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12 août 2014 2 12 /08 /août /2014 10:19

http://ecx.images-amazon.com/images/I/51AV28FTDVL._.jpg  Comme ça fait un bon moment que j'évoque mon cycle de lectures sur les légendes urbaines, il est temps que j'en fasse une étape du périple mythologique.

   Bien que les légendes urbaines m'intriguent depuis l'adolescence, sans doute en lien avec d'obscurs projets scribouillards datant du lycée, je n'ai jamais bien creusé le sujet, et mes lectures sur le sujet se résumait jusque là à la chouette anthologie Librio d'Elsa Marpeau, Des crocodiles dans les égouts, qui constitue une très bonne porte d'entrée, mais reste quand même très succincte. Si ne n'était pas allé plus loin, c'est sans doute que le légendaire urbain m'avait alors semblé très limité : premièrement, je pouvais à l'époque encore être déçu par des découvertes mythologiques, domaine où je ne m'étais guère lancé depuis longtemps -c'est là que je réalise qu'accumuler des lectures de ce domaine n'a pas, malgré la répétition des contes-types et des motifs, eu pour effet de me blaser, ou alors m'a blasé dans un sens positif- et deuxièmement, je n'envisageais pas vraiment les légendes urbaines comme faisant partie de ce vaste domaine. C'est l'intuition qu'elles puissent être un folklore comme les autres qui m'a poussé tout récemment à m'y ré-intéresser.

   Le regain d'intérêt est venu par un essai de Jean-Loïc Le Quellec dont j'avais déjà entendu parler l'année dernière, Alcool de singe et liqueur de vipère, auquel s'est ajouté Dragons et Merveilles du même auteur, qui parle plus marginalement des légendes urbaines (ce qui me conduira à faire un long hors-sujet par rapport au titre de cette étape). C'est par ce dernier que j'ai commencé mon cycle de lecture, puisque c'est le premier que j'ai trouvé en librairie, mais histoire de ne pas mettre la charrue avant les crocodiles des égouts comme je l'ai fait dans mes lectures, je vais chroniquer d'abord le livre qui constitue dans doute la référence de base quand on découvre le sujet, le « Que sais-je ? » de Jean-Bruno Renard, Rumeurs et légendes urbaines.

   Le sociologue Jean-Bruno Renard semble bien être la sommité sur le sujet, l'un des auteurs qu'on cite en premier avec Véronique Campion-Vincent, avec qui il a co-écrit plusieurs livres. Il faut dire que que son numéro de «Que sais-je ? » est, comme le dit d'ailleurs Le Quellec dans Dragons et Merveilles, une mine d'information (ce qui offre un certain contraste avec le précédent numéro de cette collection que j'ai lu, plutôt indigent, et que j'ai chroniqué dans ma précédente étape du périple). Côté analyse, Renard a le grand mérite de ne pas s'enfermer dans une doctrine comme le font beaucoup d'universitaires de toutes disciplines, d'autant moins que le premier tiers de son ouvrage est consacré à l'historiographie de ce domaine d'étude, et la partie proprement consacrée aux légendes urbaines donne un large éventail des analyses en vigueur, de la sémiotique (ce qui donne des passages qui m'ont un peu barbé je dois dire) à la psychanalyse (sur laquelle il s'étend peu, et je l'en remercie) en passant par le domaine qui m'a bien entendu le plus intéressé, les recherches folkloriques, au seins de laquelle ont été inventés les prémisses de l'étude des légendes urbaines à la fin du XIXème siècle.

