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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 08:29

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Les amateurs parmi vous de la remarquable BD Les Cités Obscures de Benoît Peeters et François Schuiten n'ont pu manquer son dernier opus en date (2009), Souvenirs de l'Eternel Présent. Un tome un peu particulier dans la série puiqu'il se déroulait à l'écart du monde connu des Cités obscures, dans la cité ravagée de Taxandria où depuis le grand cataclysme, évoquer le passé et l'avenir sont interdit, un univers sinistre à l'emprise duquel désire échapper le dernier -le seul, en fait, selon la logique de l'Eternel Présent- enfant de la cité, Aimé.

  L'album était sous-titré "variation sur Taxandria de Raoul Servais" : il s'agit en effet d'une version BD fort différente du long-métrage Taxandria, paru en 1995, du grand réalisateur belge d'animation Raoul Servais.

  La postface de l'album raconte l'histoire du film, ses heurs et malheurs : la conception des premiers éléments dans les années 70 à partir d'un procédé breveté par Raoul Servais, la servaisgraphie, qui consiste à insérer dans un décor dessiné figé des personnages réels qui lui donnent le mouvement  (Servais étant de toute façon déjà un maître dans l'art de mêler animation et prise de vue réelle) ; l'apogée du projet en 1987, lorsque François Schuiten himself est chargé de réaliser les fameux décors (les tableaux de Paul Delvaux, sur lesquels misaient Servais, ne convenant finalement pas), tandis que la nouvelle moûture du scénario par Alain Robbe-Grillet semble un autre choix idéal ; et enfin la désillusion au commencement du tournage en 1989, lorsque la production impose un nouveau scénariste, Frank Daniel, qui remanie le film en profondeur, l'enlisement du tournage qui durera jusqu'en 1994 (!) et que la postface de l'album racontera mieux que moi. Ladite postface est plutôt critique  envers le résultat final, "ni film d'auteur ni film grand public (...) entre deux chaises", un film en lequel le réalisateur lui-même ne se reconnaissait plus. 

  On devine dans ce contexte que l'album Souvenirs de l'Eternel Présent vient réparer quelque chose : il suit en  effet la toute première version du scénario conçue par Raoul Servais, mise en image bien entendu à partir des dessins originaux de Schuiten, mais dans un travail nouveau où la moitié des dessins sont inventés et le reste remanié. 

  Maintenant que j'ai vu le film Taxandria lors d'une rétrospective exceptionnelle au cinéma, une petite année après avoir lu la BD qui m'était un peu sortie de l'esprit lors de la projection, que penser personnellement du film ?

 

http://www.horreur.net/img/taxandria_affiche.jpg 

Commençons par parler du film sans penser au scénario original entrevu grâce à Schuiten et Peeters, mais en laissant volontairement de côté pour l'instant l'intrigue principale à Taxandria.

 Le film démarre par des séquences en prise de vue réelle dans ce qui pourrait être notre monde, si ce n'est qu'il y existe des pays imaginaire : le jeune prince de l'un d'eux voyage incognito avec son précepteur pour réviser ses examens dans un hôtel miteux en bord de mer. Par sa voix off -rétrospective par rapport aux images qu'elle commente, l'une des rares bonnes idées de mise en scène de ces séquences en prise de vue réelle, mais j'en reparlerais- nous devinons que ce pays est de régime autoritaire et accueille très mal les réfugiés des tout aussi mystérieux pays voisins en guerre. Délaissant ses leçons qui l'ennuie, Le jeune prince s'aventure près de l'endroit mal famé qu'on lui interdit, le phare dont la lumière rouge attire les réfugiés, et dont le gardien, Karol, sait aussi bien cacher ceux-ci que soigner les oiseaux mazoutés. Et c'est ce personnage épris de liberté qui, par la magie hypnotique de la lumière rouge de son phare, fait voyager par l'esprit le jeune homme à Taxandria, cette cité merveilleuse mais guére plus utopique que le monde réel.

  Avant d'aborder l'intrigue taxandrienne, donc, avouons déjà qu'un bât blesse à ce niveau du film : il est non seulement hétérogène mais extrêmement désequilibré. Il y a en effet un contraste très fort entre les séquences à Taxandria, tournées en servaisgraphie sur des dessins de Schuiten et forcément sublimes, et les séquences dans le "monde réel", qui ont, sans exagérer, l'abscence d'ambiance d'un téléfilm. Et ce simili-monde réel est singulièrement dépourvu de mystère pour un monde qui inclue aux nôtres des pays imaginaire, invention à laquelle certes la moindre BD franco-belge à papa nous a habitué, mais qui dans le contexte pourrait plutôt faire penser aux univers de Gracq et de Jünger, alors que le présent pays imaginaire ressemble trait pour trait à notre occident des années 90, avec un prince qui écoute de médiocres tube dance ou hip hop sur son portable -ce qui rajoute en passant dans le caractère insupportable à un personnage atrocement mal joué (il faut dire qu'il n'y rien de plus difficile que de diriger de jeune acteurs). Il est possible que j'exigeais du film des choses qui n'ont pas forcément à y être, mais ce manque d'exotisme ou du moins d'étrangeté m'a paru appuyer la platitude très "téléfilm" de ces séquences.

