme pavé qui ne parle que marginalement des légendes urbaines, deux articles m'ont familiarisé avec un phénomène dont je percevais confusément l'existence au cours de mes lectures mythologiques : le "vécu mythique". Or c'est l'intuition de quelque chose d'approchant qui m'avait poussé à acheter iml ya quelques années Mon passé eskimo, livre paru chez l'excellente collection "A l'aube des peuples" de chez Gallimard : la proximité immédiate avec les événements merveilleux, tel qu'on peut l'éprouver dans certaines peuplades mais dont j'avais aussi trouvé trace dans le folklore rural français. A vrai dire la proximité du chamane Georg Quppersimaan  avec le merveilleux est bien plus intense que je ne l'aurais jamais imaginé. Mais ne mettons pes la charrue avant les morses.

 

  http://ecx.images-amazon.com/images/I/41C596MG88L._.jpgGeorg Quupersimaan retrace pour le révérend Otto Sandgreen, éditeur de ce récit, toute sa vie depuis sa naissance jusqu'à sa conversion au christiannisme en 1915, à l'âge de 26 ans, ce qui fait de ce récit de vie un passionant témoignage sur une époque charnière de fin d'une civlisation traditionnelle -le titre inuit originel, évoqué par le révérend dans sa courte introduction, serait plutôt "Quand j'étais païen", mot à mot "quand je ne connaissais pas Dieu", cette dernière expression revenant en leitmotiv dans le récit. Georg Quupersimaan, de son nom inuit Qaartivat -Quppersimaan est le nom de son père, attribué comme nom de famille après son baptême- est orphelin très peu de temps après sa naissance, son père étant assassiné par deux coupe-jarrets très célèbres à l'époque. Toute sa vie avant sa conversion sera hanté par la vengerance, mais curieusement pas envers les assassin de son père, plutôt envers son beau-père Kilimii, qui a maltraité sa mère lorsque lui-même était tout petit. Dans le but d'être assez fort pour risquer un chant  diffamatoire à l'encontre de Kilimii sans craindre un mauvais sort de celui-ci, il s'initie pendant des années au chamanisme et rassemble une petite armée d'esprits auxiliaires.

 

  J'ai commencé ces mémoires avec en tête les présupposés que m'inspirait mes innombrables lectures de contes d'un peu partout dans le monde, y compris quelques contes inuits, et m'attendais à un style sec -il l'est un peu, c'est vrai- et  très allusif. Ce n'est pas du tout le cas : le talent de conteur de Quppersimaan est stupéfiant. Son récit fourmille de détails et de  vie, on partage véritablement la vie au Groenland de cette époque, comme si on y était. Certains passages sont des morceaux de bravoures digne d'un roman d'aventure, tel le duel intense entre Pitsuara, le grand-père du narrateur, et le futur assassion de son père; de fait, n'était quelques discrètes marques de style archaïque par-ci par-là, on aurait l'impression de lire un roman d'aventure écrit par un auteur occidental.

  Une aventure très particulière, car la majeure partie en est surnaturelle. Et c'est là que le récit prend un tour déroutant. Si j'y ai bien vu une forme de "vécu mythique", celui-ci n'a rien à voir avec celui que j'ai rencontré récemment dans les articles de Le Qellec, et qui ne consiste qu'en une interprétation de l'étrangeté du quotiden à l'aune de ses propres croyances, sans altération de la réalité. Non, ici, Georg Quppersimaan vit réellement la rencontre avec les esprits. Voilà de quoi déstabiliser notre rationalisme occindental ! Peut-être Quupersimaan évite-t-il soigneusement de livrer les recettes de la transe chamanique, par exemple les hallucinogènes nécessaires ; peut-être est-il psychotique, ce qui en ferait l'un des innombrables cas de fou considéré comme voyants dans d'innombrables cultures du globe : Otto Sandgreen envisage également dans son introduction qu'il soit un affabulateur, mais n'y croit manifestement pas. Peut-être la solution est-elle dans un quelconque ouvrage d'ethnologie, portant sur ce récit en particulier ou plus largement sur la culture chamanique inuit. Mais après tout, il n'est pas nécessaire de rationaliser ce récit pour l'apprécier, pour goûter son imaginaire fabuleux, emplies d'images fantasmagoriques qui ne doivent rien à l'imaginaire occidental et le rende autant digne de nos grands romans fantastiques que de nos grand romans d'aventures. On fait difficilement plus enthousiasmant comme témoignage historique, et celui-ci est un témoignage de premier ordre.

Partager cet article
Repost0
2 août 2014 6 02 /08 /août /2014 11:06

le 13 février ,précédent, j'ai remonté cette chronique datant du 25 novembre 2012 : après relecture des Contes et légendes Mayas, dont le souvenir était déjà lointain au moment de la première rédaction, je me suis rendu compte que j'avais encore bien plus à dire sur ce qui est l'une des plus atypiques anthologies de contes que j'ai jamais lu.

 

Si cet edit était gratuit, fait pour le plaisir, en revanche le deuxième edit, le 02 août suivant, était en revanche une obligation absolue, afin de corriger la plus énorme bourde deuis le début de ce blog: une interprétation délirante des quelques pages lues de Mon Passé Eskimo de Georg Quppersiman, dont la relecture a été providentielle.    

 

.... retour aux Amériques donc, après la première étape, déjà ancienne (encore plus après l'edit)  ici

 

Je confessais alors mon ignorance en terme de sources sur les Indiens d'Amérique du Nord. Ces dernières semaines ont permis de bien régler le problème, avec la lecture de pas moins de quatre ouvrages : Contes des Indiens d'Amérique du Nord de Stith Thompson chez José Corti (dont l'anthologiste n'est pas n'importe qui, puisqu'il s'agit du co-inventeur de la fameuse classification des contes Aarne et Thompson), puis, dans la collection Nuage Rouge des éditions du Rocher, les deux tomes de Légendes indiennes de Margot Edmonds et Ella.E.Clarke, dont la préface fait très peur mais qui s'avère fort recommandable, et plus spécialisé, Mythes et Contes des Apaches Chiricahuas de Morris Edward Opler, somme folklorique récoltée dans les années 30 et qui montre la pérennité de la tradition du conte indienne.

  Seulement, de ces quatre tomes, bien qu'ils fussent passionnants, je ne vois pas quoi en dire dans une chronique ("ooooh !"), je me contenterais de les recommander chaudement, car plus qu'une quelconque spiritualité nouille age,  c'est une prodigieuse réserve d'histoires merveilleuses que vous y trouverez, d'un merveilleux dépaysant tant par ses images que par ses types narratifs, même s'il existe de nombreux "contes empruntés aux européens", auquel Stith Thompson consacre une section entière de son anthologie.

 

  Non, dans ce billet, je vais parler d'autres livres ("aaaah !").

 

 http://images.gibertjoseph.com/media/catalog/product/cache/1/image/9df78eab33525d08d6e5fb8d27136e95/i/463/9782910272463_1_75.jpg En premier lieu, comme de coutumes sur ce blog, mes lectures récentes font ressurgir de ma mémoire de plus anciennes, en l'occurrence Contes et légendes des Inuits de Maurice Coyaud, spécialiste de l'Extrême-Orient dans la même collection, collection dont j'ai déjà parlé : Aux Origines du monde chez Flies France.

  En principe, donc, une anthologie de contes étiologiques inuits, mais Maurice Coyaud, comme bien des anthologistes de la collection, triche un peu en ne réservant qu'une partie du recueil aux contes étiologiques qui font la ligne éditoriale de la collection (encore sa partie étiologique est-elle encore loin d'être un prétexte comme dans d'autres numéros) et consacre une partie à part à ce qu'il appelle les "histoires fantasmagoriques".

  Le folklore Inuit différe de ce que j'ai pu lire d'autres contrées d'Amérique du Nord, pour une raison que l'anthologiste lui-même reconnait : il est excessivement cruel.

