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8 octobre 2013 2 08 /10 /octobre /2013 17:32

  EDIT : j'avais bêtement oublié mon projet de citer des extraits du livre ! Rendez-vous en bas de page pour ceux qui ont déjà lu la chro.   

 

 http://www.les-lectures-de-cachou.com/wp-content/uploads/2013/07/Les-villes-invisibles-dItalo-Calvino.jpgPeu d'auteurs peuvent se vanter de m'avoir autant marqué qu'Italo Calvino. Il faut dire que la découverte de cette auteur coïncide quasiment avec ma découverte de la littérature : lecture du Baron Perché et de Marvcovaldo ou les saisons en ville (le Calvino que j'ai le plus relu, celui-ci) à l'âge de 14 ans, quand je n'étais pas encore un gros lecteur, ce que ces deux livres ont contribué à me faire devenir. Paradoxalement, il m'a fallu attendre les années de fac pour explorer le reste de son oeuvre, avec des romans (ou cycle de nouvelles pour certains, on ne sait pas trop) aussi remarquables que Cosmicomics, Le Chevalier inexistant, Le Vicomte pourfendu ou plus récemment Si par une nuit d'hive un voyageur...

  Le fait que je n'ai jamais parlé de Calvino sur ce blog représente une lacune. Il y a un an, je renonçai devant la difficulté de chroniquer Si par une nuit d'hiver un voyageur..., me disant que de toute façon beaucoup d'encre a coulé sur ce livre, parmi lesquels je me permettrai de faire de la vile pub gratuite pour la chronique de Nebal qui me l'a fait découvrir.

  Et donc, paradoxalement, je décide de me jeter à l'eau pour un roman plus difficile à chroniquer encore (il faut dire que le fait qu'il soit l'un des plus difficiles d'accés que j'ai lu de cet auteur a sans doute joué dans mon envie d'en parler. Cherchez pas).

 

  Les Villes invisibles, donc, est un peu comme Cosmicomics un roman à sketches, ou un cycle de nouvelles, comme il vous plaira, quoique dans ce cas précis on songe plutôt à des poèmes en prose qu'à des nouvelles. Dans ce "roman", Marco Polo en personne parle à l'Empereur Kublaï Khan des villes qu'il a traversé...enfin, ça, rien n'est moins sûr, car il est fortement suggéré que Marco Polo est quand même un gros mytho...mais même cela n'est pas sûr, ou en tout cas très ambigü, car le fantasme et la réalité se confondent souvent, par exemple quand Kublaï Khan et Marco Polo imagine la même chose, ce jeu de miroir donnant des scènes très étranges que je renonçe à décrire, comme ça ça vous poussera à lire ce livre, non mais.

  Le fantastique, ou plutôt devrait-on dire le merveilleux, d'Italo Calvino a très bien été décrit par une chronique de Cosmicomics que vous trouverez ici : "poésie plus métaphysique que pataphysique (malgré les apparences)". Et ce mariage (plutôt qu'une opposition) d'un enrobage pataphysique/burlesque/surréaliste/tout ce que vous voudrez et d'un fond métaphysique n'a jamais été poussé aussi loin, à ma petite connaissance de l'oeuvre de Calvino, que dans ces Villes invisibles. Les villes décrites par le Marco Polo du roman ne ressemblent que peu à des villes orientales, non seulement elles rappellent fortement l'occident (avec en outre des noms qui sonnent très "lettres classiques")  mais elles sont largement anachroniques et paraissent venir tout droit du XXème siècle (il n'y a d'ailleurs pas que les descriptions de villes proprement dites qui sont anachroniques dans les échanges entre le marchand vénitien et l'Empereur mongol) bien qu'il serait plus exactes de dire qu'elles mélangent les continents et les époques. Elles exhibent tout un catalogue d'étrangetés  volontiers très visuelles mais parfois plus abstraites, rappellant Borges. Bien sûr, on ne peut vraiment séparer les deux aspects, toutes les descriptions de villes ont leur part d'abstraction métaphysiques qui sous-tend le livre, et toutes arrivent à suggérer des images fortes, notamment grâce au style d'écriture très visuel, à la fois luxuriant et très suggestif au niveau des détails.

