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28 juillet 2013 7 28 /07 /juillet /2013 17:10

  Ce billet, originellement le deuxième du périple à l'automne 2010, a subi un premier remaniement accompagné d'un up', le 17 mars 2011, portant sur les adaptations de contes baltes sur lesquelles mon avis avait changé. Ceci est la deuxième mise à jour avec up',  qui s'est faire en deux temps : hier soir, introduction d'une nouvelle lecture, un recueil de contes estoniens, mais aussi à mise à jour à jour quelques informations, dont la chronique de recueil sur les Chants ouraliens. Aujourd'hui, encore quelques corrections, pas seulement orthographiques : mise à jour des infos sur les contes estoniens, mais surtout quelques révisions de ma façon de présenter le Kalevala que je trouvais vraiment approximative et naïve.  

 

  Pourquoi un article sur les pays de la Mer Baltique ? C'est que le folklore de cette région qui va de la Finlande à la Lituanie a son ambiance mythologique particuliére, dans ce qui est le foyer le plus tardif du paganisme en Europe, les mythes empreints de paganisme survivant, bien que déjà devenus en quelque sorte profanes, au XIXème siècle, époque des grandes collectes folkloriques dans toute l'Europe (les cultes païens en eux-même, perpétrés par la classe paysanne, ont disparu au XVIIème siècle. Deux siècles, ça parait beaucoup, mais après tout, si j'ose ici une comparaison de profane, c'est l'intervalle entre la christiannisation de la Scandinavie  est la mise par écrit d'un grand nombre de ses mythes).

 

  http://ecx.images-amazon.com/images/I/61opaYyCLJL._SY445_.jpgCependant la posterité des mythes de la Baltique est trés divers. Si les mythes lituaniens sont également trés connus des enfants du monde entier, ce prestige fait pâle figure face à la Finlande, dont le grand cycle mythologique jouit d'un prestige mondial : le Kalevala, épopée nationale composée au XIXème siècle par l'humble fils de tailleur Elias Lonnröt, à partir de chants populaires récoltés dans toute la Finlande et la Carélie.

  Le Kalevala a déjà sa place non négligeable dans l'histoire de la fantasy, puisque c'est sa lecture qui aménera Tolkien a concevoir une "mythologie anglaise" qui devait devenir le cycle de la Terre du Milieu. Dans le monde des lettres françaises, l'épopée devait avoir une influence sur Boris Vian, qui aimait citer des passages entiers avec son épouse ; les plus inoubliables références viennent de L'Arrache-coeur

  Mais ce prestige n'est rien comparé à celui de l'oeuvre auprés des Finlandais eux-même, sans doute l'un des rares peuples à avoir adopté la date de parution d'un livre comme fête nationale : c'est que le Kalevala a ni plus ni moins fondé  tout l'actuelle nation finlandaise, l'a fait entrer dans l'histoire en affirmant cette culture jusque considérée comme inférieure par l'aristocratie germanophone (cas de figure de toutes les civilisations baltiques qui nous occupent dans ce billet).

  Outre l'intérêt purement patriotard, qu'il est toujours facile et faussement sympathique de louer quand on est pas plongé dans la culture en question, le Kalevala, même littérarisé, porte haut le drapeau du folklore populaire auquel il reste assez fidèle dans l'esprit et dans la langue : de tels cycle épiques sont finalement peu courant dans le folklore populaire européen, et je n'en connais pas d'équivalent en Europe de l'Ouest dont en France.       

  Lonnröt, qui était un écrivain plus qu'un simple compilateur, a centré ces cinquante chants et  prés de 30 000 vers autour des "fils de Kaleva" vivant dans leur pays de Kalevala : le barde Vaïnamoïnen, le forgeron Ilmarinen, le séducteur Lemminkaïnen. En face, Pohjala, pays de magiciens dirigé par la reine Louhi et situé en Laponie (contrée de magie dans l'esprit de tout le monde nordique, y compris chez les Vikings), où les fils de Kaleva partirons en quête d'épouses, puis avec lequel ils entreront en guerre pour la possesion du Sampo, sorte de corne d'abondance forgée par Ilmarinen.