  La société Inuit le veux sans doute. En lisant le début de Mon passé Eskimo, autobiographie du chamane Georg Quppersiman, ainsi que sa quatrième de couverture j'ai pu avoir un aperçu de la dureté de la civilisation Eskimo, sans doute correlée à celle de leur cadre de vie naturel [EDIT : mais qui est à cent lieues, donc, de mon interprétation délirante, au sens peut-être carrément psychiatrique du terme -ai-je lu ces quelques pages dans une période de dépression ?-  où j'avait cru lire le récit d'un meurtre crapuleux entre frères -là où il n'y avait qu'un meurtre par des brigands tristement célèbres à l'époque-  et en avait tiré des conclusions pour toute une civilisation.).

 Cette dureté de la vie ressort dans les contes [mais encore une fois, pour tempérer ce qui va suivre, le délire que je viens d'évoquer a pu exacerber ce sentiment, même si le point de départ de celui-ci est bien la remarque préliminaire de Maurice Coyaud, elle aussi  citée plus haut et qui a peut-être un grand pouvoir de suggestion] bien loin du tout-venant des contes amérindiens qui ressemblent généralement à nos contes européens par leur fin sinon heureuse, du moins morale.

  L'univers merveilleux est à l'image du cadre de vie et de la violence sociale : le fantastique s'y fait volontiers horreur. Les esprits sont effrayants (prix spécial au pantin d'os qu'une femme pense être en devoir d'épouser parcequ'il a tué son mari (sic)) ; les rapports sexuels entre humains et animaux ne sont pas, comme ailleurs en Amérique du Nord, édulcoré par l'ambivalence des héros animaux, dont on ne sait pas toujours s'ils sont bien animaux ou humains, mais beaucoup plus crus, à l'image de ces jeunes filles dont le viol pr des chiens donnera indifféramment naissance aux esprits mauvais, aux loups, aux indiens rivaux ou, plus inoffensifs du point de vue Inuit, aux Blancs. Il est d'ailleurs remarquable que si des Dieux sont évoqué, ilss emblent ne jouer aucun rôle dans la création, l'humanité elle-même naissant zouvent spontanément tandis que le début du monde n'est même pas évoqué. Absence de transcendance divine ? On pourrait le penser.  

  La délicieuse ironie de l'histoire est que l'anthologiste, conscient comme je l'ai dit de la cruauté du folklore présenté et désireux de ménager son jeune public, a placé au début un conte "joyeux" sur l'invention de la fête...où la fête est quand même apprise à un jeune homme par un aigle qui a tué ses deux frères et menace de le tuer à son tour s'il ne fait cet apprentissage et ne le transmet aux hommes.

  Comme je ne résiste pas, un petit extrait :

 

  Comme il approchait, Ititaujang était mort de peur en voyant que le dos d'Exaluqdjung était creux. Il pouvait voir à travers cet homme jusqu'à la bouche. Prudemment, il rampa en arrière, et fit un circuit pour pouvoir l'aborder de front.

  Quand Exaluqdjung le vit s'approcher, il cessa de couper du bois et demanda :

-Par quelle voie m'as-tu approché ?

  Peau de Fesse, montrant la dernière direction qu'il avait prise, répondit :

-C'est d'ici que je viens.

Exaluqdjung répondit :

-C'est une chance pour toi ! Si tu étais venu de l'autre côté, et si tu avais vu mon dos, je t'aurais tué immédiatement avec ma hache.

 

  Et dire que cet esprit va quand même aider le héros...

 

  Maintenant, quittons le froid du grand Nord pour une contrée américaine plus chaude que nous avons déjà visité au cours du périple, dans un article à part, j'ai nommé le Mexique  Cette fois, je vais parler à le fois d'une lecture récente et d'une plus ancienne qui vient encore, désolé, de la collection Aux origines du Monde. Et comme par hasard, comme pour le précédent billet, ça me fera un texte pour chacune des civilisations de l'ancien Mexique, les Aztéques et les Mayas. Du moins si l'on grossit à la louche, car c'est un peu plus compliqué que ça.

 

  Le premier livre est à l'extrême limite du thème de ce périple : il s'agit du recueil poétique Les Fleurs de l'Intérieur du ciel-Chants de l'Ancien Mexique de Patrick Saurin, paru comme le recueil de Thompson chez José Corti. De la polésie donc, trauite du Nahuatl, la langue des aztéques, mais pouvant provenir de plusieurs peuples de leur Empire. En une quarantaine de pages (l'édition est bilingue), nous pouvons lire tout ce qui reste de la poésie de cette civilisation.

  Pourquoi ce titre étrange, Les Fleurs de l'intérieur du Ciel ? Parce qu'en Nahuatl la poésie est désignée par l'expression "la fleur, le chant", la première étant une image indissociable du second et les métaphores florales étant filées à longeur de poèmes. Et le tout vient de l'Intérieur du Ciel, la demeure d'un mystérieux Dieu Suprême.

  Mystérieux, le Dieu suprême, alors qu'on connait quand même un peu la théogonie de l'Empire Aztéque ? C'est que par une interpolation chrétienne, celui-ci n'est pas nommé autrement que Dieu, Notre Père voire...Dieu unique ! Et c'est là tout le savoureux paradoxe de ces poèmes, car leur morale n'est pas du tout chrétienne ! 

  En  effet, il s'agit d'une philosphie très vitaliste, qui craint la mort et prescrit de profiter de ce monde d'ici-bas. Le monde des morts est joliment appelé "l'endroit où l'ont est décharné" ou  "l'endroit de ceux qui n'ont pas de corps". Le réconfort qu'apporte le Dieu de l'Intérieur du Ciel n'est pas dans un autre monde, mais bien dans celui-ci, à travers les fêtes en son honneur, et son double don "la fleur, le chant". Une exception semble exister à cette absence d'au-delà : la mort à la guerre, objet d'un chant, décrite comme une mort bénie, même si sa récompense n'est pas évoqué.

  C'est cette philosophie vitaliste, exprimée avec une espéce de mélancolie douceâtre, qui fait toute la force et la beauté de ces poèmes.

 

http://ecx.images-amazon.com/images/I/41PgEwcpTsL._SL500_AA300_.jpg 

Après l'Empire Aztèques, devrait suivre si vous avez bien suivi, les Mayas  avec Contes et récits des Mayas de Perla Pietrich, chez Flies France donc. Tiens, les Mayas nous ont legué des contes ? Eh bien, c'est qu'il s'agit, et ce fut ma grande surprise à la réception du livre par la poste, de folklore maya contemporain, car comme je l'ignorais dans mon inculture crasse, les Mayas sont encore le nom d'une famille linguistique du Mexique et du Guatemala, l'une de ses ethnies se nommant même encore Kiché, les mêmle qui ont écrit le Pop Wuh. Pour un passionné des mythologie, il est très troublant de lire des contes Mayas narré à la fin du XXème siècle, et paradoxalement très depaysant de lire un récit étiologiques sur l'enlèvement de la lune par le soleil amoureux où interviennent des détails ultra-moderne comme une longue-vue ou des valises, de voir une divinité surnommée "L'Astrologue ou "L'Extra-terrestre". L'ancienne mythologie semble oubliée -sauf dans deux extraits adaptés du Pop Wuh, qui arrivent un peu comme un cheveux sur la soupe- d'ailleurs, l'amnésie semble profonde chez les Mayas modernes qui attribuent les pyramides de leurs ancêtres à un quatre nains dans la nuit des termps (au sens propre) ! En revanche, il est troublant d'entendre des sortes de légendes urbaines, témoins à l'appui, faisant état d'indiens offert en sacrifice massif, dans un camion avalé par la montagne, pour permettre aux ingénieurs d'y construire des routes.

