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21 décembre 2010 2 21 /12 /décembre /2010 19:39

 

http://www.coronacomingattractions.com/sites/default/files/news/emily_the_strange_cover.jpg 

Ma lecture toute récente de La Mort lui va si bien, deuxième tome chez Soleil des aventures en bulles d'Emily the Strange, vient de s'ajouter à celle du premier volet, Morte d'ennui, qui date déjà d'un bon neuf mois (tome 1 pour lequel je met la couverture en Vo, bien plus classe que celle de Soleil).

 

  Le personnage d'Emily the Strange, créé par Rob Reger initialement pour la célèbre marque de vêtement, avant que celui-ci ne décide d'en faire un comics chez Dark Horse, est devenu emblématique d'une certaine culture underground et, bien entendu, du mouvement gothique.

 

  Mais il ne s'agit pourtant pas d'une oeuvre fanique destinée à n'être comprise que d'un cercle fermé. D'ailleurs, Rob Reger a fait le choix judicieux de références trés éclectiques, y compris dans le rock (auquel est consacré tout le premier épisode du tome 2, sans compter bien sûr les "étranges interview" qui ponctuent toute la série). Plus largement, il n'est aucun besoin de s'intéresser profondément à la culture gothique pour s'éclater à la lecture de ce comics : le contraire serait dommage, car Emily the Strange est un monument de loufoquerie poétique qui classe Rob Reger au côté des plus grands cartoonistes américains. Si le côté censément noir et dépressif de la culture goth est assumé à longueur de pages avec une bonne louche d'auto-dérision, il est prétexte à un délire réjouissant mené par une adorable héroïne (et ses chats) à l'humour ravageur et à l'imagination débordante.

 

  Au cours de ces deux tomes, nous la voyons se perdre dans un magasin labyrhintique, partir à la recherche de l'Atlantide après en avoir repêché la carte dans la caniveau,  passer le concert d'examen au lycée Rock'n'Roll (où tous les profs sont des pointures du domaine), ressusciter un chat qui devra cependant rester découpé sur papier, bricoler des "inventions non conventionnelles" (surtout dans le tome 1 pour celles-ci) telle la trés tirée par les cheveux  machine à tuer le pére temps, avec laquelle elle rivalisera dans le tome suivant pour piéger un tueur de chat (auparavant, elle aura essayé contre cet odieux criminel le robot-femme-potiche téléguidée), rejouera la genèse version féministe et dark, le conte de boucle d'or  version rock, la Japon des samouraï, Frankenstein, la Guerre des étoiles...

 

Tout ce délire est bien entendu servi par les dessins, mais ceux-ci dépassent cette fonction pour délivrer une poésie graphique qui leur est propre. Outre l'exploit de réaliser une série entière en noir, blanc et rouge, les dessins flirtent  sans cesse avec l'expérimental, dans des dessins oniriques qui resemblent à de l'automatisme, dans des collages et des cartoons purement graphiques  pour lesquels Rob Reger invitent parfois d'autres "artistes trippant".

 

  Que vous vous intéressez ou non à la culture gothique, peu importe, penchez-vous sur ce monument de poésie loufoque qui se permet en outre de faire de l'Art.  

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18 décembre 2010 6 18 /12 /décembre /2010 17:43

  Little Nemo, le personnage de Windsor McCay, jeune voyageur onirique au pays de Stumberland, m'aura bercé de mon enfance à ma vie d'adulte sous un peu toutes les formes possibles. Parti à 11 ans de l'anime japonais scénarisé par Chris Colombus (ç'aurait pu être Ray Bradbury !) j'arrivais à l'âge adulte à la véritable oeuvre originale, pierre fondatrice de la BD américaine pour le moins, pour lequel  mon handicap de non-anglophone m'a hélas obligé à me contenter de l'édition tronçonnée (de peu pour le premier tome, en plus) de Pierre Horay.

  Et entre deux, il y a eu la version 90's que je viens de relire, celle de Moebius (excusez du peu) et Bruno Marchand, dont j'avais lu le premier tome quelques mois après l'anime et le second...environ neuf ans après, un comble pour deux suites directes -à la différence des deux albums réalisés ensuite par Marchand seul, histoires indépendantes qui ne m'intriguent guère pour l'instant.