  Ce qui frappe dans l'épopée, c'est l'ambiance de magie qui s'en dégage. C'est que Lonnröt a habilement inséré dans sa composition des dizaines de chants magiques et d'incantation, ainsi que des chants rituels concernant des sujets plus prosaïques comme le mariage. Les héros sont d'ailleurs davantage des magiciens que des guerriers, ce qui est logique dans une oeuvre plus proche dans l'esprit du conte populaire que de l'épopée guerière artistocratique léguée par la Grèce, la Scandinavie, le monde celte ou le Moyen-Âge chevaleresque. Ainsi cet esprit de conte populaire et ce fourmillements de chants rituels donne t-elles à l'épopée une ambiance véritablement onirique.

 

  Un mot concernant les éditions : j'ai lu la traduction de Gabriel Rebourcet dans la collection A l'aube des peuples de Gallimard, édition assez onéreuse en deux tomes qui a depuis été reprise en un seul volume chez Quarto Gallimard. Pour sept euros de moins, on peut certes trouver une autre traduction chez Champion classique, mais dont les quelques "minces" 660 pages me semblent suspectes de coupes. Et puis la traduction de Rebourcet vaut son pesant de pingouin : pour rendre l'esprit de l'épopée, le traducteur a en effet banni de la version française tout terme postérieur à 1550. Même si je m'interroge sur la pertinence de ce choix en terme de fidélité à la langue d'origine, le résultat est assez savoureux.

http://ecx.images-amazon.com/images/I/41KB6TGHHML._SY445_.jpg 

Aprés la Finlande, l'Estonie, avec une épopée moins connue (la première version française est parue en...2006 chez A l'aube des peuples) le Kalevipoeg compilé par Franz Kreutzwald. La ressemblance avec le nom de Kalevala est tout à fait normale, puisqu'on est toujours dans l'aire de civilisation finno-ougrienne à laquelle appartient la Finlande.

  Il y a toutefois une certaine différence entre les deux épopée, non seulement dans l'univers, mais aussi dans la conception. En effet, Franz Kreutzwald jugeait l'oeuvre du grand voisin Finlandais largement inventé par Elias Lonnröt (or, on sait aujourd'hui que Lonnröt n'a créé que 3 % des vers du Kalevala). Il en tire donc argument pour retravailler sans complexe la matiére mythique, notamment en versifiant les contes en prose.

  Tout ce cycle épique, en vingt chant et prés de 20 000 vers, est centré autour des exploits de son héros éponyme  Kalevipoeg, fils de Kalev (tiens, mon nom de blogueur) sorte de géant comparable à Gargantua (autre héros de folklore populaire à l'origine). L'épopée est plus ancré dans la réalité géographique estonienne, plus guerrière, et également  plus manichéenne puisque les ennemis sont le Diable et ses acolytes (ce qui semble assez étranges dans une épopée qui insiste beaucoup sur son caractére païen). Kreutzwald a un peu moins mis l'accent sur les chants magiques et rituels, ce qui n'empêche pas l'épopée de receler de belles pages d'imaginations propre aux folklores est-européens.

 

  http://ecx.images-amazon.com/images/I/417N-whspVL._SY445_.jpgBien sûr, tout comme le Kalevala pour le folklore finlandais, le Kalevipoeg reste une "belle infidèle" du folklore estonien, pas forcément sa porte d'entrée la plus sûre. Heureusement, quand j'attend encore un travail de ce genre sur la Finlande (si jamais il existe, prière de me le faire savoir), il existe en français une source bien plus rigoureuse.  Il s'agit d'une anthologie de contes réunis et commentés (chose intéressante, chaque conte ayant droit a un petit commentaire) par l'estonien Risto Järv et traduits par Eva Toulouze, parue dans la collection "Merveilleux" de chez José Corti, qui est loin d'être dévolu aux mythologies, mais qui dans ce dernier domaine est une collection de référence, et elle s'intitule L'Esprit de la Forêt-Contes estoniens et seto (les Seto désignant une minorité de dialecte estonien mais de confession orthodoxe).

  Il s'agit cette fois bien de contes populaires comme on peut en trouver dans toutes régions d'Europe, et qui donnent de la mythologie estonienne une vision bien différente : le héros Kalevipoeg n'est pas évoqué, pas plus que les Dieux sur lesquel je soupçonne Kreutzwald d'avoir bien exagéré, et il n'y a rien de forcément païen dans ces contes (dans la mesure ou il est imprudent de parler d'héritage païen dés qu'un conte montre des libertés avec les Saintes Ecritures, ce qui est le propre du christiannisme populaire).