  Encore une fois, une partie du receil n'est pas étiologique, et offre l'un de ses sommets dans les histoires d'esprits, ceux que l'on nomme couramment characotels. Le conte "Mauvais fantômes et esprits de la nuit" racontant l'angoissant périple nocturne d'un jeune indien appelé Culan, est un pur délice d'imagination horrifique, à ne surtout pas hésiter à raconter aux enfants avant de s'endormir. Bref, le recueil ressemble souvent, lui aussi, à un film d'horreur, par ailleurs beaucoup appuyé de prétendus témoignages personnels comme dit plus haut, et qui à la différence du film d'horreur amoral des esquimaux, est au contraire très moralisateur, trait persistant du folklore Maya et qui donne aux contes un aspect un peu pontifiant à base de répétitions. La morale est à la fois proche de nos propres traditions est très éloignée, des obligations morales qui nous semblent aller de soi sont mises sur le même plan que des tabous religieux qui nous paraissent abscons, a fortiori ,quand ils sont prescrits au nom du Dieu des chrétiens. C'est là qu'intervient un des aspects les plus étrange de la mythologie Maya moderne, et qui tient à son syncrétisme chrétien/païen (de quoi fait rire devant les prétentions de certains farfelus de trouver un tel syncrétisme dans les folklores d'Europe, là où il n'y a qu'un christianisme populaire). On peut par exemple être frappé de voir  des "dieux", au pluriel, évoqué un peu comme nu cheveu sur la soupe au détour d'une adaptation libre (mais qui en est bien une et non un mythe local) du déluge biblique. Mais ce syncrétisme atteint sa forme la plus originale dans l'aspect inquiétant de l'imaginaire Maya : en  effet, même des Saints et la Vierge elle-même peuvent remplir le rôle d'esprits effrayant, gardant des territoires où l'homme n'a pas à s'aventurer comme la  nuit ou la montagne.      

  D'ailleurs, histoire de conclure sur une ambiance assortie à celui qui nous vient des Inuits, un extrait du conte suscité "Mauvais fantômes et esprits de la nuit" :

 

  Il n'avait guère avancé qu'il vit surgir sur son chemin un esprit immense. Il avait une tête de cheval toute sanguinolente et de la fumée s'échappait de ses naseaux. Ses pattes ressemblaient à celles des vaches et ses vêtements étaient tout déchirés. Il poussait des hurlements tout en crachant de la fumée. Il était aussi grand qu'un de nos poteaux électriques d'aujourd'hui !

 

  Brrr...

 

 

Partager cet article
Repost0
16 juillet 2014 3 16 /07 /juillet /2014 17:26

http://ecx.images-amazon.com/images/I/41akNx-J0sL._SL500_SY344_BO1,204,203,200_.jpgOui, je vais bien chroniquer une collection éditoriale entière, mais après tout celle-ci ne fait que cinq titres.

 

Parole d'ancêtre est une collection publié par les éditions Anako, maison spécialisé dans l'ethnologie. Et le moins qu'on puisse dire est les ouvrages de cette collection-ci sont passionnants pour quiconque s'intéresse de près ou de loin à ce domaine, et offre la meilleure immersion qui soit dans les cultures dont les traditions orales y sont abordés. En  effet, chaque livre est accompagné d'un CD contenant des textes récitées dans leurs versions originales, des morceaux de musiques et des ambiances (naturelles, de marché...). De plus, tous sont pourvues d'une abondante iconographie à base de photos en noir et blanc. Un prodigieux travail, donc.

 

  Pour entrer dans le détail des livres, je vais commencer par celui qui est à part dans la collection et sera d'ailleurs un peu hors sujet dans la catégorie "mythes" de ce blog. Il s'agit du tome Parole d'ancêtre Merina, du nom d'une ethnie de Madagascar, le seul qui n'ait pas pour co-auteur Patrick Kersalé  mais est l'oeuvre de Didier Mauro et Emeline Raholiarisoa. Un tome qui sera un peu hors-sujet au milieu des mythes, donc, car à l'exeption notable d'un très court conte sur le danseur semi-légendaire Tsingory, et des mentions du culte des ancêtres central dans la culture malgache, il ne s'agit pas ici de textes mythgologiques, mais d'échantillons de l'art hira gasy, théâtre populaire centré sur les problèmes de la vie quotidienne et sur la critique sociale. Ces pièces, oeuvres de la troupe de Ramilison, sont entecoupées par les témoignages des membres sur  leur vie, leur art et l'histoire et le contexte politique malgache  

  Le hira gasy est l'art populaire par excellence. Ses acteurs, les mpihira gasy, sont issus du monde paysans, ils sont paradoxalement à la fois "pauvres et célèbres", comme le dit le livre lui-même, et ce paradoxe est d'autant plus grand de par la magnificence des costumes -mais il peut aussi l'expliquer. Ses pièces ne racontent pas d'histoires, et ont aurait même du mal à appeler personnages les interlocuteurs anonymes qui y interviennent, mais s'apparentent à des dialogues philosophiques sur des questions de sociétés. Leur langue, pour versifiée qu'elle soit, ne cherche par à être fleurie mais est au contraire très concréte et même triviale, jusque dans l'évocation des prix des aliments -on a du mal à voir cela s'imposer dans la poésie française !- ce qui n'empêche pas des formules percutantes comme les proverbes et locution servant de leitmotiv à certaines pièces, ainsi "il ne faut pas cracher couché sur le dos !" (qui vise la paresse) ou "que celui qui ose mourir se couvre d'un linceul !" (qui vise...je n'ai aps trop compris quoi en fait). La critique sociale, parfois même écologique -cette dernières s'en prennent surtout à la cultrue sur brûlis, et donc à la tradition- prend souvent une coloration "rouge", jusque dans l'effacement de la religion, ce qui n'empêche pas les mpihira gasy de la troupe d'être lucide  sur le bilan du régime socialiste qui a regné de 1975 à 1991. Les idées progressistes se teintent parfois de conservatisme, mais ne différe guère en cela de beaucoup de socialismes occidentaux. D'autres conceptions sont plus déroutantes pour des lecteurs occidentaux, notamment les préjugés sur les corps de métiers, dont les comparaisons entre eux, généralement en faveur de l'un et en défaveur de l'autre, et généralement aussi lié à la question du mariage, est un motif très récurrent du hira gasy.

  Ce livre est donc un témoignage précieux entre tous en ce qu'il ne présente pas une tradition orale comme figée dans l'archaïsme, mais la présente au contraire dans toute sa modernité. Les pièces engagées sont en cela bien plus parlantes que les contes et les interprétations malheureuses qu'ils suscitent -car quiconque se penche un peu sérieusement sur les contes sait qu'ils constituent une tradition mouvante. Cette démarche est d'autant plus salutaire pour l'Afrique, qui en Occident traîne encore comme un boulet un image de continent de l'archaïsme.

  Je ne pourrais guère donner d'avis sur le disque vu qu'il sagit du seul que je n'ai pas écouté, mais je peux au moins dire qu'il est également atypique dans la collection car il s'agit, bien naturellement, d'extraits du théâtre hira gasy. Du coup, j'ai tendance à imaginer le disque aride, mais je ne demande qu'à être détrompé.   

 

  Les quatre autres tomes de la collection, qui explorent successievement la Parole d'ancêtre Dogon (Mali), Songhay (idem) , Lobi (Burkina Faso), et, pour seul tome qui ne traîte pas de l'Afrique, la Parole d'ancêtre Viêt (les Viêt désigant l'ethnie majoritaire du Viet-Nam, comme les Han en Chine, et non le peuple viet-namien dans son ensemble, la collection raisonnant toujours par ethnie), sont tous l'oeuvres de Patrick Kersalé, qui collabore à chaque fois  avec un collecteur originaire du pays en question. La continuité entre ces recueils est évidente. Concernant le texte lui-même, il s'agit bien et presque exclusivement de contes (plus les devinettes à la fin de chaque tome), tout aussi récent que les pièces du hira gasy puisqu'ils ont été récoltés dans les années 90. Les contes Dogon m'intéressaient particulièrement car il permettent d'avoir sur la mythologie de cette ethnie une source plus fiable que les travaux de l'école Griaule, qui ont popularisé cette culture en propageant nombre d'erreurs, comme j'en avais rendu compte  ici. Tous néanmoins me permettait d'approdondir des cultures que j'avais déjà un peu exploré, plutôt par pays que par ethnie, en général, en fonction des recueils que j'ai pu lire (sauf pour le Mali, que je connaissais justement par les Dogons).

