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13 décembre 2013 5 13 /12 /décembre /2013 21:35

  Hop, histoire de savoir de quoi qu'on va causer ici, je vous envoie tout de suite au premier billet consacré en mars dernier à cet auteur du XIXième siècle, précurseur méconnu, en France tout du moins, de la fantasy. Je ne saurais trop vous conseiller de lire cet article dont celui-ci sera la suite directe, ce qui me semble d'autant plus justifié que je vais commencer par reparler du cycle du Puit au Bout du Monde dont le premier tome clôturait le premier article et dont le deuxième, paru en octobre dernier, ouvrira en toute logique le second.

 

 http://www.auxforgesdevulcain.fr/wp-content/uploads/2013/09/MORRIS_LEPUITS2_COUVERTURE_bandeau-280x430.jpg Donc, après Le Puit au Bout du Monde : la Route vers l'Amour, voici, en attendant la trad' des deux derniers tomes de cette tétralogie, La Route des Danger. Un tome un peu plus volumineux que le précédent, mais qui m'a semblé néanmoins un tout petit peu moins dense et intéressant. J'avais dit du premier tome  que l'auteur se plaisait énormément à brouiller les cartes entre gentils et méchants. Cette ambiguité ne trouve plus guère se place dans le second tome, et surtout est levée celle qui entourait la Dame dont est éperdument amoureux le héros, dont on ne savait trop si elle était sainte ou sorcière, et qui sans qu'on puisse la rentrer dans une des deux cases est en tout cas un personnage exemplaire. Et puis elle tombe, et très vite, dans les bras de notre héros Rodolphe, ce qui dissipe la sensualité particulière qui découle de la passion déséspérée de Rodolphe à la fin du tome précédent, et a l'effet inopportun mais prévisible d'offrir quelques pages passablement mièvres, les premières pages ou le style très "roman de chevalerie" de l'auteur préraphaélite m'a agaçé. En revanche, cela ne veut pas dire que Morris renonce à nous déstabiliser : en  effet, la passion dévorante des amants connaitra une fin tragique a même pas un tiers de ce (relativement) court roman, alors que ceux-ci n'ont presque rien vécu ensemble (cette partie du roman est surtout occupée par le récit autobiographique de la Dame) et Rodolphe a à peine le temps de faire son deuil qu'il se retrouve sur les traces d'une autre femme kidnappée et que même la volonté  invisible de sa belle disparue  semble lui désigner comme sa nouvelle promise...voilà un schéma initiatique qui mérite peut-être bien davantage cet adjectif que les myriades de romans fantasy qui s'en réclament ! 

  Globalement, même si ce roman fait son grand âge, et m'a semblé moins bien vieillir que le précédent sans que je puisse dire si ce n'est qu'un effet de ma propre réceptivité au moment de la lecture, et si, avec les même réserve, j'ai davantage lambiné sur sa lecture, cette dernière reste très plaisante, dotée du même charme, avec des pays imaginaires très vivants, et un style archaïsant toujours à tomber et remarquablement bien traduit. Et hors ses qualités propres, il est intéressant d'y voir une source dans l'Histoire de la fantasy -et pourtant je n'ai guère la sensibilité d'un historien des littératures de genre, je n'ose imaginer le plaisir pour celui dont c'est le cas. Ainsi, le monde imaginaire du cycle, avec ses contrées paisibles et heureuses, dont une province perdue ou débute l'histoire, voisinnant avec des contrées à la grandeur dévastée et d'autres qui ont toujours été barbares, a quand même un furieux air de Terre du Milieu, et comme on sait, sans grande surprise, que Morris a beaucoup influencé Tolkien...

 

 http://www.auxforgesdevulcain.fr/wp-content/uploads/2013/03/un-reve-de-john-couv.jpg Maintenant, passons au plant de résistance avec le tout dernier livre de Morris que j'ai lu, le dernier publié (mais l'un des premiers dans l'ordre chronologique, vous suivez ?) par les remarquables éditions Aux Forges de Vulcain.