 

http://ecx.images-amazon.com/images/I/51QAXAYBN3L._SL500_AA300_.jpg 

Evidemment, il serait ridicule de bâtir cette chronique sur une comparaison entre cet hommage et l'oeuvre de Windsor McCay, dont elle n'atteindra jamais ni l'ampleur (des centaines de cartoons d'une page qui finirent par former de grands cycles d'aventures), ni le délire imaginatif presque constant (du moins à la grande époque, de 1905 à 1910), ni tout simplement l'importance dans l'Histoire de la bande dessinée. Moebius et Marchand le savent bien, dans sa charmante lettre adressée au grand cartooniste, où ils écartent toute prétention de surpasser ou même remplacer le maître. Ce n'est effectivement qu'un hommage.

  Mais alors, si on oublie comme il se doit l'oeuvre initiale, quel hommage ! L'univers de Marchand  et Moebius (dont j'ai été surpris d'apprendre qu'il n'était pas le dessinateur) offre un enchantement bien digne de l'oeuvre pastichée.

  L'oeuvre a bien entendu été modernisée. Ce qui ne passe plus entre 1905 et 1994, c'est l'absence de scénario (précisons que l'oeuvre de Mccay consiste en épisodes hebdomdaires d'une page correspondant chacun à une nuit, au terme de laquelle Nemo se reveille en sursaut -les deux héritiers n'oublient d'ailleurs pas le malicieux clin d'oeil, en fin de chaque tome, à l'image canonique de Nemo  tombé au pied de son lit). Pour la version de Moebius et Marchand, le scénario suit curieusement, sans doute parce qu'elle est bien pratique en terme d'enjeu dramatique, la ligne générale de l'anime : le pays des rêves de Stumberland est doublé d'un pays du cauchemar, dont le Mauvais Roi kidnappe la Bon Roi de Strumberland.

http://ecx.images-amazon.com/images/I/5103031TH7L._SL500_AA300_.jpg 

Mais le parallèle s'arrête là. D'abord parce que l'antagonisme rêve / cauchemar  ne se passe pas du tout comme dans l'anime, étant surtout totalement dépourvu de manichéisme. Ici le royaume du Mauvais Roi est essentiel au pays, et de plus, le Mauvais Roi est censé paradoxalement être gentil, jusqu'à cette menace d'invasion qui a lieu, non pas comme dans l'anime parce que Nemo a libéré le grand méchant pas beau qu'il fallait laisser enfermé, mais bien parce qu'il se passe quelque chose d'anormal qui bouleverse l'ordre du monde des rêves. Ca c'est ce qui s'appelle de la subtilité : le prétendu pays des ténèbres est en fait un voisin nécessaire qui a droit à l'existence, de quoi donner des complexes à tous les écrivaillons de fantasy qui ne pensent qu'à génocider le Mordor.

  La deuxième raison pour laquelle le parallèle ne tiens plus, c'est l'univers qui  est tout à fait personnel au deux auteurs -même par rapport à celui de McCay  dont ils se sont intelligemment affranchi. Sous le crayon de Marchand nait des décors sublimes, tels les nuages d'argent où les deux pays des rêves, dont le mauvais fait sans doute du deuxième album le sommet du dyptique. Le scénario est une collaboration des deux hommes, et Moebius n'hésite pas à rappeller qu'il est avant tout un pilier de la science-fiction française : sans doute faut-il lui attribuer des allusions audacieuses comme  l'évocation de multiples dimensions à propos des mondes des rêves, ou le méchant de l'histoire qui projette d'envahir le monde réel.

 

  Plutôt que de faire une copie maladroite qu'aurait écrasé une inévitable comparaison avec le chef-d'oeuvre original, les deux auteurs ont donc livré une vision toute personnelle, qui du coup n'en reste que plus libre à l'ombre de McCay.