  La collecte, il faut le dire, est plus récente :  les contes sélectionnés -et commentés, ce qui nous fournit des infos intéressantes, par exemple sur les variantes- par l'anthologiste de l'oeuvre originelle estonienne, Risto Järv, sont datés entre le XIXème siècle tardif et... les années 2000, car la tradition du conte est toujours vivace en Estonie. Ce qui cause des adaptations au dépaysement paradoxal :  dans une version du conte-type popularisé par le Roman de Renart ou l'animal rusé fait le mort pour être hissé sur un charrette de pêcheur et manger ses poissons, ici il s'agit d'un homme qui a  acheté ses poissons au supermarché. Bref, toutes les strates d'adaptation du folklore estonien paraissent dans ce recueil.

 Sinon, pourquoi ce titre, l'Esprit de la forêt ? Parce que le recueil, qui avait bien besoin d'une thématique pour choisir ses textes, est centré sur la forêt, lieu omnimprésent dans la foklore estonien, de façon compréhensible puisqu'elle couvre jusqu'à une époque récente la moitié du territoire. Et pour faire très rapidement la cirtique de ces contes, je me contenterai de deux mots : c'est féérique.   


http://ecx.images-amazon.com/images/I/418VTH6G49L._SY300_.jpg

Je vais faire un petit hors sujet avec un pavé de 600 pages édité par Gabriel Rebourcet -encore lui, nouvelle occasion de goûter ses traductions- toujours chez A l'aube des peuples. Il s'agit de Chants ouraliens, sous-titré Chants, poémes et priéres de trois peuples ouraliens : Mordves, Vogoules et Ostyaks (ouf). Il n'est plus question de la mer Baltique, pusique les Mordves vivent sur le cours de la Volga, les Vogoules et Ostyaks en Sibérie. Mais il s'agit de peuples finno-ougriens, et si les figures mythiques des autres épopées  n'y ont aucun équivalent, les recoupements sont nombreux à travers les chants mythiques, les chants rituels, les devinettes. Ceux-ci montrent toute l'imagination de peuples où, au XIXème siècle, chaque geste du quotidien est prétexte à évoquer de magnifiques images mythiques.

 

Retour à la Baltique, maintenant, avec la deuxième aire de civilisation de cette région : les pays balte, dont la Lituanie qui fut véritablement le dernier pays païen d'Europe (adoption du christiannisme par l'élite nobiliaire seulement au XIVème siècle).

  Au niveau des sources en français, c'est vache maigre. Les contes lituaniens prospérent en adaptation jeunesse mais n'intéressent personne en terme de recueils de sources. Ce qui n'empêche pas d'avoir de belles adaptations littéraires. Enfin, au moins une.

http://ecx.images-amazon.com/images/I/41qu4vK5npL._SL500_SY445_.jpgLà, c'est l'edit du 17 mars qui parle. J'ai en effet feuilleté il y a une petite heure un recueil que j'ai du racheter, moins de huit mois après avoir commis la bêtise incompréhensible de m'en débarasser. En réalité les Contes lithuaniens de Jean Mauclère sont ravissants, adaptant les principaux contes populaires (j'ai eu un petit vertige en voyant quelle interprétation un mythologue pouvait tirer de certains, j'y reviens dans l'instant), dans un style romantique et féérique qui est peut être une belle infidèle  comme on dit dans le métier de la traduction, mais ne dénature rien des intrigues, et une plaisante manière d'insérer dans le conte des informations sur la culture lithuanienne.

  Ca, c'est le livre trouvable uniquement d'occasion et en cherchant bien, comme les Fernand Nathan qui sont du même niveau. En neuf, au moins pour le premier, il y a Contes et fabliaux de Vieille Lithuanie et Contes lithuaniens de ma Mère l'Oye d'O.L.V. de Milosz. Et c'est une autre paire de manche. Désolé si je prend à rebrousse-poil des lecteurs qui auraient connus la première version du billet et se serait vu conseiller le livre à titre de curiosité, mais après avoir à nouveau essayé de lire le premier recueil en entier, je suis de plus en plus mitigé (c'est d'ailleurs ce qui a motivé le rachat de Mauclère).  