  L'impression générale est celle d'un roman à énigme. Je me demande encore, et vais sans doute me le demander longtemps, où l'auteur voulait en venir précisément, si un sens global se dégage de ce roman, auquel cas je n'ai un peu rien panné, ou si les questions sans réponses en sont la finalité. Peut-être encore un exemple du "livre ouvert" dont parle ci-dessus Nébal à propos de Si par une nuit d'hiver un voyageur...

 

  Pas forçément le premier livre que je conseillerais à un novice voulant s'initier à l'oeuvre de l'auteur italien, mais assurément un très grand livre, d'un imaginaire très peu commun dans toute la littérature mondiale, et je pèse mes mots. D'ailleurs, après six livres marquants, l'auteur est arrivé à me surprendre plus que jamais.

 

  Et donc, comme je l'avais malencontreusement oublié en redigeant ce billet il ya trois heures, je ne résiste pas à l'envie (comment ça ça se voit pas ?) de vous citer des extrait, deux descripitons complétes de ville, dans des registres différents permettant d'avoir un aperçu de la variété du roman, mais un aperçu faible quand même tant il regorge de surprises.  

 

 

  Les Villes et le désir 3.

 

On atteint Despina de deux manière : par bateau ou à dos de chameau. La ville se présente différemment selon qu'on y vient par terre ou par mer.

  Le chamelier qui voit pointetr à l'horizon du plateau les clochetons des gratte-ciel, les antennes radar, battre les manches à air blanches et rouges, fumer les cheminées, pense à un  navire, il sait que c'est une ville mais il y pense comme à un bâtiment qui l'emporterait loin du désert, un voilier qui serait surt le point de lever l'ancre, avec le vent qui déjà gonfle les voiles pas encore larguées, ou un vapeur dont la chaudière vibre dans la carène de fer, il pense à tous les ports, aux marchandises d'outre-mer  que les grues déchargent sur les quais, aux auberges où les équipages de diverses nationalités se cassent des bouteilles sur la tête, aux fenêtre illuminées du rez-de-chaussée, avec à chacune une femme qui refait sa  coiffure.

  Dans la brume de la côte, le marin  distingue la forme d'une bosse de chameau, d'une selle brodée aux franges étincellantes entre deux bosses tachetées qui avancent en se balançant, il sait qu'il s'agit d'une ville mais il y pense comme à un chameau, au bât duquel pendent des outres et des besaces de fruits confits, du vin de datte, des feuilles de tabac, et déjà il se voit à la tête d'une longue caravane qui l'emporte loin du désert de la mer, vers des oasis d'eau douce à l'ombre dentelée des palmiers, vers des palais aux gros murs de chaux, aux cours sur le carreau desquelles dansent nu-pied les danseuses, remuant leurs bras un peu dans leurs voiles et un peu en dehors.

 Toute ville reçoit sa forme du désert auquel elle s'oppose ; et c'est ainsi que le chamelier et le marin voient Despina, la ville des confins entre deux déserts.

 

  Les Villes et les morts 4.

 

 Ce qui rend Argie différentes des autres villes, c'est qu'elle a de la terre à la place de l'air. Les rues sont complétements enterrées, les pièces des maisons sont pleines de fines argile jusqu'au plafond, sur les escaliers se pose -en négatif- un autre escalier, sur les toits pèsent des couches de terrain rocheux en guise de ciel avec ses nuages. Nous ne savons pas si les habitants parviennent à se déplacer dans la ville en élargissant les galeries creusées par les vers et les fissures où s'insinuent les racines : l'humidité défait les corps et ne laisse que peu de force ; ils doivent rester immobile et allongés, d'ailleurs il fait noir.

 D'Argie, du dessus où nous sommes, on ne voit rien ; il y en a qui disent : "c'est là-dessous", et il faut bien les croire ; les lieux sont déserts. La nuit, en collant l'oreille contre le sol, on entend quelquefois une porte qui bat.

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commentaires

Cachou 09/10/2013 09:33

Oh, tu peux le conseiller à un novice, ça a presque été mon premier Calvino (le réel premier ayant un recueil d'articles de l'auteur sur la littérature) et j'ai adoré ^_^.

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