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23 novembre 2010 2 23 /11 /novembre /2010 20:22

(chronique éditée le 24/11) 

 

  Voilà, j'ouvre enfin cette série de billets dont l'idée me trotte dans la tête depuis un certain temps. Dans cette série, il sera  essentiellement question de textes anciens, car il ya déjà quelques années que j'aime me frotter aux sources même des mythes (au pire : à un essai solide) que j'avais découvert comme tout un chacun par des adaptations jeunesse.

  Cependant, pour le premier article, je ferais exception en débordant sur la littérature actuelle.

 

http://ecx.images-amazon.com/images/I/417W8R9D9WL._SL500_AA300_.jpg

Gilgamesh, certains le connaissent sans doute par les innombrables adaptations jeunesse de la plus ancienne épopée de l'humanité. Roi de la cité summérienne d'Uruk, il accomplit ses deux premier grands exploits, contre le géant Humbaba et le taureau d'Ishtar en compagnie de son compagnon Enkidu, puis, bouleversé par la mort de celui-ci, méne une vaine quête jusqu'au bout du monde, au pays ou vit encore le dernier survivant du Déluge : la quête de l'immortalité.

  Ce qui frappe a posteriori (entendre, par forcément dans son plus jeune âge) c'est que dans la plus ancienne épopée du monde l'héroïsme est trés relatif. Les exploits passés semblent dérisoires face à la mort de l'être aimé, surtout si celui-ci est puni pour l'offense d'un roi intouchable. Et les exploits à venir consistent en une quête vaine. Il peut être intéressant de noter que les prouesses purement guerrières du Roi, si elles nous sont connues par  La Liste summérienne des rois, sont purement et simplement  écartés de l'épopée, montrant un souverain plutôt peu reluisant avant qu'Enkidu ne lui soit envoyé par les Dieux pour le dompter.

  C'est qu'à défaut d'une épopée un peu parodique, celle de Gilgamesh est avant tout introspective, bien avant que l'idée même d'individu ne perce en occident. La quête est, dans un esprit typiquement oreintal, celle de la sagesse. A cet égard, le destin de Gilgamesh est trés différent de la paranoïa que la mythologie grecque déballe dés qu'il est question de démesure du héros.

  Aussi étonnant que cela puisse paraître, l'humain suinte de tout ce texte  archaïque, le rendant plus moderne que, j'exagére à peine, bien des enflures fantasy modernes. Et les images sont belles, que ce soit dans l'imagination ou dans la poésie dont les figures sont toujours délicieusement décalée à nous yeux.

 

C'est là qu'un probléme se pose qui occasionne la deuxième partie, la partie chiante, de cette chronique : quelle version choisir ? Le probléme devient trés épineux, concernant rien de moins que la place de ce texte dans le monde intellectuel français.   

 Dans mon cas, je me suis frotté immédiatement  au plus pointu : l'édition de Jean Bottéro (la personne qu'on invoque le plus facilement quand il est question de Mésopotamie, comme Régis Boyer pour les Vikings) dans l'excellente collection  A l'Aube des peuples chez Gallimard.

  Pour du brut, c'est du brut. Le texte intégral y est : la version ninivite en douze tabellte qui est un peu la vulgate de l'épopée, et les fragments d'autres version, antérieures et postérieures, étalées sur deux mille ans et plusieurs civilisations du Proche-Orient (l'une de ces variantes est indispensable si l'on veut avoir un moment clé de l'épopée, la mélancolie d'Enkidu et la proposition de Gilgamesh de partir en expédition dans la Forêt des Cèdres gardée par Humbaba). Pour l'ensemble, l'aspect fragmentaire du texte ne nous est pas épargné : il manque des mots, des vers, et des passages entiers sur le contenu desquels on n'a pas faire que des suppositions (et dont certains constitueraient des noeuds perdus de l'épopée).