  Je ne m'entrerai pas en détail dans le contenu de cet essai, car la densité de celui-ci rendrait cet exercice difficile, mais je toucherai un mot de la philosphie des légendes urbaines. Si l'on résume grossièrement ce que dit Renard à ce sujet, il apparait quer le folklore urbain est très largement pessimiste, ce dont se faisait déjà écho Marpeau dans la postface de son Librio. La "légende noire" y est bien plus fréquente que la "légende rose" plutôt rare, alors que le folklore traditionnel les repartit de manière plus équilibrée. Or, dans la dernière partie, qui analyse plus en profondeur la philosophie du légendaire urbain, l'expression "légende noire" se montre très ambivalente : elle ne veut pas toujours dire pessimiste mais peut aussi signifier conservateur, voir réactionnaire, même sous un ton plutôt facétieux. Les contre-exemples abondent, bien sûr, mais le constat global reste celui d'un folklore qui n'est guère plkus progresssiste et humaniste que le folklore traditionnel (ce qui n'a sans doute nulle autre cause que la nature humaine, et non une caractéristique inhérente à tout folklore, à laquelle je refuse encore de croire)  et plus pessimiste : dés lors, qu'y a-t-il de si passionant dans le sujet des légendes urbaines ? Je serai bien en peine de répondre (comme je serais bien en peine de dire pourquoi j'aime les mythes de manière générale). A vrai dire je me suis surtout passionné pour la résurgence de mythes anciens, dont l'essai Alcool de singe...dont il sera question tout de suite après donne une vision vertigineuse, et qui fait du légendaire urbain la dernière branche de l'arbre des mythologiques dans notre société occidentale (et l'essai de Renard montre qu'il est dificile de la distinguer du folklore tradtionnel dans d'autres société). Mais a contrario, j'ai du mal à éprouver de la sympathie pour sa dimension actuelle : le folklore urbain est trop proche de ma civilisation et de ses aspects les plus haïssables, elle me rappelle la crédulité de mes concitoyens dans les dissussions quotidiennes, quand elle ne se montre pas encore plus proche de notre marasme social par ses histoires graveleuses qui resurgissent fréquemment dans les pires comédies franchouillardes ou hollywoodiennes. Et puis beaucoup de légendes sont propagées sous forme de chaînes sur internet, ce dont Renard ne parle presque pas mais Marpeau bien, et je connais rien qui fasse moins rêver. Sentiment étrange et ambigu, donc, que cette passion finalement assez ancienne pour ce domaine de l'imaginaire.

 

http://ecx.images-amazon.com/images/I/51d%2BOJzxbQL._.jpg  J'entame maintenant le plat de résistance avec, donc, Alcool de singe et liqueur de vipère de Jean-Loïc Le Quellec.

  Le nom de l'auteur ne m'était pas inconnu : j'avais déjà lu il y a quelques années l'excellent Des martiens au Sahara-Chroniques d'archéologie romantique, démontage en règle des théories pseudo-archéologiques et de leurs sous-entendus idéologiques puants, notamment le créationnisme très actif dans ce domaine, bref un livre salutaire qui se permettait d'être à la fois très pointu et très drôle (j'ai franchement ri à certains passages !). Du coup, lorsque j'ai découvert l'existence de cet essai-ci l'année dernière, j'imaginais un ouvrage de désintoxication médiatique. En fait, il s'agit bel et bien  d'un essai de mythologie, l'un des domaines d'études de ce touche-à-tout de Jean-Loïc le Quellec (dont la spécialité première est, rappelons-le, les peintures rupestres du Sahara). Le Quellec démarre son enquête sur une histoire d' "Alcool de singe" (vous savez, l'histoire du cadavre de singe que des loustics découvrent dans un tonneau de vin après l'avoir bu -raconté dans le Librio de Marpeau) qu'il découvre dans une région dont il a bien exploré le légendaire et qui restera omniprésente dans cette enquête : la Vendée. Le voyage se concluera sur la même ville vendéenne de Brétignolle, et l'alcool de singe reviendra comme un leitmotiv  au cours cette enquête qui traite exclusivement d'une sorte particulière  de légendes urbaines : celles qui parlent de contaminations alimentaires et de cannibalisme involontaire. On découvre ainsi de fil en aiguille que ces légendes contemporaines, si elles n'ont pas biuen entendu de source commune, entretiennent entre elles un très complexe réseau de correspondances, qui passe par le grand vivier d'histoires où elles puisent et qui remonte souvent jusqu'au Moyen-Âge, voir à l'Antiquité ! Bref, une enquête passionnante, et en outre bien plus a ccessible que me l'avait fait imaginer le articles les plus ardu de Dragons et Merveilles -le plus difficile à la lecture est encore le côté peu ragoûtant de ce film d'horreur que constituent les légendes urbaines autour de la boustifaille. Ajoutez à l'essai une abondante iconographie (présente au moins dans la réédition chez Errances, comme dans leur édition de Dragons et Merveilles), d'un grand éclectisme, l'art et les manuscrits médievaux y voisinant avec le coinéma de série B, la BD...ce qui montre la grande curiuosité de Le Quellec qui traque le mythe partout. Sans doute un ouvrage majeur sur les légendes urbaines, thème sur lequel il est d'ailleurs l'un des premiers essais en français (1991 dans sa première édition).

