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28 avril 2013 7 28 /04 /avril /2013 13:03

  http://idata.over-blog.com/1/35/13/57/decembre-09/Fatou-Diome--Le-Ventre-de-l-Atlantique.jpeg.jpgJ'avais prétendu dans une chronique précédente, au risque de choquer et d'ailleurs en termes plus directs, que le thème de l'immigration en lui-même n'avait jamais suffi à me faire lire quoi que ce soit. En vérité, cela pouvait s'appliquer à toute thématique politique, qui ne m'intéressait que de façon secondaire dans un roman ou toute autre oeuvre de l'esprit. Mais cela commence à bouger sous ma caboche, et la bouquinerie anarcho-libertaire dont je parlais à propos du roman Les Amants de l'esclaverie d'Ismaïla Samba Traoré est devenu un lieu-clé de ce changement.

  J'ai bien emprunté, au même endroit, Le Ventre de l'Atlantique de Fatou Diome (éditions Anne Carrière, 2003)par intérêt pour le thème de l'immigration tel qu'il était dépeint sur la 4ème de couverture, soit vu sous un angle très original sur lequel je vais bien sûr revenir. Cependant, mes vieilles craintes de lettreux de bases restaient, notamment la perspective, envisageable chez un auteur qui m'était parfaitement inconnu, d'une écriture pauvre et plate qui me fasse décrocher...et bien ce fut tout le contraire et une fabuleuse surprise !

 

  Le Ventre de l'Atlantique est narrée par Salie, étudiante d'origine sénégalaise étudiant en France (un double de l'auteur ?) mais par un étrange flottement de point de vue se faisant parfois omniscient, la plus grande partie de l'intrigue se passe au Sénégal, et surtout sur la minuscule île de Niodor ou est né Salie et où réside encore son frère Madické, admirateur fanatique du footballeur italien Maldini. 

  L'originalité dans le traitement de l'immigration tiens en ceci : il ne s'agit plus seulement  de montrer l'immigré en bute à sa société d'accueil, mais aussi face à sa société d'origine, qui ne le comprend plus et nourrti des attentes exagérées à son égard ; Salie, comme elle l'exprime de très belle façon dans le roman, est l'Autre partout.

  A Niodor et aux régions voisines du Sénégal, les jeunes gens ne rêve que de football et de réussite dans l'équipe de France, malgré les avertissement de l'instituteur Ndétare sur les dangers qui attendent l'émigré ; un certain "homme de Barbès" entretient leurs illusions avec sa richesse fabuleuse venue de France, qui lui a coûté bien plus qu'il n'en dit et cache ses aspects toc, et surtout avec ses récits fantasmatiques et grotesquement laudatifs du prétendu pays des Droits de l'Homme.

  Le roman ramène tout le monde dods à dos, l'Europe et l'Afrique, les plaies de cette dernière étant plus détaillée du fait du point de vue adopté par le roman et centré sur l'Afrique : le poids de la tradition, des superstitions exploitées crapuleusement par les Marabouts. Et les divers avatars de la barbarie peuvent bien sûr se rejoindre par-dessus la Méditerranée pour se fondre en ce que nous appelerions Françafrique, nouvel avatar du colonialisme. Cette critique dénote quelques influences marxistes symbolisées par l'instituteur Ndétare, seule voie de la raison, avec Salie, pour ce petit bout d'Afrique qui suit la dérive mondiale. Enfin, ce n'est pas vraiment qu'ils sont les seuls, mais tous les personnages principaux sont des outsiders, des errants qui ont juste un peu mieux réussi que les "losers" que la société locale préfére oublier et qui ont parfois eu un destin tragique. Salie est une enfant illégitime heureusement protégée par sa grand-mère, Ndétare est et sera toujours l'étranger au village, Madické est toujours un peu décalé à ne rêver que de football italien quand tout le monde n'a que la Sénéfrance à la bouche.  

 

  La thématique est on le voit extrâmement riche. Elle l'est encore plus par le ton du récit et par le style employé. C'est que Fatou Diome a un extraordinaire sens de la formule. Si celui-ci améne bien sur la longueur (moins de 300 pages, c'est quand même long pour une écriture en roue libre) quelques phrases qui tombent à plat, le plus souvent il fait mouche, les formules se révélant volontiers drôles (même si l'humour est parfois un peu jaune voir noir), souvent également poétique (la métaphore filée du "Ventre de l'Atlantique" du titre en est un bon exemple, et offre une fin digne de marquer les esprit), également percutante, évidemment, quand il s'agit de décrire les dessous du mirage français, ou pour une autre raison, celle de l'exploration de l'âme humaine, qui n'en rend que plus attachants les personnages, qu'ils soient parmi les principaux ou ceux évoquées au détour d'une parenthèse le plus souvent tragique. Un thème  important se dessine à travers ses personnages, un thème universel qui transcende celui du mirage françafricain qui lui est directement lié : le thème des rêves brisés et de ceux qui sont amené tôt ou tard à être brisés.

 

  Un roman qui entraine son lecteur dans un tourbillon de réflexion et d'émotion, touchant aux profondeurs de l'âme sans endormir celle-ci.      

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Published by Kalev - dans Autres livres
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