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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 16:58

http://ecx.images-amazon.com/images/I/41gZxD2nCWL._SL500_AA300_.jpg

L'oeuvre de Manu Larcenet manquait à ma culture BD, comme bien d'autres choses qui y manquent encore (et même à ma culture tout court d'ailleurs). J'ai pu réparer cela aujourd'hui en craquant financiérement parlant sur l'intégrale récemment parue, une belle intégrale des 4 albums auquel est joint le DVD d'un sympathique documentaire de Sam Niallo sur l'auteur (je regrette juste l'absence des couvertures et titres originaux).

 

  Le Combat ordinaire raconte sur cinq ans une tranche de vie de Marco, un ancien reporter-photographe qui, dégoûté de traquer l'image de la misére, en proie à la dépression et à  des crises d'angoisse, se réfugie seul à la campagne.

  Cette longue tranche de vie sera l'occasion d'aborder bien des thémes. Des thémes trés individuels, comme la dépression dont il faut se sortir pour devenir pleinement adulte, la difficulté de fonder un couple puis d'être pére, les affres de la création, le deuil du pére (vécu non seulement par Marco mais par son frére, mais hélas trop peu dévellopé pour celui-ci) ; mais aussi des thémes de société, tel les souvenirs troubles de la guerre d'Algérie (à travers le pére déjà évoqué, mais surtout l'ancien supérieur de celui-ci, dont le passé trouble, par contraste avec son amitié réconfortante, occasionne avec Marco une relation ambigue qui est sans doute le point d'orgue de la BD) ou bien la fin du monde ouvrier, encore une fois lié personnellement à Marco ; le tout dans une fourchette de temps trés symbolique, des élections présidentielles de 2002 à celles de 2007 : de quoi rendre bien crédible l'affirmation du documentaire selon laquelle toute une génération s'est reconnue dans cette oeuvre.

  Dans la peinture des personnages, le ton est trés juste, Larcenet pouvant faire passer beaucoup de choses  dans les images plus que dans les mots. Les mots ne sont d'ailleurs pas le plus heureux, car là se trouvent les passages, heureusement assez rare, les moins réussis de la série, dans quelques dialogues qui flirtent avec une moralisme pontifiant (à relativiser toutefois : le trés long quasi-monologue d'un genre proche, mais comme par hasard s'appuyant davantage sur les images, et qui clot presque la série, m'a filé une bonne claque).

  Même en dehors de l'aspect psychologique, les dessins de Larcenet sont de toute façon magnifiques. Ne serait-ce que dans la restitution d'un paysage campagnard ou urbain, ils dégagent une ambiance poétique incroyable, qui prouvent que les styles hérités de la ligne claire n'en sont pas frustres du tout pour autant, les personnages y eussent-ils les éternels yeux en boutons de bottines. L'onirisme qui baignent le plus banal décor se fait parfois plus explicite, comme dans ces pages en noir et blanc à bases d'images en apparence saugrenues illustrant la voix off de Marco...ça devient expérimental quoi, et de l'expérimental trés réussi, ce qui est loin d'être donné à tout le monde.     

 

  Bref, si vous ne connaissez pas la série, vous savez déjà quoi demander au Pére Noël.

  Mais avant, passage de balle vers une autre chronique :  

 

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5 décembre 2010 7 05 /12 /décembre /2010 13:10

  http://www.actusf.com/images/Ridgway/OriginalSins.jpg

Suite à une discussion fortuite sur Actusf, où j'avais déjà fait sur cette oeuvre un billet que celui-ci est l'occasion d'étoffer, parlons de Constantine.

 

  Attention, je vous parle de comics, pas de l'autre film avec Keenu Reeves, film qui ne m'intrigue guère à vrai dire.

  En effet, tout comme plusieurs critiques comparatives détaillées avait su me faire saisir le massacre par la bande à Will Smith de Je suis une légende de Matheson, tout en ayant ni vu l'un ni lu l'autre, je pense avoir assez d'éléments pour supposer dans le cas de Constantine un pareil passage à la moulinette bien-pensante hollywoodienne d'un véritable brûlot du comics des années 80.

