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14 décembre 2013 6 14 /12 /décembre /2013 11:06

Erratum : j'ai corrigé une confusion sur l'identité du dernier court parlant du réalisateur.    

 

http://ecx.images-amazon.com/images/I/41BYHY74BXL.jpgJ'avais déjà parlé, parallèlement à son adaptation BD par Peeters et Schuiten, du film Taxandria de Raoul Servais, un film que j'avais trouvé à la fois bancal et passionnant, ses imperfections lui apportant même un charme supplémentaire. Ce n'était pas mon premier contact avec l'oeuvre du cinéaste belge et grand nom mondial de l'animation : j'avais déjà vu au ciné trois de ses courts-métrages  (ses trois derniers en date : Harpya, Papillon de Nuit et Atraksion), oeuvres plus abouties car plus courtes, nécessitant moins de moyen et n'ayant pas connu l'enlisement catastrophique du tournage du long-métrage Taxandria. Pour en voir plus, j'aurais volontiers acheté l'intégrale DVD de ses courts, mais celle-ci était devenue introuvable...mais a heureusement été  rééditée récemment, en même temps que Taxandria d'ailleurs, par la grâce des éditions Folioscope. L'occasion de prolonger le plaisir de cettre oeuvre atypique, influcencée par le surréalisme (ben quoi ? Oui, je sais, dés qu'on me parle de surréalisme...) et marqué par un humour grinçant et un fort engagement politique.  

  Allez hop, revue de détail.

 

  On entame les hostilités avec La Fausse Note (1963) qui n'est pas tout à fait la première réalisation de Raoul Servais (le premier et rudimentaire Les Lumières du Port n'existe qu'en extrait dans les bonus... oeuvre perdue, auto-censure -le réal' n'apprécie guère cette première oeuvre il me semble- ou légère triche au niveau du titre d' "intégrale" ?), mais qui sent quand même l'oeuvre de jeunesse : le dessin est encore très rond, l'intrigue n'est pas aussi délirante qu'elles le seront par la suite (c'est une sorte de joli conte, présenté d'ailleurs comme une "ancienne légende du XXième siècle" vue du futur, sur un pauvre musicien de rue). L'engagemernt politique est déjà un peu visible à travers une critique de la société de consommation, l'influence surréaliste se fait déjà sentir de manière discréte, surtout vers la fin, bref, toute l'oeuvre à venir du cinéaste est en germe.

  En revanche, on atteint déjà la maturité avec Chromophobia (1966), délirante parabole anti-totalitaire ou le traumatisme de l'occupation nazie vécue dans l'enfance de Servais est poétisée sous la forme de soldats qui envahissent un pays de Cocagne pour en éradiquer tout ce qui est coloré et joyeux et le rendre sinistre. Le dessin est encore très rond, le ton très léger et guère inquiétant comme il le sera dans les films futurs (avec ce diablotin farceur qui nargue les sinistres soldats), en revanche l'héritage surréaliste est pleinement assumé et donne lieu à un réjouissant délire burlesque plein de gags et d'inventions graphiques étonnantes.

  Sirène (1968) marque un cap : c'est à partir de là que l'oeuvre de Servais devient plus grinçante. Le surréalisme se fait plus étrange, la parabole politique est moins optimiste à travers ce monde presque post-apo, pollué au point que pêcher des arête de poisson y semble une manne à défendre, peuplé de grues aux allures de dinosaures qui m'ont furieusement fait penser à l'une de mes Idées Noires préférées de Franquin, et où on ne respecte pas les créatures aussi grâcieuses que les sirènes...un monde où il est quand même permis une échappatoire d'une poésie éblouissante, mais un peu douce-amère.

  Goldframe (1969) est le deuxième court-métrage parlant de Servais après La Fausse Note, en anglais cette fois et non plus en français. Il s'agit d'un Servais relativement sage, car axé sur une idée unique, même celle-ci reste délirante et d'ailleurs difficile à comprendre : un réalisateur vénal qui veut quoi au juste, filmer le premier film en 270 mm ou animer son ombre ?  Oeuvrez assez bizarre, un peu hermétique, mais dans tous les cas superbement dessiné dans un crayonné noir et blanc.

  To Speak or not to speak (1970), nouveau film parlant, encore en anglais, est l'une des paraboles les plus percutante du réalisateur, une satire de la pensée unique, de la manipulation de l'opinion publique, dans leurs divers avatars, consuméristes ou guerriers. Le tout renoue brièvement avec le dessin un peu rond des deux premiers courts, mais le ton n'est plus le même.