 

 http://ecx.images-amazon.com/images/I/51XNUrRZg%2BL._.jpg Dragons et Merveilles, paru en 2013, soit un an après la réédition d'Alcool... chez le même éditeur, est plus ardu, comme je l'ai dit, plus volumineux, mais aussi plus disparate. Il ne s'agit plus vraiment d'un essai cohérent, mais d'un recueil d'articles, et le sous-titre, qui n'est plus simplement  "légendes urbaines" comme pour le précédent mais "légendes urbaines et mythes contemporains" est plutôt trompeurs. Si le "folklore contemporain" en dehors des légendes urbaines peut à la rigueur être interprété comme les survivances du folklore traditonnel, beaucoup d'articles de ce livre ne semblent traîter ni de l'un ni de l'autre, de sorte que ce recueil de mythologie comparée -car c'est bien de cela qu'il s'agit-  semble davantage une création artificielle de l'auteur et de l'éditeur qu'autre chose. Du coup, comme je l'ai dit en début d'article, il va m'obliger à glisser dans le hors sujet, d'autant qu'il serait dommage de ne pas détailler un tant soit peu de quoi parle chaque article, tous se révélant passionnant, même si j'aurais volontiers pris une aspirine en lisant certains. 

 

  Les deux premiers articles sont les seuls dont il soit sûr qu'il parle de légendes urbaines."Copy-lore" et autres faxéties (non, pas de fautes de frappe) traîte d'un folklore qui m'était inconnu alors que j'en était apparemment contemporain dans mon enfance et au début de mon adolescence (l'article date de 1999 et en parle comme de quelque chose d'actuel) et que son héritage comprend somme toute un phénomène aussi immense que les chaînes internet. ce fut donc ma grande surprise de découvrir qu'avant de se propager comme des virus sur le net, les chaînes mais aussi des canulars en tous genres avaient circulé sous forme de photocopies ou de fax, que l'auteur compare par leur ampleur aux livres de coloportage.

  Au-delà du portable, parlons net, cause, comme son titre l'indique, des légendes urbaines autour du portable, et notamment l'anecdote du portable qui sonne dans la tombe aux enterrements.  Dans les deux articles, l'enquête ne remonte pas au-delà du vingtième siècle, et les légendes sur le téléphone ont peu de chance de lui être antérieures (même si la sonnerie aux enterrement se fait l'écho de pratiques réelles antérieures) mais c'est justement ce qui est fascinant, tout autant que les survivances séculaires décrites dans Alcool de singe... : les légendes ne se contentent pas d'actualiser légérement des thèmes archaïques, mais continuent de naître sous nos yeux.

 

  On attaque les choses sérieuses avec Le Chouan dans le chêne et l'arbre sur la tombe, où Le Quellec nous entraîne à nouveau dans le terrain folklorique dont il est spécialiste, la Vendée, sur les traces de légendes historiques encore vivaces, celles des Chouans dissimulés dans arbres creux durant la période révolutionnaire. Une enquête où la résurgence de mythes archaïques se révéle aussi importante que l'influence de la culture savante sur la culture populaire.

 

  Je vais chroniquer ensemble le quatrième et le sixième article, très proches par le thème, et laisser momentanément de côté le cinquième qui casse un peu ce dyptique. Apparition de la foudre en boule, révélation fulgurante et dévotion à Sainte-Macrine à Magné (Deux-Sèvres) a en commun avec Vision hors du temps et septième enfant du même sexe : la fille au cadran dans les yeux (ouf !) d'analyser des expériences de "vécu mythique", que j'avais déjà évoqué brièvement  ici. Dans le premier article, l'un des plus arides du livre par son exhaustivité, mais néanmoins passionant, il s'agit d'un "miracle" survenu en 1927 durant une messe en plein air à Sainte-Macrine, où cinq personnes ont survécu au foudroiement. Le second cas, le plus proche de nos légendes urbaines, est le plus étonnant : il s'agit de l'affaire Suzanne Paradis, la petite fille dont, dans les années 50, le monde entier était persuadé de lui voir un cadran d'horloge dessiné sur l'oeil. On pourait penser à une hallucination collective, mais ce n'est pas vraiment ça.