  Malheureusement, ne pas avoir vu le film me prive du plaisir sadique  de le démonter. Mais bon, en même temps, je m'en fouche un peu, ce n'est pas une comparaison que je veux faire mais une critique du comics et pour être précis, dans mes maigres connaissances, des deux tomes traduits de Jamie Delano.

 

  Replaçons les choses dans leur contexte. Nous sommes dans les années 80, DC comics crée Vertigo, collection de prestige qui veut publier des oeuvres plus exigeantes que ses productions habituelles, au dessus des sempiternelles histoires de super-héros contre les forces du mal (on cherche encore la collection équivalente chez Marvel, à se demander pourquoi ils se sont fait racheter par Disney, haha -mais je m'égare) 

  Le premier fer de lance de cette collection (même en ne comptant dés le départ que 12 numéros, parus en 1985), véritable mythe parmi les nerds du monde du comics (par opposition aux losers de geeks de base qui en restent aux sempiternelles histoires suscitées, haha -hum, pardon) c'est Watchmen d'Alan Moore, relecture au vitriol, pour ne pas dire démolition en règle, du mythe super-héroïque. Faire tenir en une seule mini-série, à la construction narrative suprêmement habile et même audacieuse, toute l'histoire du super-héros au XXème siècle en le réduisant à une bande de déguisés d'opérette défendant une face obscure fascistoïde de l'Amérique et condamnée à disparaître vite et bien, il faut dire que ça a paradoxalement un certain souffle.

  Si cette digression peut paraître un peu longue à ceux qui connaissent bien le sujet, elle me permet par la magie de la transition facile de parler de John Constantine, personnage de magicien d'origine prolo (original !) créé justement par Alan Moore, la même année que Watchmen, pour sa relecture de la série Swamp thing, la créature des marais.

    Deux ans plus tard, le personnage possède sa propre série, de son titre officiel Hellblazer, inaugurée par Jamie Delano, et à partir de là j'entre en  terrain connu. Si selon les fans les comics les épisodes de Delano ne sont pas encore l'apogée de la série, il faut bien reconnaître qu'ils désossent les hamsters, comme disent les jeunes.

  Et ceux-là pour de nombreux points dont je regrette encore le plaisir sadique de vérifier si aucun n'est repris dans l'autre keenureevesie :

 

 - Le héros : ce n'en est pas un. C'est même une ordure finie, lâche (un épisode entier le montre spectateur trouillard  d'une meurtrière interférence temporelle avec la guerre du Vietnâm), trahissant ses amis ou son amante.

- C'est un prolo, chose peu courante pour un héros de  comics, qui plus est britannique. L'occasion de faire un peu de mauvais esprit gauchiste (termes qui me semblent plus appropriés que parler de militantisme rasoir) dans la lignée  de l'anar Alan Moore, bref, c'est punk quoi (l'anti-héros est d'ailleurs l'ex-leader d'un groupe punk). Ce mauvais esprit rejoint un autre aspect audacieux  de la série, son ton humoristique, sans cesse aux frontières de la parodie. Ainsi la deuxième  aventure de Constantine le confronte-t-elle à des démons qui achètent leurs âmes à des hommes d'affaires...et votent Thatcher. Toute l'ambiance de la série, à travers la loseritude de son héros, est celle de l'Angleterre des années 80, marquée par le chômage et le désordre social, où seul surnage l'esprit punk à laquelle cette oeuvre est une ode. 

 -C'est de l'horreur plutôt gore et craspec. Il y a peu de scènes trés gores, mais elles ne sont  pas piquées des hannetons, surtout cette scène de cauchemar prémonitoire où Constantine se rêve en train de déshabiller son amante jusqu'aux os dans un cinéma, usant même au passage d'une fermeture éclair dans ses muscles (!). A titre de comparaison, un an auparavant X-men mettait en scène un grand massacre de mutant sans une goutte de sang (encore avant, Watchmen, par contre...).

    Au-delà du gore, l'univers reste toujours grinçant et poisseux...jusque dans sa relecture anti-romantique du mythe arthurien à travers le long voyage onirique de Constantine dans  le premier annual de la série.