  En ce qui concerne le disque, cette fois les morceaux de musique dominent, on compte des ambiances absentes du tome sur les Merina, et les textes récités sont plutôt minoritaires, à raison de deux ou trois contes par volume. Et ces contes soulèvent une question qui va bien au-delà des qualités intrinsèques, qu'on peut difficilement nier, des textes, une question assez dérangeante mais riche de perspectives dépassant l'argement le cadre de ces livres : celle de la traduction / adaptation de textes folkloriques.

  En effet, pour faciliter la lecture, les textes présents en VO sur le disque sont traduit au plus près du textre original, et les autres s'autorisent une "traduction" plus littéraire. Du coup, par contraste, celle-ci n'apparaît  que davantage comme une belle infidéle. S'il on ne peut nier une certaine honnetêté de la part de Patrick Kersalé de reconnaître que les traductions sont littérarisées, cette honneteté se teinte aussi, parafdoxalement, de mauvaise foi, car les traductions n'en sont pas à mon sens, mais bien des adaptations.  Du coup, les perscectives sont vertigineusee et s'étendent au monde entier des récoltes folkloriques ; je ne peux naturellement plus ne pas voir avec suspicion les nombreux textes de traditions orales que j'ai pu lire, et dont les folkloristes n'ont que rarement l'honneteté qu'il faut bien reconnaître à Patrick Kersalé. Les recueils de celui-ci ont donc plusieurs niveaux de lectures, et sont aussi intéressants pour leurs qualités que pour leurs défauts.

Partager cet article
Repost0
27 février 2014 4 27 /02 /février /2014 07:46

Article mis à jour et remonté (publication initiale le 23 mars de l'année dernière), mes cinq contes français deviennent six ! 

 

http://ecx.images-amazon.com/images/I/51RRKC9XKRL._SL500_AA300_.jpg

Encore une escale mythologique, mais différente des autres : plutôt que de chroniquer des textes anciens et des essais, ce qui n'intéressent probablement que quelques courageux, je vais réaliser une envie qui me trotte dans la tête depuis un moment et paraît tout de suite plus rigolote : publier des contes sur mon blog.

  J'ai tardé car il m'a fallu être sûr que les contes, dans leurs versions françaises, soit dans le domaine public (car même les contes populaires issus de la littérature orale sont la propriété de ceux qui les ont récolté : c'est leur version de l'histoire). A vrai, dire, il subsiste un infime doute sur l'un d'eux car je n'ai trouvé aucune information sur l'un des deux "auteurs", mais étant donné la date de publication (1879) il est peu probable que celui-ci soit décédé depuis moins des 70 ans réglementaires.

  Les cinq premiers contes sont extraits d'un recueil intitulé très sobrement Contes et légendes de France, dans une collection avec laquelle je vous ai déjà bassiné longuement : Aux Origines un Monde chez Flies France. Ce qui signifie, pour les quelques courageux qui suivent ce périple mythologique, qu'il s'agira de contes étiologiques, expliquant l'origine de telle ou telle réalité (le recueil français ne compte aucun autre type de contes, contrairement à d'autres titres plus souples de la collection).

  J'ai choisi cinq contes qui m'ont semblé particulièrement poétiques (et sont en outre souvent enrobés de mélancolie), et qui je ne sais trop par quel hasard portent pour la plupart sur les animaux. Les deux premiers vous sembleront assez proches, et sont comme par hasard issus du même recueil folklorique et de la même région. Le dernier, le seul à ne pas traiter d'animaux, m'a séduit moins par sa poésie que par sa cosmogonie fascinante qui parait bien peu chrétienne, surtout pour le folklore d'Europe occidentale ! (un paradoxe veut qu'il ait été récolté par un ecclésiastique, l'abbé Léopold Dardy). 

  Le sixème et dernier conte, celui que je rajoute un an après si vous avez bien suivi, n'est pas issu du même recueil, il n'est ni animalier ni étiologique. Je l'ai découvert des années avant les précédents dans le livre Les plus belles histoires légendes de France édité autrefois par de certaines PML éditions, un titre un peu mièvre pour ce qu'on appelle communément un "beau-livre", expression souvent mal connotée, mais celui-ci se fonde sur de vraies récoltes folkloriques et cite ses sources.

  Pourquoi ce conte ? Pas pour son foisonnement baroque, mais au contraire pour sa sobriété qui confine à l'épure et lui confère de ce fait une poésie étrange et une paradoxale fantasmagorie. Et aussi pour sa fin tout aussi étrange fantasmagorique, façon déroutante  de terminer un conte-type célèbre entre tous depuis Perrault.   

 

  Premier edit le 24/03 pour rajouter les références bibilographiques des contes, sur les conseils d'un mythologue de ma connaissance.

 

  Le coucou, la taupe et le poisson

 

  (Nivernais)

 

Le coucou, le poisson et la taupe étaient les enfants d'un homme qui avait beaucoup de peine à gagner sa vie. Le meunier lui avait fait l'avance d'un boisseau de blé qu'il se voyait dans l'impossibilité de rendre ou de payer. Le pauvre homme, de désespoir, s'alla pendre au bois. Les trois enfants, qui aimaient beaucoup leur père, désolés de sa disparition, se mirent à sa recherche et se partagèrent la tâche.

-Notre père est inhumé dans la terre, noyé dans l'eau ou suspendu dans l'air, se dirent-ils. Le coucou verra s'il n'est pas accroché à une branche, la taupe cherchera dans la terre et le poisson dans l'eau.

  La taupe et le poisson n'ont pas trouvé leur père. Mais leur affection ne s'est pas laissé, ils continuent leur recherches, C'est le coucou qui l'a découvert, pendu à un vieux chêne. De chagrin, sans prévenir personne, il a déserté le pays où il ne revient  qu'une fois l'an, pendant les trois mois du printemps, les Libera, au funèbre anniversaire.

  Peut-être y ferait-il un plus long déjour s'il ne craignait les réclamations du meunier qui n'a jamais été payé de ses trois boisseaux de blé. Le coucou, ne pouvant s'acquitter de cette dette de son père, aime mieux s'en aller dès qu'il entend le bruit des faux qui se préparent pour la moisson.

 

  Conté par F.Mulot, à Dompierre-sur-Nièvre. A.Millien, Revue des Traditions Populaires, 3/1888, p 263-264.

 

 

 

  Le coucou, le hibou et la taupe

 

  (Nivernais)

 

 Il y avait anciennement trois frères très riches et très puissants. Tous leur obésissaient. Devant eux, les plus grands des hommes  n'étaient que fourmis ou vermisseaux.

  -Restons toujours unis, ne nous séparons pas, se disaient-ils, et nous serons les maîtres de la terre. 

 Leur orgueil se développa à tel point qu'ils osèrent demander à Dieu de partager sa puissance avec eux.

  -Voys serez punis, leur répondit le Bon Dieu, et punis comme vous le méritez. Vous deviendrez les plus humbles des êtres et je vous séparerai. Tant que le monde sera monde, vous vous chercherez les uns les autres  sans pouvoir vous rencontrer.

  Aussitôt ils furent changé, l'un en coucou, l'autre en hibou, le troisième en taupe. La taupe cherche ses frères dans la terre ; le hibou dans la nuit ; le coucou dans les bois, où nous l'entendons les appeler pendant trois mois de l'année. Mais peine perdu, ils ne se recontreront jamais : Dieu l'a dit.

