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23 juin 2013 7 23 /06 /juin /2013 21:41

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La lecture d'En attendant les Barbares de l'écrivain sud-africain Coetzee suit logiquement celle du  Désert des Tartares et boucle la boucle d'un cycle de lecture entamé il y a près de quatre ans, en tant que chaînon manquant entre des oeuvres antérieures qui l'ont inspiré (Le Désert des Tartares, donc, mais aussi  Sur les falaises de marbre d'Ernst Jünger et Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq) et cette immense oeuvre postérieure qu'est  Le Cycle des contrées de Jacques Abeille.

 

  Les trois grands points commun entre les quatre premiers romans parus entre 1939 et 1981ainsi qu'une partie du cycle d'Abeille, sont d'explorer des contrées imaginaires, insituables dans le temps et l'espace -même si seuls les trois premiers romans y mêlent de déroutantes références à notre monde- de mettre en scène l'attente d'une menace "barbare" sur une civilisation finissante, et de cultiver un fort goût de la contemplation.

  En attendant les Barbares de Coetzee se démarque cependant  de façon subtile de ses prédécesseurs, comme ceux-ci se démarquait entre eux, en ce que la portée allégorique de l'univers imaginaire change : cet Empire qui empiète sur le désert des nomades barbares du titre mêle plus intimement les continents et a un furieux air d'Empire colonial, renvoyant évidemment à l'Afrique du Sud de l'Apartheid qui a, on ne s'en étonnera pas, fortement marqué l'oeuvre de Coetzee ; mais il renvoie aussi à tous les régimes totalitaires du XXème siècle, et à leur bellicisme construit sur la peur. En cela, le roman dont il est le plus proche parmi ses inspirateurs est peut-être Sur les falaises de marbre, si ce n'est que Coetzee n'a pas la philosophie très conservatrice du nationaliste, bien qu'antinazi, Ernst Jünger, et que même si les barbares ne sont pas présenté sous un jour angélique -il faut dire que l'auteur Sud-africain n'échappe pas à une pointe d'ethnocentrisme occidental- l'opposition entre eux et la "civilisation" voit sa perspective renversée en leur faveur.

  Ce roman est tout entier porté par la voix de son narrateur, magistrat régissant une province frontalière de l'Empire, et personnage très paradoxal : s'il est la voix de la justice face à la dictature montante, il n'a rien d'un héros et est plutôt même un antihéros. Perpétuellement en proie aux hésitations et au doute, oscillant entre lâcheté ordinaire et au contraire témérité, dépressif cultivé rêvant sur des vestiges archéologiques qui n'intéresse que lui mais qu'il n'est pas en mesure de déchiffrer -motif capital du roman que lequel il me faudra revenir- mais aussi vieillard libidineux très ambigus et de mauvaise foi dans sa relation avec les -jeunes- femmes, il éveille chez le lecteur une tendresse paradoxale mêlée de répulsion. Après un passages de quelques dizaines de pages ou on commence à trouver le personnage agaçant et son introspection un brin envahissante, perdant par moment la fable politique de vue, il devient, aux alentours de la page 100, plus intéressant : c'est l'une de ses amours ridicules de vieillards avec une prisonnière barbare qui, de façon très paradoxale, car elle reste une amour  ridicule de veilliard et pas vraiment partagée, jouera le rôle d'une histoire d'amour subversive façon 1984 ou Brazil, et en le poussant à une expédition folle, l'entrainera définitivement sur le voie de la dissidence, des châtiment et de la déchéances sociale qui l'accompagnent, occasion de montrer sa fermeté et son intelligence...avec d'autant plus de panache qu'il y est entrainé malgré lui et n'a toujours rien d'un héros.

  Dans sa révolte, la magistrat reste malgré tout en proie au doute auto-destructeur et cet état d'esprit finit par influencer le lecteur. Cette révolte se fait tout doucement admettre comme dérisoire, car c'est en fait toute la civlilsation qui est présenté comme telle. Ce n'est pas de la misanthropie facile, mais une méditation sur le temps et l'Histoire : cet Empire sur le point de disparaitre sous la poussée des Barbares et de sa propre bêtise qui l'a amené à provoquer la colère de ceux-ci, et dont il est suggéré qu'il aurait disparu de toute façon à cause des conditions naturelles, est mis en parallèle avec les vestiges archéologiques indéchiffrables et négligés de tous que j'ai évoqué plus haut. La morale de l'histoire (voir de l'Histoire avec un grand H) est sans appel : aucune civilisation ne mérite de laisser une trace indélébile, et ce quel que soit sa violence, sa dépravation, ou au contraire ses lueurs de bonté ; il n'y a même pas forçément à en appeler à la morale et à un châtiment divin, les civilisations sont condamnés à périr, point. Ce message ne va pas sans quelques raccourcis -marque de la pointe d'ethnocentrisme dont j'ai parlé, Coetzee semble tout ignorer de Lévi-Strauss et de l'idée que tous les peuples ont une Histoire- mais il n'en reste pas mois très fort.

  Tout ceci est servi par une fort belle plume, qui par son élégance et son sens de la formule -à noter le très bon usage du présent de narration, qui donne de la force au récit- n'a rien à envier à celle de ses glorieux inspirateurs.

 

  Je terminerai en m'offrant le plaisir, avec l'espoir que ça en intéresse certains, d'établir une connection avec une oeuvre dont j'ai abondemment parlé jusque dans le présent article et pour laquelle, comme ça se voit un tout petit peu, la fascination ne me quitte pas : le Cycles de Contrées de Jacques Abeille, et surtout le dyptique constitué par Les Barbares et La Barbarie (à l'origine, rappelé-je, un unique manuscrit de roman coupé en deux). Ce dyptique ressemble furieusement à un démarquage du roman de Coetzee, dont l'équipée chez les Barbares aurait été démesurement  agrandi et deviendrait le corps de l'oeuvre -l'occasion de montrer les "barbares" sous un jour bien plus favorables- tandis qu'au contraire un voile pudique serait jeté sur la punition orwellienne sans empêcher que la conclusion devienne plus défaitiste, avec la victoire de la prétendue civilisation qui s'avère être la véritable barbarie -encore un discours proche de Coetzee. Il n'y pas jusqu'au motif du désinterêt total pour les vestiges du passé, poussé jusqu'à la bizarrerie  chez Abeille, qui ne rappelle le roman sud-africain.

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commentaires

Dr Devo 24/06/2013 13:11

Fichtre ! Un souvenir d'enfance remonte à la surface : il me semble à l'époque (fin 80 ou début 90) avoir lu dans une revue de cinéma que Herzog Werner voulait adapté un roman de Coetze et je crois
que c'est celui là... (Je m'en souviens car j'avais essayé à l'époque de trouver le livre).

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