  Le Quellec montre dans cette double analyse du "vécu mythique" que notre réception de phénomènes jugés étranges et incompréhensibles est conditionné par notre héritage culturel et des croyances qui peuvent être ancestrales -l'affaire Suzanne Paradis est à cet égard le cas le plus complexe. Du coup, ces articles interrogent la notion même de croyance : la croyance, c'est finalement une affaire de transmission, on croit ce qu'on nous appris à croire. Et si ces deux histoires sont plutôt fascinantes, surtout la seconde, leur conclusion est également chaque fois très inquiétante...De plus, l'affaire Suzanne Paradis montre une autre sorte de crédulité qui n'a rien à voir avec le "vécu mythique", lequel n'est l'affaire que de quelques protagonistes, tout au plus a-t'il à voir avec le goût de l'irrationnel enraciné en chacun de nous, et montre le pouvoir des médias. Inquiétant, vous dis-je, et de quoi me pousser encore une fois à me demander pourquoi j'aime les mythes.

 

  Le cinquième article, donc, Cynocéphales et Pentecôte, le moins en rapport avec les légendes contemporaines car celle-ci semble  perdue de vue à la fin du Moyen-Âge, cet article ne nous trompe pas sur la marchandise puisqu'il s'agira bien d'une enquête sur le rapport entre cynocéphales et Pentecôte, en remontant de l'iconographie médiévale vers une destination commune de bien des enquêtes mythologiques de Le Quellec : l'Egypte ancienne.

 

  Du crocodile d'Oiron et La naturalisation du dragon en Europe forment un dyptique très cohérent sur les crocodiles empaillés et placés près des Eglises à partir du XVIème siècle pour rationaliser la croyance au dragon dans les âmes populaires. L'occasion  d'enquêter sur les sources des mythes du dragon et de la sauroctonie, qui remontent encore une fois à l'Egypte ancienne et permet de comprendre pourquoi ce point de départ de l'enquête sur la naturalisation du dragon.

 

  Suit un dyptique sur les mégalithes. Mégalithe et tradition populaire : la hache de la vie et de la mort s'enracine dans une des spécialités de Le Quellec, très liée à ses études de l'art rupestre africain : la mythologie préhistorique. L'auteur retrouve la trace dans les mégalithes d'un mythe sur la foudre répandu dans tout le monde indo-européen et qui lui est donc forcément antérieur.

  Dans La voix des mégalithes : une histoire de calendrier, il ne s'agit plus des mythes de la civilisations qui a construit ces monuments, mais des mythes sur eux par le folklore français, que Le Quellec compare avec les sources celtiques. L'autre article le plus aride de l'ouvrage, par son décompte exhaustif des variantes des légenes de "pierre qui virent", mais malgré tout passionnant comme tous les articles du livre, même si son inévitable absence de conclusion est frustrante.

 

Un conte esmerveillable : le borametz, l'agneau dans la citrouille et la laine marine enquête sur une créature très populaire à l'époque des Grandes Découvertes, le borazmtez ou "agneau tartare", une plante en forme d'agneau qui pousserait en Asie. La conclusion de l'enquête me laisse un peu dubitatif, mais pour peu qu'on y adhére, elle se révéle très amusante : le monde savant s'y montrerait en effet bien plus crédule que les couches populaires où il a puisé cette histoire !

 

  Suit un dyptique sur la mandragore  : La mandragore, celle qui expulse, enquête sur l'origine du mythe de manière générale,  tandis La mandragore et l'oliphant est plus centré sur l'éléphant, plus même que sur la mandragore elle-même. Les deux enquête remontent encore une fois à l'Egypte, même si le rôle de cette civilisation est moins central dans le premier article. A voir tous les mythes  que Le Quellec fait remonter à cette civilisation, on peut penser qu'il exagère, mais le fait est que sa démonstration est chaque fois impeccable, et n'a rien à voir avec une quelconque egyptomanie.

 

Enfin, L'arbre qui chante, l'os manquant et le roseau délateur (vous remarquerez cette structure récurrente des titres, qui se révélent chaque fois diablement intriguante) enquête sur  un motif de conte, l'instrument de musique qui dénonce un meurtre (motif voisin du mythe grec des oreilles du roi Midas) et les croyances eurasiatiques qui s'y cachent, tournant autour de visions matérialistes de l'âme qui m'avaient déjà fasciné quand j'y avais été initiié il ya quatre ans de cela dans des mythologies aussi diverses que celles de Lituanie et de Centre-Asie. Une bien belle conclusion  pour un livre passionnant, même s'il faut s'accrocher bien davantage que pour Alcool de singe et liqueur de vipère.  

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Published by Kalev - dans Mythes
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