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1 octobre 2013 2 01 /10 /octobre /2013 04:15

http://ecx.images-amazon.com/images/I/51B369XDY7L._BO2,204,203,200_PIsitb-sticker-arrow-click,TopRight,35,-76_SX385_SY500_CR,0,0,385,500_SH20_OU08_.jpgBon, je vais pas vous refaire le coup à chaque fois du "il était temps que je remette à jour/fasse de la nécromancie avec ce blog", n'empêche que la résurrection d'aujourd'hui recèle un certain paradoxe en ce que c'est une lecture mythologique qui me donne envie de reprendre, alors que mon silence prolongé était justement du à une longue période de boulimie de ce genre de lectures qui sont en général très difficiles à chroniquer.

 

  Mais bref, petit compte-rendu d'un passionnant essai de l'historien hollandais Istvan Bejczy (à vos souhaits)(oui, je sais...) La Lettre du Prêtre Jean, une utopie médievale

  Du Prêtre Jean, mythe phare du Moyen-Âge, je ne savais jusque là pas grand-chose. Quelques informations succinctes par-ci par-là, et je crois bien que l'essentiel de mes connaissances sur le sujet étaient littéraires et artistiques à travers l'excellente BD Messire Guillaume de Gwenn de Bonneval et Mathieu Bonhomme. La lecture de l'essai de Bejczy, avec en avant-goût quelque jours auparavant un vieux "Mythes et légendes" de chez Hachette sur l'Orient, que je rêvais de lire depuis l'adolescence et m'a poussé à acheter l'essai, m'ont d'ailleurs permis de me rendre compte que cette bande dessinée était plus fidèle au mythe de Prêtre Jean que je ne le pensais.

 

  Donc, le Prêtre Jean, pour ceux qui en auraient des connaissances autant ou plus sommaires que les miennes, c'est un légendaire souverain chrétien d'Extrême-Orient, qui, un peu comme Arthur finalement, a commencé par de frustres références dans des chroniques pour donner ensuite un mythe désmesuré  affranchi de toute réalité historique, même pseudo-historique. Cette légende s'est développée autour d'un document appellé "la Lettre du Prêtre Jean", prétendument adressé par cet immense monarque des Indes à l'Empereur  byzantin Manuel Commène et à d'autres souverains, dont Frédéric Barberousse et plusieurs Papes. Du XIIème au XVème siècle, il a circulé une centaines de versions de cette lettre dans quinze langues différentes (jusqu'en Hébreu) même si la tradition originale latine et la tradition française dominent.

  L'essai, à la fin duquel est reproduite la plus ancienne (du moins je suppose) version latine, et qui lui confronte bien d'autres versions en un panorama qu'on devine bien entendu non exhaustif, m'a fait réaliser pour la première fois l'aspect démesuré de la légende du Prêtre Jean. Le souverain, le plus puissant de la terre, règne non seulement sur un royaume de chrétien les plus parfaits qui soient, mais sur des dizaines de peuples dont le chiffre symbolise l'humanité entière (la lettre latine avance 72 peuples, soit le nombre apparu après la Tour de Babel dans la tradition médievale), sur un territoire qui lui-même symbolise tout l'Orient (il s'étend jusqu'à Babylone, soit très près de la Terre Sainte). Son Empire ne compte pas que des chrétiens, mais aussi des païens, les fameuses dix tribus perdues d'Israël, et énormément de monstres, représentant tout l'éventail de la tératologie médievale ; il compte aussi bien des éléments fabuleux, aux miracles de son royaume central béni répondent les merveilles des provinces plus sauvages : fontaine de jouvence, mer de sable agitée de vraies vagues et où se jettent un fleuve de pierre précieuse. L'un des signe les plus remarquable de la puissance du Prêtre Jean concerne la référence à l'exploit attribué par la légende médievale à Alexandre le Grand, à savoir l'enfermement derrière les montagnes du Septentrion des nations immondes, Gog et Magog : tandis que le roi macédonien enferme ces peuples jusqu'à la fin des temps où elles doivent se libérer et dévaster la terre selon l'Apocalypse, le Prêtre Jean les fait sortir et les utilisent à sa guise contre ses ennemis.

 

  Mais assez parlé du mythe, qui prit seul rendrait ce livre interchangeable avec n'importe quelle adaptation littéraire bien documentée, passons à l'essai. Dans cette analyse relativement courte mais rigoureuse au point de consacrer un chapitre entier aux fausses pistes qui s'avèrent très utiles, Istvan Bejczy entend prouver que "la" Lettre du Prêtre Jean  constitue une "utopie médievale". Les deux termes de l'expression sont importants, car l'utopie en question ne ressemble en rien à celles qui se sont développé à la Renaissance à partir de Thomas More mais s'inscrit tout à fait dans une pensée propre au Moyen-Âge, héritée de Saint-Augustin. Tandis que les utopies de la Renaissance et d'après présentent un monde aseptisé ou le mal n'a pas sa place, celle de la Lettre prône l'idée que le mal et le laid sont nécessaires dans la cité de Dieu, tout en devant être jugulés et canalisés au service du bien et du beau (nous ne sommes pas non plus dans un relativisme culturel moderne, loin de là).

  Un autre point intéressant de cette utopie avant la lettre (sans mauvais jeu de mot) est que son aspect utopique réside moins dans son aspect moral, social ou politique, très affadi (l'essentiel des fausses pistes évoquées plus haut) mais dans l'équilibre de cet aspect avec celui qui semble à première vue le plus sensationnaliste de la Lettre, la description des merveilles de l'Empire. De quoi ouvrir de grandes perspectives sur la vision que nous avons des mythes, peut-être pas seulement médievaux.                

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Published by Kalev - dans Mythes
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