 

Conté par P.Briffault, à Montigny-Amognes. A.Millien, Revue des Traditions populaires, 3/1888, p 264. Variante : la pie, le coucou et la taupe sont trois frères qui ont tué leur père ; Dieu leur a ôté forme humaine.   

 

Les abeilles et les frelons

 

(Côtes-du-Nord)

 

Dans les temps anciens, le Bon Dieu prépara au commencement de l'hiver  une ruche en simple paille et y mit des abeilles. Le diable voulut faire mieux, il construisit une ruche en glace  qui était toute resplendissante  et il y mit des frelons qui étaient bien plus gros que les abeilles du Bon Dieu. Quand arriva le printemps la ruche en glace fondit  et les frelons se répandirent partout sans ensemble, tandis que les habitants de la ruche de paille prospérèrent.

 

E.Rolland, La Faune populaire de la France, t 13, Paris, Maisonneuve et Larose, 1911, p 36-37     

 

Conte de l'Oiseau bleu

 

(Vosges et Pays messin)

 

Noé après avoir lâché la colombe prit l'Oiseau bleu (Martin-pêcheur) et lui dit :

-Toi qui connais les eaux, tu auras moins peur, pars aussi, vas voir si la terre reapparaît.

L'Oiseau bleu partit, bien avant le jour ; à ce moment,  s'éleva sur les eaux un si grand vent, que pour ne pas être précipité et submergé dans l'onde, il prit son essor vers le ciel. Il vola avec une rapidité extraordinaire, ne s'étant pas servi de ses ailes depuis bien longtemps ; aussi, arriva-t-il bientôt dans le bleu du firmament où il n'hésita pas à s'enfoncer. De gris qu'il était auparavant, son plumage se colora de bleu céleste.

  Arrivé à une grande hauteur, il vit le soleil qui se levait bien loin au-dessous de lui ; une invincible curiosité le poussa  à aller considérer cet astre de près ; il dirigea  donc son vol de ce côté ; plus il approchait du soleil, plus la chaleur devenait vive ; bientôt même les plumes de son ventre commencèrent à roussir et à prendre feu. Il abandonna son entreprise  et revint précipitemment s'éteindre dans les eaux qui couvraient la terre. Après s'être plongé à plusieurs reprise dans l'onde rafraichissante, il se souvint de sa mission, mais il eut beau regarder de tout côté, l'arche avait disparu. 

  En  effet, pendant l'absence de l'Oiseau bleu, la colombe était revenu avec une branche de chêne, puis l'arche poussé par ce grand vent que Dieu avait suscité exprès, avait touché terre, et Noé, sorti de cette demeure flottante, l'avait démoli pour en faire une maison et des étables. L'Oiseau bleu, ne voyant plus rien sur les eaux, se mit à pousser des cris aigus et à appeler Noé.

 Aujourd'hui encore, on le voit cherchant le long des rives, s'il ne retrouvera pas l'arche ou quelqu'uns de ses débris. Il a conservé jusqu'à nos jours sur la partie supérieure de son corps le plumage bleu de ciel qu'il a acquis dans le firmament, et son ventre et encore tout roussi par suite de l'imprudence qu'il a eu de s'approcher du soleil.

 

Recueilli par A.Peupion de Remilly in E.Rolland, La Faune populaire de la France, v 2, Paris, Maisonneuve-et-Larose, 1879, p 74-75

 

La fin du monde

 

  (Albret)

 

   Le Bon Dieu au essayé deux fois de faire punir ce monde : il l'a toujours laissé se sauver ; mais à la troisième fois ce sera pour de bon. La première fois ce fut par un grand vent  comme il ne s'en est jamais revu, et qui passa partout sur cette terre : tout se renversa ; aucun arbre  ne demeura debout. Il se sauva  quelques personnes parcequ'il n'y avait pas encore de maisons ; il n'y avait que des grottes.

  A la seconde fois le Bon Dieu  essaya de faire périr ce monde dans l'eau. Il dit à un homme  qui était juste, de se faire une grande cuve pour s'y sauver dedans quand les eaux seraient débordés, ainsi l'espèce ne se perdait pas ;

-Met-y le temps qu'il faut, il te faudra sept ans : le lieu où tu travailleras sera si caché que personne ne pourra le trouver si tu ne le montres.

  Et en effet, personne ne le sut. Le diable remarqua l'absence de l'homme juste :

-Où est votre mari, disait-il à la femme de l'ouvrier ?

-Je ne le sais pas, disait l'autre : il emporte la nourriture, je ne le vois plus qu'au coucher du soleil.

-Demain matin, lui dit le diable, versez toute l'eau de dedans pour qu'il ne puisse pas se laver les mains : alors nous saurons ce qu'il en est.

  Le lendemain, en se levant, l'homme ne trouva pas d'eau à la cruche, il lava ses mains au vase de nuit.

-Alors, dit le diable, demain matin  en vous levant versez tout, et nous le surprendrons.

  Ainsi fit-elle et l'homme ne put pas laver ses mains.

Le diable le trouva comme il finissait sa cuve. Avec un marteau pointu il fit un trou rond ; le pauvre homme le ferma ; le diable en fit un autre. L'ouvrier alla conter au Bon Dieu son ennui.

-Tu t'es laissé surprendre, lui répondit le Bon Dieu, tu auras avec le Diable de grands démêlés ; il va pleuvoir  sur toi pendant sept ans, mais je vais t'accorder sept ans de plus ; il te faudras faire une provision de chevilles, et tout cheviller à mesure que le vil démon fera ses trous.

  Ainsi fit l'ouvrier de Dieu : [dans] chaque trou que faisait le diable, il mettait une cheville.

Au bout des sept ans le Bon Dieu commença à faire pleuvoir comme son ouvirer plantait la dernière cheville ; le démon fit un autre trou, et l'eau se mit à entrer dans la cuve sans qu'on put l'étancher.

  Quand il vit qu'il ne pourrait jamais l'étancher, l'homme se tourna à nouveau vers Dieu. Il n'avait pas fini sa prière qu'une grosse anguille s'engagea dans ce trou et avec sa queue le ferma. Le diable confus dit à l'ouvrier :

-Tu en as beaucoup de ces chevilles ?

-Plus que des autres, lui dit l'homme.

  Le diable se retira confondu.

  Ces eaux du ciel se répandirent alors sur les campagnes ; elles y restèrent longtemps, et quand elles baissèrent, partout se trouvèrent des lacs, des vallées, des collines, des montagnes ; avant ces eaux la terre était une surface plate comme un parquet ; elle doit redevenir plate avant la fin du monde, et alors il y en aura la moitié en chemins.

  A la troisième fois que le Bon Dieu voudra détruire ce monde, il se servira du feu. A ce dernier jour le soleil au lieu de se lever du côté de l'orient se lèvera du côté du couchant. Il montera dans le ciel jusqu'à dix heures et à dix heures avant midi il tombera. Alors tout sera brûlé, et tout le monde périra sans que personne se puisse sauver.

Telle sera la fin de ce monde.

 

  L'abbé L.Dardy, Anthologie populaire de l'Albret (sud-ouest de l'Agenais ou Gascogne landaise), v 2 : Contes populaires, Agen, J.Michel et Médan, 1891, p 107-113.

 

  La salade blanche et la salade noire

 

Il était une fois une femme qui avait deux enfants, un petit garçon et une petite fille. Un jour qu'elle venait de cuire, elle leur donna à chacun de la michotte (1) et dit à la petite fille d'aller dans les champs cueillir de la salade. L'enfant prit sa michotte dans son panier et partit.

  Chemin faisant, elle rencontra la Sainte-Vierge, qui lui dit : "Où allez-vous, ma chère enfant ? - Je vais chercher de la salade, madame. - Qu'avez-vous dans votre panier ? - De la michotte, madame. En voulez-vous ? - Non, mon enfant", dit la Sainte Vierge, "gardez-là pour vous. Tenez, voici une  boîte ; vous ne l'ouvrirez pas avant d'être rentrée à la maison. Allez cueillir votre salade, mais passez par la porte blanche et non par la porte noire."