  Puisqu'on parle de mise en scène, parlons de la musique que dans leur postface Peeters et Schuiten qualifie de "pesante". J'aurais un avis plus nuancé en pointant là encore un contraste entre des passages de toute beauté, notamment le générique d'entrée où le mélange de sonorités électro et de piano fait joliment planer sur les images du cataclysme par Schuiten, et d'autres moments du film ou la musique est moins réussie et/ou à propos et devient effectivement pesante (et on n'échappe pas à la ritournelle pop du générique de fin, sur un dernier plan d'une affligeante banalité par rapport au générique  du début, une symétrie presque troublante en terme  de qualité et d'ambiance).

 

  Maintenant que j'ai abordé le désequilibre qui fait la faiblesse du film dans son ensemble, voyons l'intrigue à Taxandria, où la comparaison devient inévitable avec le scénario originel entrevu grâce à l'album des Cités Obscures, et où du coup le cas devient bien plus complexe.

  Si j'étais puriste, je trouverais que le scénario du film est une trahison bien-pensante.

  Aimé est dans la BD un enfant au crâne chauve rejeté en toute hypocrisie par la société d'adultes qui l'entoure. Il est seul, absolument seul, faible, son point de vue sur la dictature taxandrienne est naïf même si lucide à la fois, et il ne peut rechercher rien d'autre qu'une fuite égoïste qu'on ne saurait lui reprocher, car comment renverser seul le pouvoir de l'Eternel Présent ?

  Aimé dans le film est un héros adolescent bon teint, protégé en haut lieu, ce qui lui assure son avenir même s'il dessine des choses interdites issues de son imagination. Il se révoltera par amour pour Ailée, la jeune vestale qui lui est destiné dans le Palais des Plaisir (le "Jardin des Délices" de la BD, bordel de la cité où sont cloîtrées toutes femmes de Taxandria et auquel le film donne une aura sacrée), une personne bien anticonformiste, et pour elle il contribuera par ses actes à la chute de l'Eternel Présent.

  Si j'étais puriste, donc...mais je ne le suis pas.

  Le film Taxandria fait partie de ces "adaptation" (ce n'en est pas vraiment une, mais c'est presque tout comme depuis la parution de la BD) dont il peut être tout à fait profitable d'oublier l'oeuvre originale, ce qui n'est pas forcément un grand sacrifice et permet d'apprécier ses qualités propres.

  Certes, le scénario  n'aura jamais la froideur et l'épure poétique de celui conçu par Raoul Servais. Certes il est plus romantisé, plus accessible au grand public. Certes sa conclusion optimiste est un peu tirée par les cheveux, rapide et facile, à la limite du deus ex machina.  Mais qu'il en devienne fonciérement inintéressant, certes pas. D'abord, les préoccupations restent adulte, celles qui obsédent Raoul Servais depuis le début de sa carrière : la lutte contre les idéologies totalitaires. Si l'on s'adresse à l'âme d'enfant et à l'âme adolescente dans le film, il n'y a pour autant pas d'infantilisme, car le rêve permet de réflechir. L'histoire d'amour adolescente elle-même s'éloigne des clichés pour se rapprocher des amours subversives de 1984 et Brazil (et il y a franchement pire comme référence), et accorde une  place plus honorable à un personnage féminin, toutes femmes étant réduites à leurs condition d'esclaves dans la BD ; d'ailleurs la fusion de la prostitution et du féminin sacré ajoute une autre dimension, absente de cette dernière, à la dénonciation féministe. Le scénario final ne manque en outre pas d'idées poétique : le Décret de l'Eternel Présent changé en prédiction au texte surréaliste mais cohérent au hasard de la reconstitution à la va-vite d'une planche d'imprimerie renversée, ou bien le montage frappant mettant en paralléle la chute des rois-fantoche  de Taxandria avec celle du mur de Berlin à la télévision (autre des quelques bonnes idées qui rehaussent les séquences dans le monde réel).     

  Et puis, bien sûr, il convient de ne pas oublier ce que reste malgré toutes ses faiblesses le film Taxandria : un univers tout à fait inédit au cinéma, auquel la servaisgraphie donne toute sa demesure visuelle. 

  Bref, malgré ses défauts (et peut-être en partie grâce à eux, dans son hésitation entre public jeune et adulte par exemple -subjectivité assumée, je tiens moi-même un peu des deux âges mentaux et le film a su très bien les reconcilier) le film a indéniablement ses qualités propres, indépendantes de l'oeuvre grandiose qu'il aurait pu être mais que l'on ne peut qu'imaginer -qui sait, le scénario originel ou celui de Robbe-Grillet aurait pu lui-même être massacré d'une autre façon et donner un moins bon résultat ! Et surtout, rien n'empêche le film de distiller une petite musique particulière, dont je ne sais si tous le monde l'entendra, mais qui m'a donné du mal à chasser le film de ma tête après la séance. What else ?

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