 

http://ecx.images-amazon.com/images/I/61wCgjLmtRL._SL500_AA300_.jpg 

Alors, bien sûr, il y a toujours moins hardcore que cette édition. Il ya des adaptations trés fidèles, que si je voulais être méchant j'appellerai des pseudo-traduction  (elle sont souvent prétendue être des traduction, hélas). Ainsi celle du poète syrien Abed Azrié, qui a mis le texte en musique et l'a interprété. Le texte est celui de l'épopée, mais débarassé de ses scories et plus fluide. Le même travail a été établi par Léo Scheer  dans sa propre maison d'édition, avant une fort économique réédition en Librio ; je ne ferai pas de jugement sur un travail que je n'ai pas lu, même si je reste sceptique devant la présentation sur le site de l'éditeur (et auteur, donc) qui avoue sciemment avoir expurgé le texte. Pour ce que j'en ai feuilleté cette adaptation est cependant préférable à celle d'Azrié, et pas seulement (peut-être aussi quand même) pour le prix du Librio.  

  Qu'a-t-elle donc de spéciale, la "traduction" d'Azrié ? Je pourrais trouver plusieurs vagues prétextes : que l'adaptation est presque parfaite, trop proche d'un texte originel auquel il ne coûterait plus grand-chose de se frotter ; mon aversion pour la simplification des textes mythiques, entreprise qui selon moi flatte plus la paresse intellectuelle qu'autre chose face à un texte vouée de toute façon à être rugueux  pour un lecteur d'aujourd'hui.

  En fait, le véritable probléme, c'est qu'Azrié fait le même choix discutable que quasiment tous les adaptateurs français de l'épopée, mais qui devient incompréhensible dans une pseudo-traduction  : écarter la douzième et dernière tablette,  celle qui raconte une version alternative et métaphorique de la mort d'Enkidu, suivie d'une disuccsion à travers le "soupirail des Enfers".

  Ce texte qui n'a rien d'apocryphe (dernière tablette de la vulgate ninivite) est inexplicablement boudé par le monde littéraire français : est-il bêtement considéré comme une incohérence ? Ou bien, piste sur laquelle m'a lancé une passionante conversation avec mon libraire, y a-t-il un réel probléme de l'école française d'adaptateurs avec le personnage sulfureux  d'Enkidu ? Toujours est-il que ce texte se trouve mutilé de façon importante : les adaptations jeunesse, à travers les rêves prémonitoires d'Enkidu, donnent de l'au-delà mésopotamien une image particuliérement noire, plus proche d'un fantasme d'ado gothique que d'une représentation juste de l'univers mental archaïque, alors que la dernière tablette viens rectifier cette vision en montrant l'Au-delà régi par une justice assez étrange à nos yeux (le statut des morts étant dicté par leur nombre d'enfant), mais pas par une cruauté divine digne d'un mauvais scénario de jeu vidéo.

  Bref, juste pour cette raison, l'adpatation de Scheer me semble préférable, mais je recommande quand même fortement recommander d'essayer l'expérience Bottéro.

  (Ah, et puis je signale quand même une autre adapation fidéle qui prend en compte le fameux épilogue : il s'agit de...la BD de Frantz Duchateau et Gwen de Bonneval parue chez Poisson Pilote).

 

http://ecx.images-amazon.com/images/I/61XSA6KG91L._SL500_AA300_.jpg 

Maintenant, pour conclure l'histoire de Gilgmamesh et ses différentes versions, je vais parler d'une version tout ce qu'il ya de plus modernes, puisqu'il s'agit d'un roman, Gilgamesh, Roi d'Ourouk de ce pilier de la science-fiction qu'est Robert Silverberg.

  Il s'agit ici d'une rationalisation du mythe, entreprise qui ne m'attire pas du tout en temps normal (à plus forte raison quand il s'agit d'un pitch ciné comme Troy de Petersen, où l'idée de s'approcher de la vérité historique de l'Iliade en se contentant d'ôter les dieux et tout simplement ridicule -fin de la parenthèse).

  Mais chez Silverberg, c'est différent, car tout en réussissant l'exploit de faire coincider chaque élément merveilleux du texte original  à un élement rationnel, l'auteur garde le mystére et la magie du mythe, flirtant constamment avec les frontières du fantastique. Il maitrise parfaitement le mythe (pas seulment l'épopée, égalment la Liste summérienne des rois) au point de faire une synthése des deux versions de la mort d'Enkidu. Et en faisant parler le héros à la première personne, en le transformant en véritable personnage, en ôtant les Dieux pour ne laisser que le grand point d'interogation que nous connaissons nous aussi, Silverberg parvient à rajouter de la chair au squelette du mythe. 

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Published by Kalev - dans Mythes
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