-Les intrigues sont assez destructurées. Une ligne générale, assez trépidante, chaperonne une grande partie du premier tome et le début du second, mais la série fonctionne aussi beaucoup par épisodes indépendants, qui peuvent parfois être un retour dans le passé de Constantine ou même, annual mis à part, une échappée onirique, cauchemardesque s'entend. Cette liberté narrative semble déjà préfigurer le Sandman de Neil Gaiman.

-Graphiquement, c'est audacieux : j'ai notamment retenu un procédé repris par le chef-d'oeuvre gaimanien suscité, celui des lignes de cases qui une double page sur deux se continuent sur la page suivante...ce qui est tout à fait désorientant à la lecture !

  Et je ne vous parle même pas des couvertures très art contemporain de McKean, audace incroyable à l'époque mais qui devait connaitre son heure de gloire un an plus tard avec le début de Sandman.  

  Ah, et les graphismes sublimes de la mini-série The Horrorist aussi.

-Plus difficile à définir : une certaine poésie, particuliére, d'aprés ce que j'ai entendu dire, à Jamie Delano. Je la situerai dans le sens de l'absurde, dans le recours fréquent à l'onirisme, dans un certain souffle tragique qui tempére l'aspect peu glorieux personnage de Constantine, ou des motifs poignants de manière plus diffuse, comme le leitmotiv du groupe punk de Constantine et de leur chanson "la Vénus du profit".      

 

  Bref, disons-le en toute mauvaise foi, autant de bonnes raisons de découvrir le comics avant le film, hinhin.  

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19 novembre 2010 5 19 /11 /novembre /2010 13:30

 

http://1.bp.blogspot.com/_LU-VCffjJJ0/SZHhCZiQ1EI/AAAAAAAADSY/GRVJMN-UgwQ/s400/philemon+et+anatole+fred.gif

Entendre son nom évoqué fort à propos dans l'enregistrement d'une conférence sur le rêve aux toutes dernières Utopiales de Nantes, me donne envie de parler de ce chef-d'oeuvre incontournable de la BD franco-belge, pour ne pas dire mondiale.

 

  Le personnage de Philémon, jeune garçon rêveur accompagné de son âne Anatole, est né sous le crayon de Fred (qui a d'ailleurs sorti quelques autres merveilles un peu moins connues) dans les pages de l'illustre Pilote en 1965. Si les deux premières histoires, depuis réédité dans l'album Avant la lettre, donnent déjà le ton d'une certaine fantaisie, elles donnent aussi une piétre idée de la pure folie imaginative de la série. Celle-ci se révéle pour nos plus grand bonheur en 1968 avec une idée géniale qui fondera tout l'univers à venir : Philémon débarque en effet, par l'intermédiaire d'un puit, dans le monde des lettres, c'est à dire sur un archipel formé par...les lettres sur la carte du mot Océan Atlantique. Ca parait un peu tiré par les cheveux dit comme ça, mais il faut voir (pour le croire) l'auteur tirer de l'idée 14 aventures en album avec une imagination inépuisable et une implacable rigueur dans la folie douce.

 

  Philémon sauve donc en deux albums (les seuls à ne pas être totalement autonome) le personnage de Barthélémy le Puisatier, coinçé depuis quarante ans sur l'île du "A" avec son centaure Vendredi. Ce qui n'empêche pas Barthelemy de se languir ensuite de son A et de tenter d'y retourner, ce qui sera le moteur d'un certain nombre d'album. Dans toutes leurs entreprises, les deux amis sont aidés par l'oncle de Philémon, Félicien (dont la découverte dans sa jeunesse de l'archipel est l'objet de l'album Le Secret de Félicien), lequel connait tous les passages entre notre monde et celui des lettres. Ces passages ne doivent d'ailleurs jamais se faire de la même façon, ce qui est le prétexte tout trouvé pour Fred à faire vagabonder son imagination (et prétexte aussi à l'intrigue de tout un album, Sinbabad de Batbad, quand Barthélémy a la mauvaise idée de transgresser cet interdit). Tous ce petit groupe forme donc un noyau d'aventurier considéré comme une belle brochette  de taré par Hector, le pére de Philémon, incrédule incurable, même quand il voyage tout un album avec son fils dans l'archipel (Le Voyage de l'incrédule).

