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22 novembre 2012 4 22 /11 /novembre /2012 15:07

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Nouvelle étape du pépriple mythologique avec un livre qui sent bon le vent des steppes.

Plantons le décor : les Yakoute-Saxa, dit plus simplement Saxa ou Sakkha, sont un peuple turcophone ayant fuit l'Asie Centrale devant la poussée mongole pour s'installer sur les rives du fleuve Iena, en Sibérie orientale. Les Guerriers célestes du Pays Yakoute-Saxa, paru chez la fameuse collection A l'aube des peuples de Gallimard, est une anthologie, traduite de l'édition russe de Yankel Karro (puisqu'aucun universitaire français ne maîtrise la langue Yakoute, au moins l'édition est-elle plus sérieuse que celle espagnole du Pop Wuh) des trésors mythologiques de ce peuple.

 

  Les trois longs textes qui composent l'anthologie montrent la variété du folklore Yakoute, car ils ont tous trois très différents. Et leur richesse va bien au-delà de leur diversité, donnant une vision vertigineuse d'une mythologie à peu près inconnue, une grandeur que ne soupçonnerai jamais le lecteur occidental lambda.

 

  Le premier texte, Elleï, ses origines sa descendance, raconte l'histoire du premier unificateur des clans Saxa et fondateur de la cérémonie de l'Ysyah (fête du solstice), et comme indiqué dans le titre, l'histoire de ses descendants, dont le grand chef Tylgyn, et dont l'histoire prendra plus de place que celle d'Elleï. Il s'agit de contes (récoltés par une même personne, G.V.Ksenofontov, au début du XXème siècle), au style simple, parfois un peu rêche, ce qui n'exclut pas des perles de poésie sublimes, dont je choisirais une pour ce qui sera le premier extrait du périple mythologique, en fin de billet.

 

  Le ton change radicalement avec l'épopée Niourgoun le Yakoute, guerrier céleste, fleuron de l'olonxo, l'épopée yakoute, dans une version récoltée en 1947. Niourgoun, dit Bôtour (épithéte accolé au noms des héros, équivalents, y compris dans l'étymologie, des bogatyrs russes) est un héros surhumain qu'en temps de crise cosmique les Ajy, les Dieux du monde d'en Haut, envoient avec sa jeune soeur Atjaly Kuo sur le monde du Milieu, la Terre, pour combattre les Abasy, les démons du Monde Inférieur.

  L'épopée de Niourgoun est bien moins aisé à lire que les contes sur la lignée d'Elleï. Tout est démesure dans cette épopée, à commencer par le héros dont toute psychologie est bannie, qui n'est qu'un guerrier surhumain soumis à son destin. Mais surtout, dans ses figures stylistiques parfois très obscures, dans ses images stupéfiantes (les visions du monde inférieur !) cette épopée représente l'exotisme total, dans le bon sens du terme entendu par Gauguin et Segalen, la vision d'une littérature autre, dont tout les canons différent de ce à quoi nous ont habitué les classiques occidentaux. 

 

  Avec la deuxième véritable épopée du recueuil, Grand Koudansa, le présomptueux, le ton change encore, mais d'une façon plus subtile, assez paradoxalement. C'est qu'il s'agit de l'oeuvre de P. Oiounski, fondateur de le littérature contemporaine Yakoute-Saxa, personnage qui, nous dit M.Karro, "fait partie de ces hommes fusionnels qui sont aussi bien russe que Yakoute", qui a réécris des épopée dont celle de NIourgoun dans un style plus litéraire où transparait, parait-il, son propre destin politique (il mourra dans les prisons staliniennes).

  Est-ce à dire que l'olonxo serait ici édulcorée et dénaturée par un style précieux si caractéristique des adaptations de mythes par la pensée moderne ? Non, et c'est là que l'oeuvre d'Oiounski est d'une insolente modernité, très éloigné de ce que le lettrés du XIXème siècle et début XXème siècle ont pu faire des mythes : Grand Koudansa, le présomptueux, réalise la fusion parfaite entre le style moderne et le style archaïque de l'olonxo, au point qu'il est impossible de les dissocier l'un de l'autre. Sur le fond, l'auteur montre qu'il maîtrise parfaitement la cosmogonie Yakoute, et nous sert encore les images supéfiantes des  mondes  Abasy. Par rapport à l'épopée de Niourgoun, le ton change cependant et devient plus profond, s'approchant de la tragédie shakespearienne (M.Karro compare l'oeuvre au Roi Lear). Koudansa, chef à la puissance inégalée, refuse dans son orgueil de plier devant la fatalité lorsque les grands froids, puis la maladie déciment son peuple, et contraint le chamane Tchatchiggir Tâs à l'assister dans sa lutte contre les astres eux-même et son alliance contre-nature avec les Abasy.

  Nous ne sommes plus dans la manichéisme de Niourgoun le Yakoute, guerrier céleste. Le ton est amer, la demesure de l'Homme qui prétend braver destin est toujours punie cruellement, et pourtant, comme il le dit lui-même, Koudansa n'a-t-il pas agi pour le bien de son peuple ?

  Toute la force de cette oeuvre, et toute sa modernité, réside dans l'équilibre entre un style traditionnel que l'adaptation n'a pas édulcoré, et une grande modernité dans le propos.

 

  Maintenant, place à l'extrait promis (je ne crois pas enfreindre la loi des 10% dans un cadre critique) :

 

  Une fois, Er Sogotox Elleï alla chez le tsar. Celui-ci lui dit :

"Dans le Monde du Milieu, je cherche et je cherche une femme merveilleuse....Mais la plus belle des femmes, d'après ce que je sais vit au fond de la mer. C'est la fille du tsar de la Mer. Si on la regarde de face, elle resplendit, trois soleils semblent lui donner son éclat. De dos, ce sont huit lunes. Tous les trois jours, quand se lève le soleil, elle a coutume de sortir et de se poser  au fond de la mer sous des rochers abrupts et de glisser un peigne d'or dans ses cheveux. J'ai déjà envoyé huit hommes  pour qu'ils l'amènent à moi, mais aucun n'est revenu. Voici donc ce que je te demande : si dans sept jours cette femme  n'est pas ici, alors nous fendrons un bouleau en deux et nous serons en discorde à jamais."

  Elleï ne répondit rien et parla à son père de l'ordre qu'il avait reçu. Le père, à ce récit, dit :

"Ton tsar, c'est certain, est devenu fou. Quelle femme peut vivre sous l'eau ? Dans les montagnes, il existe un certain animal qui répond à chaque parole de l'homme et qui la répète. Il est tout couvert de poil et à l'habitude, tous les trois jours, assis au sommet d'un rocher, de les lustrer. En ce moment, son reflet est visible dans l'eau. Voici que ton imbécile de tsar l'a pris pour une femme de la mer. Si, par ruse, tu pouvais attraper cette bête, alors le tsar se mettrait dans la plus noire des fureurs, disant que ce n'est pas une femme, et ordonnerait de te tuer. Il nous faut partir, et vite."

 

Ainsi commence l'exil d'Elleï vers l'Ouest, vers sa terre d'accueil.

 

  C'est sur cet instant poétique que je vous laisse.

 

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Published by Kalev - dans Mythes
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