  La petite fille passa par la porte blanche : c'était la porte du ciel. Elle trouva de belle salade blanche qu'elle cueillit. De retour à la maison, elle fut grondée par sa mère, qui lui demanda pourquoi elle était resté si longtemps dehors. Au premier mot que répondit la petite, il lui sortit de la bouche des perles, des diamants, des émeraudes ; la boîte que lui avait donné la Sainte-Vierge en était également remplie.

  La mère, toute émerveillée, dit alors au petit garçon d'aller à son tour cueillir de la salade, dans l'espoir qu'il aurait la même chance. Elle lui mit aussi de la michotte dans son panier, et le petit garçon partit. Il ne tarda pas à rencontrer la Sainte Vierge, qui lui dit "Où vas-tu, mon ami ? - Cela ne te regarde pas. - Que portes-tu dans ton panier ? -De la michotte, mais ce n'est pas pour toi. - Tiens", dit la Sainte-Vierge, "voici une boîte ; tu ne l'ouvriras pas avant d'être rentrée à la maison. Va maintenant cueillir ta salade et passe par la porte noire."

  Le petit garçon passa par la porte noire, qui était celle de l'enfer : il trouva de vilaine salade noire, qu'il cueillit et rapporta à la maison. Quand il rentra, sa mère, voyant la salade noire, lui demanda où il l'avait été chercher. "Je n'en sais rien", dit le petit garçon ; "je suis passé par une porte noire."

  Pendant qu'il parlait, il lui sortait des vipères de la bouche ; la boîte aussi en était pleine. La mère, au désespoir, fit des reproches à la petite fille, qu'elle croyait cause de l'aventure arrivé à son frère.

  Une nuit, on entendit les deux enfants chanter. La petite fille disait :

  "Fleurs et roses !"

  Et le petit garçon répondait :

" Couleuvres et serpents !"

-Fleurs et roses !

-Couleuvres et serpents !" 

En disant ces mots, ils moururent tous les deux.

 

(1) sorte de galette.

 

Emmanuel Cosquin, Contes populaires de Lorraine, éditeur non précisé, 1886                   

Partager cet article
Repost0
13 février 2014 4 13 /02 /février /2014 21:23

  Comme l'indique le titre, pour ce grand retour du périple mythologique (série d'article difficile à alimenter car il est difficile de trouver des choses à dire sur un texte mythologique), il ne sera pas question de la Grèce antique, dont la mythologie est de toute façon quadrillée en long, en large et en travers, mais de celui de la Grèce moderne, du XVIIème siècle aux années...2000. Notons que j'ai de quoi embrasser toute l'histoire mythologique de cette culture puisque j'ai deux épopées byzantines dans ma PAL : une future étape du périple ? Mais bon, la peau de l'ours, tout ça...occupons-nous plutôt de la Grèce moderne, donc, avec trois livres dont deux dans la merveilleuse collection "Merveilleux" de chez José Corti.

 

  http://1.bp.blogspot.com/-U75Yy83F1BM/T8J8ExbgGvI/AAAAAAAABA4/F-5T7r7uEG8/s1600/erotokritos.jpgLe premier est l'épopée Erotokritos, chanson de geste crétoise écrite au XVIIème siècle par un certain Vitzentzos Cornaros (Vincent Cornaros au génériquer du DVD dont je reparlerais) peu avant que la Crète ne passe de la tutelle vénitienne (Cornaros est un noble d'ascendance vénitienne) à celle de l'Empire ottoman. C'est ce qu'on appelle la Renaissance crétoise, dans la continuité des épopées chevaleresque de la renaissance française et italienne, avec pour ce dernier pays les fameux poètes L'Arioste (Roland furieux) ou Le Tasse (La Jérusalem délivrée). A l'instar des romans de la "Matière de Rome" au ,Moyen-Âge, cette chanson de geste adapte l'antiquité dans un cadre chevaleresque, en l'occurence ni un mythe classique ni l'Histoire, mais une mythologie antique réinventée de manière plus vague, à l'époque ou un certain roi Héraklis règne sur Athènes, ce que je ne crois pas inspiré d'un quelconque auteur classique. L'épopée de près de dix mille vers tourne autour d'une histoire d'amour incomprise, celle d'Erotokritos, fils du conseiller du Roi, et de la fille du Roi lui-même, Aréthuse.     

  L'impact de ce poème sur la culture grecque et notamment crétoise est immense  : aujourd'hui encore, des bergers crétois en chante des vers qu'ils connaissent par coeur par centaines voir par milliers, des artistes et des musiciens plus "savants " s'en inspirent également. Et cela m'amène à présenter le magnifique objet qu'est l'édition José Corti : au livre est joint un DVD comportant des extraits de concerts, partagés pour moitié entre "chants des bergers de Crète de l'est" et des "ballades pour Erotokritos" qui me semblent d'inspiration plus classique même si elles sont aussi jouées avec des instruments traditionnels. Ce DVD apporte une véritable plus-value à l'édition. Avant même que je ne lise le livre, ces chants lancinant et envoûtant m'ont donné une envie brûlante de savoir quelle épopée ils interpétaient.

  Et donc, j'ai lu le livre. Comment dire ? Aïe.

  Que ce soit clair tout de suite, ce n'est pas le texte lui-même qui est en cause, mais la traduction. Robert Davreu fait d'abord du bon boulot avec la préface qui  fait saliver en décortiquant avec profondeur les richesses du texte, à condition que l'on fasse gaffe au spoiler intégral de l'intrigue. Il fait encore du bon boulot, excellent même, avec le début de la traduction : la première page et demi, environ, est flamboyante, la beauté du texte éclate dans toute sa splendeur...mais le soufflet retombe vite quand le traducteur, tout en restant  paradoxalement attaché au vers libre, ce qui rend d'autant plus incompréhensible ce qui suit, se pique de faire des rimes, et nous inflige des pages presque entières de...rimes en "é". Vous imaginez l'effet mirilitonnesque, d'autant plus que ces rimes anarchiques sont obtenues à grands renfort de contorsions syntaxiques  si peu naturelles que pour peu qu'on ait la moquerie facile, on en viendrait presque à citer Maître Yoda. Bon, après quelques pages de lecture pénible, j'ai feuilleté un peu plus loin, il semble qu'il y ait des passages ou ça s'améliore et ou le traducteur renonce au moins provisoirement aux rimes, mais je n'ai pas trop le courage de vérifier.  C'est affreux, mais je crois que ce livre est en train de me tomber des mains. Vous remarquerez que je dis pas qu'il m'est déjà tombé des mains, car je me refuse encore à dire mon dernier mot : non seulement j'abondonne rarement un livre, mais cela ne m'est jamais arrivé pour un texte ancien touchant de près ou de loin à ma passion pour les mythes, passion qui m'a poussé à lire des textes arides (mais qui sonnaient peut-être moins faux), a fortiori aussi vite et pour une raison ne relevant pas des qualités intrinséques du texte, qui doit être sublime dans sa version originale. Je n'ai pas dit mon dernier mot, donc (même si c'est mal parti) mais je crois avoir assez jugé de la bête pour en parler dans cette chronique et avertir le lecteur potentiel de ce qui l'attend. Puisse-t-il être plus tempérant que moi.

 

http://www.renaud-bray.com/ImagesEditeurs/PG/846/846361-gf.jpgOn arrive à des choses plus légères en se rapprochant dans le temps et  en abordant la mythologie grecque moderne par un versant que je préfère toujours à celui de la littérature savante, même ancienne : celui du folklore, des contes populaires, averc deux recueil dont l'un est encore chez José Corti, les Contes de la Nuit grecque rassemblés par Anna Angelopoulos, et l'autre chez Acte Sud, On raconte en Laconie-Contes populaires grecs du Magne, par Margarita Xanthakou.