 

  Donner un aperçu de l'imagination absurde et pataphysique de l'album serait fastidieux, il faudrait pour cela raconter pratiquement toute la série. Qu'il suffise d'invoquer  le nom de Lewis Carroll himself, dont Fred est non seulement un digne fils spirituel mais aussi pour ainsi dire l'égal. L'intrigue est en cela aidée par le dessin, qui montre que Fred ne se contente pas de faire dans le roman en image : il se permet, dés la deuxième aventure dans l'archipel, d'émailler son dessin classique de détournement de gravures du XIXème siècles (de quoi donner des idées à un Philippe Gelluck) et aussi de jouer avec le statut même de BD, dans laquelle personnages ont parfois tout à fait conscience de se trouver (la  dernière des aventures hors-archipel jointes traditionnellement à la fin des 5 premiers albums sur les lettres, raconte ainsi une délirante équipée hors des cases).

 

  Luxe suprême du génie, Fred ne se contente pas de nous offrir un moment de délire, ce qui serait en soi suffisant à faire une grande série, mais se permet d'apporter un fond à son oeuvre. Il n'est pas vraiment question de réflexion philosphique profonde, mais de satire. C'est que Fred n'est pas ancien collaborateur d'Hara kiri pour rien et n'a rien perdu de son humour caustique, qui s'en prend ici à tous les conformismes, depuis celui des régimes policiers jusqu'à celui des sacro-saints artistes. Et y a pas à dire, un peu de méchanceté dans ce monde de molassons, ça fait du bien.

 

  Si vous ne connaissez pas encore cette série (inexplicablement moins connues que, mettons, Tintin, Astérix ou les Schtroumpfs) n'hésitez pas à vous ruez sur ce qui est sans exagérer peut-être l'une des plus grandes bandes dessinées jamais créées.

  En  attendant, vous pouvez déjà jeter un oeil à ce site.

 

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19 septembre 2010 7 19 /09 /septembre /2010 20:24

 

  Aprés les romans fantasy et esséfe (EDIT 2011 :  déplacés ces derniers ) place à la BD avec un auteur décidemment à suivre, Ludovic Debeurme. Et bien sûr, je ne parlerais que des albums que je connais, c'est à dire Céfalus, Mes ailes d'hommes et celui par lequel je l'ai découvert, Le Grand Autre.

 

 

 

  Commençons par le premier dans l'ordre chronologique, qui a d'ailleurs révélé l'auteur en 2002, Céfalus. Une histoire pour le moins bien barrée : un homme se jette du haut d'une falaise, mais son double (dont on ignore la nature) se relève. Il prend la tête du mort avec lui. Aprés une rencontre dans le ventre d'un géant avec un Pinocchio devenu SM en compagnie de ses pino-girls (parceque pour le truc du gentil petit garçon, faut pas croire, il a menti), il échoue dans le cirque d'un certain Dr Krü, qui lui greffe la tête du mort en plus de la sienne, et l'ajoute à sa collection de phénomènes, parmi lesquels Sainte-Lucie énucléée.

  Il faut préciser que c'est le dernier album de Debeurme que j'ai lu, et il m'a laissé un avis plutôt mitigé, qui est peut-être trés subjectif. L'oeuvre est encore un peu immature, mais elle ne manque pas de qualité, notamment grâce à son univers surréaliste et poétique. Debeurme a un don pour les images étonnantes et burlesques, il sait détourner joyeusement les références et transformer un cliché en poésie (la Transylvanie, pays des légendes où les monstres sont vues comme de grands artistes...souvenir d'Isabelle de Will et Franquin ?). Le dessin sers trés bien la cause de l'album : en apparence assez rudimentaire et peut-être pas forcément beaux aux yeux de tous le monde  (on dit la même chose de Joann Sfar, remarquez) il peut aussi jouer avec des codes possibles uniquement en dessin (animé, à la rigueur) comme dans un passage parodiant les dessin animé gnangnan sur les zentils animaux.

