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30 septembre 2010 4 30 /09 /septembre /2010 23:33

 

Avant même de lire un des romans de ce grand auteur allemand, le seul personnage d'Ernst Jünger est un prodige en soi. En effet, ses 102 ans de vie ont fait de lui un témoin de tout le XXème siècle, de la Première Guerre Mondiale ou il s'est illustré (notamment en prenant 14 balles) aux années de naissance du psychédélisme ou il fut ami d'une personnalité aussi incontournable qu'Albert Hoffman, inventuer du LSD.

  L'un de ses moindres exploits n'est pas, sans doute, d'avoir été à la fois nationaliste et antinazi, ce pour quoi il ne fut pas inquiété en vertu de son statut de héros de la Grande Guerre.

 

  Justement, le roman Sur les falaises de marbres, paru en 1939, a été considéré comme une métaphore de la montée du nazisme. Mais, bon point pour le livre, il est beaucoup trop intemporel pour pouvoir être réduit à cette circonstance, et sa portée est plus générale, sur le théme actuel à toute époque de la montée de la barbarie.

 

  Ouvrons une parenthése. J'avais parlé de ce roman sur un forum SF, car on connait la grande mode de chercher les genres de l'imaginaire dans les plus grands classiques des collections de littérature générale. Si la science-fiction a un bon nombre d'alliés de poids, de Cyrano de Bergerac à Boris Vian  et Italo Calvino, la "légitimation" de la fantasy intéresse un moins grand monde. Sur les falaises de marbres, tout comme les romans illustres qu'Ernst Jünger a inspiré (Le Désert des Tartares de Buzzati,  Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq)  pourrait tout à fait jouer ce rôle.

  Fermons la parenthèse, car cette question de genre n'a aucune utilité pour apprécier la beauté de l'oeuvre elle-même.

 

  Sur les falaises de marbres, donc, dépeint un univers étrange, un pays que l'on ne peut pas situer, d'autant moins que les références spatiales et historiques à notre monde ne manquent pas : certaines régions de notre monde semblent même frontalières selon une logique embrouillée, et l'époque est trés floue, entre Haut Moyen-Âge païen et ère industrielle. Tout au plus pourrait-on dire que la région aux trois pays où se passe l'histoire est résolument européenne, et ressemble même (interprétation personnelle) à une synthése de l'Europe. 

  Plutôt qu'un pays, nous en avons trois: au bord de la mer intérieure qui lui donne son nom, la riche et indolente Marina, patrie du narrateur et de son frére d'ermitage ; au nord, par-delà les falaises de marbres, la Campania, pays rude ou les champs cultivés font place aux pâturages des peuples de pasteurs plus ou moins idolâtres. Plus au nord encore, suivant la logique de décadence, les forêts qui servent de terrain de chasse au peuple maurétanien et de cachette aux criminels d'un peu partout, le tout sous l'égide d'un seigneur appelé le Grand Forestier.

  Ca y est, son nom est lâché. car le grand Forestier est le dictateur du roman, ou peut-être une idée un peu fantasmatique de dictateur, que l'on ne voit quasiment jamais mais dont l'influence va faire tomber la Campania puis la Marina dans la barbarie.

 

  Soyons clair, le roman n'a rien d'une épopée. D'ailleurs les personnages ne jouent qu'un trés petit rôle. On est à la limite d'un conte sans personnage à la manière de Borges (le rapprochement n'est pas si tiré par les cheveux que ça). Le seul vrai personnage du roman est le pays de la Marina et sa triste évolution, décris avec un prodigieux sens du detail et de la concision.

  Pourquoi un narrateur alors ? Un simple témoin ? Sans acun doute, mais un témoin plus qu'utile voir indispensable, car il ne l'est pas seulement du déperissment de la Marina, mais d'une réalité plus subjective, un monde intérieur que Jünger se fait fort d'explorer. Aux agitateurs de la Marina, à leur vain et dangereux besoin d'aventure destiné à masquer le néant de leurs vies, le narrateur oppose son expérience mystique, qui a ceci d'intéressante que même un athée matérialiste (comme moi, tiens) peut s'y reconnaitre : il s'agit d'une pensée typique du XXème siècle et au centre entre autre de la "poésie du réel" tel celle d'Yves Bonnefoy, l'idée d'une réalité que les mots et les concepts abstraits gauchissent et avec laquelle il serait nénmoins possible de retrouver l'osmose originelle.

  Ainsi le roman bascule vers la métaphysique, et vers le fantastique, flirtant même à cette occasion avec l'hérmétisme : ainsi l'image plus qu'inquiétante de l'équarisseur dans la forêt, présenté comme un personnage mythique avec lequel les présentations n'ont pas besoin d'êtes faites, ouvre la voie à l'interprétation, mais au sens trés noble de travail de l'imagination, dans un esprit résolument allemand.

 

  Bref, sans aucun doute un chef-d'oeuvre de la littérature allemande et même mondiale, qui mériterait d'être bien plus connue dans notre trop chauvine France.    

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