 Milosz est un auteur que Wikipédouille vous présentera comme européen, en raison de l'éclatement géographique de son oeuvre. Lituanien d'origine (parlant français, allemand et russe...mais pas lituanien), ces contes font partie de son importante oeuvre française. C'est une adaptation certes intriguante : fantasque et au style précieux, sans cesser d'être humoristique. Seulement, ce style est amusant à certaines occasions, agaçant à d'autres, et surtout  diluent insupportablement les contes (à se demander si Eric Chevillard n'a pas parodié Milosz dans son tirage à la ligne ironique et assez drôle du Vaillant petit tailleur de Grimm) et ceux-ci perdent l'essentiel de leur ancrage dans la culture lituanienne...bon d'accord, l'européanisme enthousiaste de Milosz est séduisant par ailleurs par son côté visionnaire, mais pourquoi parler de la Lituanie ?

  Je compte pourtant perséverer, car certains contes m'ont plu, et sont parfois les seules versions françaises de mythes capitaux (tel Eglé, la reine de serpents, absent du Mauclère et  assez important pour avoir fait l'objet d'un essai entier d'Ada Martinkus-Zemp, que je désespére hélas de trouver).

 

  Pour les fanatiques des sources mythiques brutes (ce que je ne suis pas totalement, précisé-je, d'où mon mea culpa et ma reconciliation avec Mauclère) la chose existe, en dehors de la Lituanie  : les Chansons mythologiques lettones, parues en 1928  en édition bilingue, par la coopération d'éditeurs lettons et français, sous la direction de Michel Jonval. Malheureusement, ce titre est devenu introuvable, même d'occasion (pour ma part, je m'en suis fait passer le scan en PdF par un doctorant en mythologie comparé de ma connaissance). Histoire d'en consoler certains, les amateurs de grands cycle épiques pleins de bruit et de fureur n'y trouveront pas leurs comptes, pas plus que pour l'univers lituanien: ces chansons font quelques vers, et si certaines s'apparentent à de petits contes, la plupart ressemblent davantage à des prières et des invocations aux dieux. Ce qui n'empêche ces courtes chansons de déborder d'imaginaire poétique, à la limite du surréalisme, portant haut les couleurs de l'imaginaire est-européen (et me rassurant au passages sur la probable authenticité des plus belles images de Jean Mauclère, tel le palais de la déesse des mers). 

 

  Pour les essais, et concernant la Lituanie, de façon plus trouvable pour le moment, il existe un essai d'Algirdas Julien Greimas, des Dieux et des hommes, études de mythologie lituanienne. Paru dans la collection de PUF Forme sémiotique, car Greimas est sémitocien.

  Là, tous les lecteurs de ce blog viennent de partir en courant. Et il faut avouer que la lecture de l'essai est assez aride, et si vous cherchez du rêve fantasyste, c'est mal barré (ceci dit, je pars du principe que se pencher sur les sources mythiques est déjà mal barré pour la pure rêverie fantasyste). Mais tout aride qu'il fut, cet essai est passionnant pour ceux qui s'intéressent à la mythologie comparée (ce que cet essai de sémiotique reste au fond) : Greimas ne se contente pas de livrer un produit fini comme le tout-venant des essais mythologique, mais nous fait suivre pas à pas son enquête à travers des sources aussi diverses que les chroniques historiques, les contes populaires, proverbes, devinettes, cérémonies rituelles, et même la linguistique. Et au fil de cette enquête, se révéle toute la philosphie archaïque lituanienne et son univers mythique qui reste malgré tout fabuleux.

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Published by Kalev - dans Mythes
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commentaires

Fab 21/02/2011 19:50


Très intéressent, merci pour ce "billet". J'ai lu le Kalevala avant de me rendre en Finlande, et je dois dire qu'il m'a assez impressionné. Je compte me rendre dans les pays Baltes en Mai-Juin et
je me demandais sur quelle sorte de mythologies ces pays s'étaient fondé. La Lettonie & la Lituanie étant totalement différente de l'Estonie.
Merci pour cette introduction, je vais approfondir tout ça.

Riga & Tallinn m'apparaissent beaucoup plus riches que la mystérieuse (pour ne pas dire 'obscure' Vilnius.


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