  Operation X-70 (1971), dernier court-métrage parlant, toujours en anglais, garde un ton humoristique, mais sans qu'on puisse dire que le film ait raté son but, on n'a guère envie de rire. Un gouvernement en guerre a mis au point une prétendue "arme propre", un gaz qui plonge en léthargie au lieu de tuer et qui après avoir été testé sur des rats et des Asiatiques (sic) est largué par erreur  sur un pays appelé Nebelux, ce qui aura des conséquences surprenantes. Le côté sinistre du film, appuyé par le crayonné noir et blanc qui rappelle Goldframe, contraste fortement avec ses gags burlesques et sa fin poétique qui parait d'autant plus bizarres et dérangeantes dans ce contexte.

  Pegasus (1973) revient à la couleur (toujours dans un très beau crayonné) et à un univers moins éprouvant (on n'atteindra plus jamais le niveau du précédent), et comme Goldframe il se concentre sur une idée unique : une tête de cheval métallique, façonnée par un forgeron dans le cadre d'un très étrange rite pagano-chrétien de campagne, se met à croître et à proliférer comme une plante et à toute vitesse, jusqu'à, on l'imagine, envahir le monde. Toujours inquiétant à souhait.

 http://www.cinergie.be/picture/film/original/images/film/_h/harpya/cover.jpg Harpya (1979) est peut-être le court-métrage le plus célèbre du réal' grâce à sa Palme d'or à Cannes, à une époque où ce festival représentait peut-être encore quelque chose. C'est à partir  de ce film que Servais change de technique et commence à mélanger animation et prise de vue réelle, préfigurant son invention de la servaisgraphie qui sera utilisée dans Taxandria, puis dans ses deux derniers courts. Un homme sauve d'une agression ce qu'il croit une femme mais se révèle une harpie, laquelle se révélera très envahissante. Un joyau d'humour noir  et de fantastique surréaliste à la limite de l'horreur (la harpie chauve est particuièrement inquiétante).

  Après un hiatus de vingt ans qui correspond gross modo aux préparatifs et aux années de tournage de Taxandria, qui laissent le cinéaste lessivé à la sortie du film en 1995, Servais revient en 1998 avec Papillon de Nuit, un court qui a peut-être été conçu comme une petite revanche sur le tournage du long-métrage, car il est basé sur un tableau de Paul Delvaux, peintre surréaliste dont les oeuvres furent retenues à l'origine pour être les décors de la cité de Taxandria mais se révèlèrent trop limitées, ce qui obligea, et ce n'est pas plus mal, à recourir aux services de François Schuiten. Ici, Raoul Servais se livre à l'exercice passionant d'imaginer ce qui se passe dans les coulisses du tableau de Delvaux, et cela donne son film le plus ouvertement surréaliste, qui n'a pas à proprement parler d'intrigue et enchaîne plutôt les images étonnante dans et aux abord de la gare du tableau, au point de dépasser en délire ce dernier (qui n'apparait qu'à la fin, je previens).

  Atraksion (2001), dernier film en date du réalisateur (celui-ci reprendrait en ce moment du poil de la bête pour préparer un court sur la Première Guerre Mondiale), renoue avec la fable politique, de façon plus abstraite qu'aux débuts de sa carrière ou même que dans Taxandria, avec des prisonniers alourdis de boulets et dont l'un trouvera une échappatoire très curieuse et bien sûr profitable à tous...tiens, Servais serait-il redevenu aussi optimiste qu'à l'époque de Chromophobia ? D'ailleurs, si ce court cultive encore le surréalisme, il marque aussi un retour en force de l'humour, qui s'était réduit à peu de chose dans Taxandria et avait disparu dans Papillon de Nuit (on en avait pas forçément besoin pour ce dernier, certes).

 

  Fidèle à une vieille habitiude de visionnage, j'ai très peu regardé  les bonus : j'ai vu la fiche technique sur la servaisgraphie pour mourir moins con, je passerais probablement mon tour pour la version commentée de Papillon de Nuit car je ne veux pas me gâcher le mystère du film, mais quand même, je ne me serais pas risqué à rédiger cette chronique sans voir les extraits de film : il y a en a cinq, dont un extrait de Taxandria et les autres dont il n'est pas clair s'il s'agit d'oeuvres inachevées ou perdues (perdues comme devrait l'être Les Lumières du Port si ce DVD est bien une intégrale dans toute son intégralité). Bon, les extraits durent en moyenne une minute à peine, et c'est très peu  pour se faire une idée, c'est aussi intriguant que frustrant (avec Déviation, on se demande franchment quel OVNI  le Raoul voulait nous sortir ; quand à la Chanson de Halewyn, elle aurait bien plus à l'amateur de mythologie que je suis. Intriguant et frustrant, disais-je)

 

  A l'arrivée, une intégrale exceptionnelle qui ne compte presque que des chef-d'oeuvres. Une oeuvre tellement riche et complexe que je dois confesser avoir eu du mal à en parler : j'ai l'impression de ne pas avoir su rendre la sensation que procure ces films, et je me demande si ma chronique va vraiment donner envie de les visionner.

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