  Le second est très localisé, dans l'espace comme le sous-titre l'indique (le Magne est une région de Laconie, elle-même région du Péloponnèse, c'est vous dire si c'est du local) mais aussi  dans le termps, puisqu'il s'agit d'une collecte très récente faite dans les années 70-80, à l'époque ou la télévison est en train de tuer les veillées (les conteuses, présentées  dans une postface, sont toutes des grand-mères). Le premier, en revanche, couvre un large éventail du folklore grec : dans l'espace, il s'étend en dehors du pays même, jusque dans des régions aujourd'hui turque, et dans le temps il va du XIXème siècle aux années 2000, soit la même fourchette que le recueil de contes estoniens, dans devinez quelle collection, que j'avais chroniqué dans l'étape sur les pays de la Baltique

  Même si l'anthologie d'Angelopoulos brasse plus large, la majeure partie de ces contes partage avec ceux de Xanthakou le fait d'être des textes très peu réécrits, dont la poésie rude et étrange se fait le mieux sentir. Cela semble étrangement le cas d'autres recueils balkaniques de la collection "Merveilleux" : Le Zmeu dupé et autres contes transylvaniens ou les Contes judéo-espagnols des Balkans (dans ces derniers, la folkloriste avait préservé les incohérence quand les conteurs s'emmêlaient les pinceaux, chose toute nouvelle pour moi). La lecture de ces quatre recueils de contes, dont deux grecs, me rend d'ailleurd sceptique devant l'expression de Dumézil "le folklore uniforme des Balkans" dans lequel les légendes grecques, justement, sont censé s'être fondues. En  effet, chacun de ces trois folklores mêlent ses propres images poétiques à des schéma de contes internationaux, et possède donc son identité propre. L'héritage antique est présent dans les contes grecs (on y rencontre les Moires, Charon, les Gorgones, les Cyclopes...) même si on ne saurait en aucun cas réduire les contes aux traces effacées et altérées de l'antiquité, ceux-ci doivent être apprécié dans toute la variété que leur procure trois mille ans d'héritage culturel.

  Le paratexte du recueil de Xanthakou est rudimentaire, en revanche celui de l'autre recueil est fidèle à la tradition de chez José Corti : très copieux, presque trop avec ses longues notes sous chaque conte. Il est intéressant de survoler celles-ci pour se renseigner sur les variantes des contes, même si on se perd  dans la jungle de la classification Aarne-Thompson-Uther-Bidule ; en revanche les interpétations, quand il y a en a, ne m'ont guère intéressé : mêrme si elles ne se résument peut-être pas à ça, ont sent très fortement l'influence de la psychanalyse, et l'interprétation psychanalytique des mythes, ça ne m'intéresse tout simplement pas. Ce qui n'enlève rien à la qualité globale de ces deux anthologies.

Partager cet article
Repost0
1 octobre 2013 2 01 /10 /octobre /2013 04:15

http://ecx.images-amazon.com/images/I/51B369XDY7L._BO2,204,203,200_PIsitb-sticker-arrow-click,TopRight,35,-76_SX385_SY500_CR,0,0,385,500_SH20_OU08_.jpgBon, je vais pas vous refaire le coup à chaque fois du "il était temps que je remette à jour/fasse de la nécromancie avec ce blog", n'empêche que la résurrection d'aujourd'hui recèle un certain paradoxe en ce que c'est une lecture mythologique qui me donne envie de reprendre, alors que mon silence prolongé était justement du à une longue période de boulimie de ce genre de lectures qui sont en général très difficiles à chroniquer.

 

  Mais bref, petit compte-rendu d'un passionnant essai de l'historien hollandais Istvan Bejczy (à vos souhaits)(oui, je sais...) La Lettre du Prêtre Jean, une utopie médievale

  Du Prêtre Jean, mythe phare du Moyen-Âge, je ne savais jusque là pas grand-chose. Quelques informations succinctes par-ci par-là, et je crois bien que l'essentiel de mes connaissances sur le sujet étaient littéraires et artistiques à travers l'excellente BD Messire Guillaume de Gwenn de Bonneval et Mathieu Bonhomme. La lecture de l'essai de Bejczy, avec en avant-goût quelque jours auparavant un vieux "Mythes et légendes" de chez Hachette sur l'Orient, que je rêvais de lire depuis l'adolescence et m'a poussé à acheter l'essai, m'ont d'ailleurs permis de me rendre compte que cette bande dessinée était plus fidèle au mythe de Prêtre Jean que je ne le pensais.

 

  Donc, le Prêtre Jean, pour ceux qui en auraient des connaissances autant ou plus sommaires que les miennes, c'est un légendaire souverain chrétien d'Extrême-Orient, qui, un peu comme Arthur finalement, a commencé par de frustres références dans des chroniques pour donner ensuite un mythe désmesuré  affranchi de toute réalité historique, même pseudo-historique. Cette légende s'est développée autour d'un document appellé "la Lettre du Prêtre Jean", prétendument adressé par cet immense monarque des Indes à l'Empereur  byzantin Manuel Commène et à d'autres souverains, dont Frédéric Barberousse et plusieurs Papes. Du XIIème au XVème siècle, il a circulé une centaines de versions de cette lettre dans quinze langues différentes (jusqu'en Hébreu) même si la tradition originale latine et la tradition française dominent.

  L'essai, à la fin duquel est reproduite la plus ancienne (du moins je suppose) version latine, et qui lui confronte bien d'autres versions en un panorama qu'on devine bien entendu non exhaustif, m'a fait réaliser pour la première fois l'aspect démesuré de la légende du Prêtre Jean. Le souverain, le plus puissant de la terre, règne non seulement sur un royaume de chrétien les plus parfaits qui soient, mais sur des dizaines de peuples dont le chiffre symbolise l'humanité entière (la lettre latine avance 72 peuples, soit le nombre apparu après la Tour de Babel dans la tradition médievale), sur un territoire qui lui-même symbolise tout l'Orient (il s'étend jusqu'à Babylone, soit très près de la Terre Sainte). Son Empire ne compte pas que des chrétiens, mais aussi des païens, les fameuses dix tribus perdues d'Israël, et énormément de monstres, représentant tout l'éventail de la tératologie médievale ; il compte aussi bien des éléments fabuleux, aux miracles de son royaume central béni répondent les merveilles des provinces plus sauvages : fontaine de jouvence, mer de sable agitée de vraies vagues et où se jettent un fleuve de pierre précieuse. L'un des signe les plus remarquable de la puissance du Prêtre Jean concerne la référence à l'exploit attribué par la légende médievale à Alexandre le Grand, à savoir l'enfermement derrière les montagnes du Septentrion des nations immondes, Gog et Magog : tandis que le roi macédonien enferme ces peuples jusqu'à la fin des temps où elles doivent se libérer et dévaster la terre selon l'Apocalypse, le Prêtre Jean les fait sortir et les utilisent à sa guise contre ses ennemis.

 

  Mais assez parlé du mythe, qui prit seul rendrait ce livre interchangeable avec n'importe quelle adaptation littéraire bien documentée, passons à l'essai. Dans cette analyse relativement courte mais rigoureuse au point de consacrer un chapitre entier aux fausses pistes qui s'avèrent très utiles, Istvan Bejczy entend prouver que "la" Lettre du Prêtre Jean  constitue une "utopie médievale". Les deux termes de l'expression sont importants, car l'utopie en question ne ressemble en rien à celles qui se sont développé à la Renaissance à partir de Thomas More mais s'inscrit tout à fait dans une pensée propre au Moyen-Âge, héritée de Saint-Augustin. Tandis que les utopies de la Renaissance et d'après présentent un monde aseptisé ou le mal n'a pas sa place, celle de la Lettre prône l'idée que le mal et le laid sont nécessaires dans la cité de Dieu, tout en devant être jugulés et canalisés au service du bien et du beau (nous ne sommes pas non plus dans un relativisme culturel moderne, loin de là).