 Le probléme sur cet album c'est que l'auteur hésite encore entre poésie et provocation trash, n'hésitant pas à flirter avec le porno par moment -de façon gratuite et inutile pour moi. Je ne trouve pas le mélange très heureux, surtout en ayant d'abord eu sous les yeux l'exemple du Grand Autre ou noirceur et poésie étaient intiment mêlée (j'y reviendrai).

  La deuxième partie de l'album est à mes yeux bien meilleure que la première, l'auteur ayant trouvé semble-t-il un juste équilibre.

 
  J'ai parlé d'immaturité, mais à l'époque (2002 donc), l'auteur a aussi sorti le trés beau Mes Ailes d'hommes, une BD au format curieux, sorte de version adulte d'un album pour enfant, avec une image par page (en un peu plus long pour ne pas laisser sur sa fin).

 

 Il s'agit d'un récit à la première personne d'un jeune homme qui n'a jamis connu son pére et que sa mère a quitté enfant pour partir avec un compagnon américain. Apprennant que cette dernière viens de mourir, il pars aux Etats-Unis où il se découvre un frère monstrueux, né d'un empoisonnement collectif par une usine.

 

Difficile d'en dire plus sans spoiler, si ce n'est que l'album traite de la différence, des monstres, de façon trés sturgeonienne, avec en plus la poésie de l'absurde typique de l'auteur, à la fois émouvante et inquiétante. Déjà du grand Debeurme, sans aucun doute.

 

On arrive enfin au Grand Autre, énorme pavé paru en 2007, et oeuvre maîtresse de l'auteur selon moi.

 

Encore des monstres, cette fois un jeune ado du nom de Louis, qui à peine débarqué au collége cumule déjà toutes les tares : outre sa fausse jambe en titane et ses phobies alimentaires, il a échangé dans son enfance ses yeux  avec ceux d'une divinité marine. Conséquence, il a acquis une vue "de l'intérieur", c'est à dire qu'il voit l'âme humaine et sa laideur. Mais ses épaisses lunettes remédie à cet état de fait dont il n'a pas conscience, pour lui il louche simplement (ben oui, avec une vue de l'intérieur c'est normal).


  L'intrigue se présente d'abord comme une banale histoire de djeun's, avec  notre Louis  qui tombe amoureux d'une "gothic" du collége, Célia (que l'auteur aura le bon goût de ne pas changer en cliché de l'âme pure quand Louis perdra ses lunettes au fond d'une piscine, préféfant une sorte, euh, d'érotisme morbide).
  L'épisode de la piscine et la perte des lunettes, donc, termine le cliché ado et entame, via les égoûts, la grande odyssée centrale du livre, au coeur de la forêt. Louis devient un homme des bois, se lie d'amitié avec des insectes puis, sans grand cas de conscience (juste quelques larmes) avec les oiseaux qui dévorent ceux-ci. Des ailes lui poussent. L'ayant vu à se fenêtre, Célia rejoint l'homme volant et ils vivront leurs aventures ensemble.

Quand je dis que c'est l'oeuvre maîtresse de Debeurme, c'est pas pour rigoler. J'avais déjà dis que noirceur (qui penche plus du côté du gore, parfois éprouvant, que de la pornographie qui a disparue) et poésie était imbriqué  dans le récit : cette fusion est en fait réalisée dans l'esprit d'un artiste que, quand même, comme référence y a pire, j'ai nommé Roland Topor.

  Décidant de tout se permettre, le dessinateur (Debeurme, pas Topor) supprime les cases et les bulles, afin de renforcer l'aspect totalement surréaliste du récit. Comme pour Céfalus, il utilise à l'envi le procédé des articles, notices techniques, etc, insérés dans l'histoire. Bref, il s'éclate, mais alors quelques chose de bien.    

  Concernant le récit lui-même, cette espéce de conte de fée un peu trash devient un rébus surréaliste ouvrant la voie à toutes les interprétations. A cet égard, le mystére laissé par la fin de l'album, et la lecture nouvelle qu'elle entraine de passages précédents (dur de ne pas en dire plus), m'en suis toujours pas remis d'émotion.

 

Bref, décidemment un incontournable de la BD franco-belge du moment.

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