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18 décembre 2012 2 18 /12 /décembre /2012 13:48

"Trop méconnu en Europe, le cinéma géorgien est réputé et apprecié des cinéphiles les plus avertis", ainsi résume le cinéma l'Hybride (oui, encore lui) dans les résumés de ses deux soirée consacré au cinéma de ce pays. Bon, ben je peux déjà m'inclure, fut-ce comme poid-plume, dans cette catégorie de cinéphiles avertis. Dans mon inculture crasse, cela me permet d'avoir des cultures du Caucase des références moins poussièreuses.  En plus, avec deux cinéastes différents n'ayant rien à voir entre eux (à part de s'en être pris plein la poire sous le régime soviétique, hum) que demande le peuple ?

http://www.lhybride.org/media/k2/items/cache/edab5e545cc8cf6a49faaa8a9ea6a3d0_L.jpg

 

On commence vendredi avec, pour commencer par l'avant-programme, trois clips animés de Nika Machaidzéaka Nikakoi, artiste qui mêle pop-culture occidentale et esthétique soviétique. J'ai été particulièrement hypnotisé par le troisième, I share my breathe with you, dont les images de science-fiction absolument sublimes m'ont rappelé tantôt Moebius, tantôt La Planète Sauvage de Laloux et Topor (oui, je sais, que des références franco-françaises...).

  Mais le programme proprement dit de cette soirée était consacré à La Grande vallée verte de Merab Kokotchachvili (à tes souhaits Kalev)(oui, je sais, elle était facile celle-là), un film de 1967 qui fut interdit après deux séances pour son message écolo allant à l'encontre de la volonté de progrès industriel de mise à l'époque. On doit aux journées du cinéma géorgien, à Berlin, dans les années 70, de l'avoir tiré des oubliettes.

  L'histoire est celle de Sosana, un éleveur de vache vivant dans les montagnes avec sa femme Pirimzé et son jeune fils Iotam, au moment où des géologues découvrent du pétrole dans sa vallée et l'obligent à déménager dans les plaines, idée que Sosana ne supporte pas. En fait, nous ne verrons jamais le déménagement, plutôt l'écroulement d'un univers qui le précéde, la perte des repères, et l'implosion de la petite famille, dont les causes sont trop complexes pour être vraiment lié au désastre écologique mais qui ne fait qu'ajouter au marasme ambiant.

  Je dois confesser que je partais avec un a priori négatif avant visionnage, pour une raison très bête, c'est que le cinéma dit de "réalisme social", ce n'est pas ma tasse de thé, du moins est-ce ce dont je me persuade. Et bien La Grande Vallée Verte fut une très agréable surprise, et ce pour plusieurs raisons.

  Pour commencer par la plus banal, à l'époque de Kokotchachvili, on peut faire dans le "réalisme social", on n'en oublie pas moins de faire du cinéma, et pas les abominations boboïsantes shootées à la shaky cam à la mode aujourd'hui (tout se perd ma bonne dame). Passons, je n'ai jamais été très formaliste (bien moins en tout cas que certains cinéphiles dont je suis les écrits).

  Non, les vraies raisons qui m'ont fait accrocher à ce film contre toute attente, ce sont ses personnages à la fois forts et attachants, et une touche de poésie qui sous-tend un peu tout le propos du film.

  Sosana, en premier lieu, a tout pour être un personnage tragique, l'antihéros d'une tragédie tristement ordinaire. Il est fragilisé non pas par le manque de repère qui obsède nos sociétés modernes, mais au contraire par son enracinement à un monde paysan en train de disparaître, lui qui ne s'imagine pas faire autre chose qu'élever des vaches ("je ne ferais même pas un bon éleveur de porc ou de mouton" dit-il dans un soliloque). Un personnage tragique, mais très accesible et humain, rendu attachant par son amour pour sa famille, notamment son fils avec qui il entretient une relation exceptionnelle. Son épouser Pirimzé, vient noircir le tableau par l'image d'une femme qui étouffe dans son foyer, ce qui vient nuancer l'image idyllique de la famille paysanne, rendre moins naïf qu'on ne le croirait le message écolo, et renforcer l'aura dinosauresque de ce monde paysan à son crépuscule. Si l'industrialisation est particulièrement inhumaine dans le film, Sosana représente un monde traditionnel qui a aussi ses rudesses (un très beau réseau de symboles est tissé autour du taureau Nasta  qui a tué son père et dont il aurait du selon la coutume placer la tête dans la tombe  d'icelui, mais il a préféré se contenter des cornes  et laisser son taureau bien-aimé en vie). Bref, si le camps des méchant reste clairement défini, on est loin d'une vision manichéenne, et le ton en devient plutôt crépusculaire et désenchanté.

  La touche de poésie, je l'ai donc déjà évoqué à travers quelques symboles forts du film, mais elle se trouve aussi dans l'imaginaire des personnages, le plus souvent lié, comme par hasard, à la relation presque idyllique qui unit le père et le fils : les dessins préhistoriques que Sosana montre et commente à Iotam, dans une grotte rendue symboliquement sinistre par les feux de pétroles qui annoncent le fin de la vallée verte, et la lanterne magique que l'éleveur alimente à l'occasion de ses propres dessins.

 

 

http://www.lhybride.org/media/k2/items/cache/218fa54275e0e31c37b4e5091d9112ba_L.jpg 

Deuxième partie du programme, samedi, et certainement ma préférée, avec les six court-métrage qui constituent l'oeuvre compléte de Mikheîl Kobakhidzé (dire que ç'aurait pu être en présence du réalisateur, hélas absent pour raison de santé).

  Kobakhidzé a tissé à travers son oeuvre peu prolifique (brève mais intense quoi) un univers singulier, qui choisit, en pleines années 60, non seulement de tourner en noir et blanc (c'était aussi le cas de La Grande vallée verte, remarquez), mais de faire un cinéma muet. Un cinéma burlesque qui rappelle Buster Keaton, un cinéma poétique inspiré, au dire du réalisateur, de ses propres rêves. L'onirisme, taxé de "formalisme" par les censeurs soviétiques, ne lui a pas porté chance, car après son cinquième court-métrage, en 1969, il se voit interdit d'exercer sa profession de réalisateur. Son sixième court-métrage (il en existe un septième hélas perdu), En chemin, a été réalisé en France en 2001, l'oeuvre du réalisateur ayant été redécouverte dans les années 90.

  Je pensais résumer chaque chaque court-métrage, mais je me rend compte que cela est vain, car à ma grande satisfaction, je viens de voir que tous sont disponibles sur Youtube. Ne vous laissez pas désarçonner par les titres en anglais ou bilingues géorgiens/anglais, les courts-métrages sont muets (les seules paroles étant une chanson d'Aznavour dans le film à la fois très drôle et doucement mélancolique La Noce (Wedding sur Youtube)). je vous recommande particulièrement Caroussel et Umbrella (celui d'où est issu l'illustration ci-dessus) sommets de la poésie du réalisateur selon moi. En sachant que tous sont très bons.

  Bon visionnage.

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Published by Kalev - dans Autres films
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