  Un autre point intéressant de cette utopie avant la lettre (sans mauvais jeu de mot) est que son aspect utopique réside moins dans son aspect moral, social ou politique, très affadi (l'essentiel des fausses pistes évoquées plus haut) mais dans l'équilibre de cet aspect avec celui qui semble à première vue le plus sensationnaliste de la Lettre, la description des merveilles de l'Empire. De quoi ouvrir de grandes perspectives sur la vision que nous avons des mythes, peut-être pas seulement médievaux.                

Partager cet article
Repost0
6 août 2013 2 06 /08 /août /2013 16:19

 http://ecx.images-amazon.com/images/I/41W9XCWN3QL._SX342_.jpg La collection "Merveilleux" de José Corti m'intéresse avant tout pour ses textes mythologiques, mais son acceptation du genre "merveilleux" est bien plus large, la collection acceuillant même des oeuvres pouvant relever de la science-fiction, genre dont les puristes actuels prétendent souvent détester, malgré ses limites floues, le "genre" merveilleux (ben oui, moi, quand j'ai l'occasion de lançer un troll, je ne me prive pas).

 

  Ahem...

 

  Dans la collection "Merveilleux" de José Corti, donc, la courte anthologie Trois Fées des Mers occupe une place à part en ce qu'elle hybride la facette "mythologique" de la collection avec sa facette plus "littéraire". Son concept ? Réunir trois contes sur le thèmes des fées marines, non en tant que textes représentatifs de ce thème en littérature, mais en tant que marqueurs d'une certaine évolution du conte de fée au cours du XIXème siècle.

 

  Les Fées de la Mer d'Alphonse Karr, paru en 1851, constituerait la première phase, plongeant ses racines avant même le siècle concerné : le contes de fée "purement" littéraire (au sens de pure invention), dans la lignée de Perrault et des "Contes bleus" qui l'ont continué, mais revu par le romantisme qui lui a fait dépassé son statut de divertissement mondain pour en faire un outil de subversion littéraire.

  L'histoire, pour commencer par le début, est celle d'un jeune fils de pauvres pêcheur, André, sauvé de la noyade par les fées du fond de la mer et chargé de sauver sa soeur adoptive, fille de fée, changée en poisson rouge par la méchante fée Langouste.

  On l'aura compris, ce conte de fée romantique ne se prend guère au sérieux ( les romantiques ayant de toute façon, a contrario des désolants clichés modernes qu'inspire ce terme, promu le conte comme alternative à "l'esprit de sérieux" des classiques). Il s'agit ni plus ni moins qu'un conte humoristique voir parodique, remplis de gags burlesques et de traits d'esprit délicieux. Il est par exemple irrésisitible d'entendre dire à une fée des mers "Protée seul, ce vieux dieu bien connu des thèmes et des versions du collège" (sachant en outre que Protée rend ses oracles...empaillé dans un musée) ; ce n'est pourtant qu'un maigre aperçu du discret mais délicieux vent de folie douce qui traverse ce conte, et puise parfois à une longue tradition remontant, au-delà du "conte bleu"  qui était parfois déjà parodique et fendard, à Perrault lui-même, avec André et sa famille gaspillant leurs trois voeux comme les héros du conte en vers Les Trois souhaits.

 

  La Groac'h de L'Île de Lok d'Emile Souvestre, bien qu'un peu antérieure (1844) est présenté comme un texte de transition, puisqu'il s'agit toujours d'un texte littéraire, mais adaptant une légende populaire.

  Pour faire une parenthèse mêlant 3615 mylife et hypothèses personnelles, Souvestre doit d'ailleurs avoir rendu très populaire ce conte de la Groac'h, cette sorcière bretonne changeant en grenouille un jeune homme que son amante devra sauver, parceque j'ai lu cette histoire non seulement  dans les Contes de fééries de Pierre Dubois, où l'on n'est guère surpris de recroiser Souvestre, mais aussi, encore tout minot, dans la demie-défunte collection "Mythes et légendes" de chez Hachette, où en revanche on s'y attend moins. Et il semble plus largement que Souvestre soit considéré à tort et / ou à raison comme une source de référence en matière de  légendes bretonnantes, car son roman sur la ville d'Ys m'a tout l'air de servir de vulgate a beaucoup d'adaptations jeunesse de la légende, celle-ci étant de toute façon trop multiforme pour se résumer à une version.

  (Pour une passionnante historique de ce dernier mythe, de ses premières et frustres mentions écrites au XVIème siècle à ses magnifiques ramifications de la tradition orale receuillis encore après Souvestre, lire le tome sur la mer du Folklore de France de Paul Sébillot -tiens, tiens, un auteur de la présente anthologie-, oeuvre monumentale que vous trouverez en un seul tome aux éditions Omnibus sous le titre Croyances, mythes et légendes de France).

  (Fin des parenthèses).

  Donc, à quoi ressemble une adaptation romantique d'un conte populaire ? Eh bien, le conte est littérarisé, certes, mais de  façon à coller à la culture d'origine : toutes les métaphores et autres figures de style poétiques, tous les ajouts en merveilleux, tous les éléments de contexte culturel parfois fort heureusement livrées en notes de bas de page par l'auteur lui-même, tout cela sens profondément la Bretagne...ce qui imprégne le conte d'un paradoxe que l'anthologiste Françoise Morvan résume admirablement bien dans sa postface par l'expréssion "trop breton pour être vrai", ce qui n'est pas forcément péjoratif sous sa plume. Il y a une certaine conception romantique derrière cette démarche, dont j'était déjà familier avant de lire la postface, ce qui m'a permis des recoupements : l'idée que le folklore constitue des débris décadents d'une "culture disparue" dont il importe de reconstituer les racines. Cette idée totalement fausse a somme toute inspiré des chef-d'oeuvre de la trempe du Kalevala finlandais dont j'ai parlé ici, même s'il est heureux qu'on l'ait dépassé.

  (Voir à ce propos, dans la même collection que Trois fées des Mers, l'anthologie de contes français réunis par Geneviève Massignon, De Bouche à Oreille, qui entend prouver que la tradition du conte populaire est toujours vivace en France entre l'après-guerre et les années 60, où l'on trouve même encore des enfants pour assumer la fonction de conteur).

 

  Transition facile avec la dernier texte, La Seraine de La Fresnaye de Paul Sébillot, qui est cette fois un anthentique conte populaire issu de récolte folklorique et publié vers 1880. Plus ou moins, donc, le vilain petit canard des deux premiers auteurs et de leurs partisans, dont paradoxalement le folkloriste Anatole Le Braz, admirateur de Souvestre, tous jugeant les contes populaires un peu frustres.

  La Seraine...ne brille pas forcément par sa virtuosité stylistique, ni par la puissance de ses images, mais non seulement sa simplicité est séduisante, mais ce texte dégage une poésie particulière qu'on ne trouve vraiment que dans le folklore, faite de libertés prises avec la rationalité même, et qui est plus évidente encore dans la variante jointe par Sébillot à la version principale.

 

  La postface que j'ai déjà évoqué, outre d'être fort éclairante, prolonge le plaisir de la lecture de Sébillot par quatre de ses textes folkorique, qui après les "seraines" -sirènes- nous présentes d'autres créatures, les fées de la mer proprement dites, et les fées des houles -par "houles", comprendre grottes du littoral breton, et non vagues. Les premières ont droit à un tout petit conte et les secondes à un plat plus copieux, constitué d'un texte recensant les diverses et étonnantes traditions autour de ces "fées des houles", et de deux contes. Françoise Morvan serait-elle légérement de parti-pris pour le folklore brut ? Malgré la qualité égale et la complémentarité des trois textes principaux de l'anthologie, je ne lui donnerais pas forcément tort...mais bon, je ne suis pas objectif.            

Partager cet article
Repost0