  Il s'agit de Un Rêve de John Ball, un Morris atypique a plus d'un titre, d'abord parce qu'il ne s'agit pas de fantasy atemporelle, mais de ce qu'on pourrait appeler faute de mieux du fantastique historique, et ensuite parce que cette novella témoigne d'un aspect de l'écrivain qu'il me tardait de découvrir et qui parait décalée par rapport aux oeuvres précédentes : son activisme socialiste.

  Lors d'un des rêves très visionnaires qui peuplent ces nuits, le narrateur, conférencier socialiste, s'incarnent dans un personnage de ménestrel qui, en plein XIVième siècle,  assiste à un événement de l'Histoire anglaise  que la France connait peu mais que connait toute l'Angleterre contemporaine de Morris : la révolte populaire menée par Wat Tyler et surtout  le prêtre John Ball, au slogan très visionnaire (par ailleurs mis en image dans une gravure de Burne-Jones  en fronsitpice de la nouvelle, reproduite dans cette édition)  "Quand Adam bêchait la terre et Eve filait, où était le gentilhomme ?". Oui, Morris interpréte bien sûr cet épisode dans une optique socialiste, nous pourrions dire aujourd'hui communiste, la novella étant originellement parue en épisodes dans une revue destinée à faire l'éducation politique de la classe ouvrière.

  Disons-le tout net : j'ai eu du mal à achever ce texte. Ma cale sèche est d'autant plus flagrante que ce mini-roman fait 100 pages tout mouillé  et qu'en comparaison j'ai dévoré en un rien de temps les presque 500 du Lac aux îles enchantées, qui était pourtant bien moins intéressant sur le fond, mais montrait un bien meilleur sens du récit. Dans mon article précédent, j'avais un peu polémiqué  envers la chronique du Pays Creux (mon premier Morris et sans doute encore mon préféré, quand bien même il ne pèse que 50 pages) par le citoyen Nébal : je n'étais notamment pas d'accord avec le qualificatif de "décousu", et le fil rouge, même éngimatique pour ne pas dire cryptique, de la nouvelle m'a paru plus évidente après relecture, quelques mois après avoir rédigé ma chronique. Et ce terme de "décousu" semble presque moins justifié après lecture d'Un Rêve de John Ball, parce que s'il ya bien UN livre de Morris qui mérite d'être qualifié ainsi, c'est bien ce dernier. Sur 100 pages, donc, nous avons d'abord de pénibles et surfaites descriptions de la campagnes anglaises qui annoncent la descriptivite aigue très présente dans la nouvelle (laquelle est d'autant plus regrettable que Morris sait décrire un monde purement imaginaire par touches relativement discrètes et n'a pas forcément la descriptivite aigue de, je lance bien sûr le nom au hasard, Tokien), puis des passages qui relancent notre intérêt : le premier discours de John Ball, magnifique, une scène de bataille épique tel que je n'en ai pas lu chez l'auteur depuis, justement, Le Pays Creux, un début de discussion philososhique un tout petit peu oiseux avec John Ball, entrecoupée  de descriptions de l'Eglise ou elle se passe, et enfin, dans la suite directe de cette discussion, le passage le plus passionnant, le noeud de la nouvelle, le dialogue ou le ménestrel fait profiter John Ball de son savoir de l'avenir (puisqu'il est en partie le narrateur venu en rêve du XIXième siècle, mais aussi un homme de son époque dont les paroles et les actes échappe à ce dernier...étrange ambiguité), et lui décrit l'oppression future dans des termes accessibles à un homme du Moyen-Âge mais une analyse clairement marxiste. Un passage didactique rendu d'autant plus fascinant par son contexte prophétique qui, à travers l'incompréhension et l'incrédulité de John Ball, fait ressortir l'absurdité et la noirceur du destin des prolétaires au XIXième siècle, et fait encore réflechir à l'heure actuelle. A noter que la noirceur de l'exposé ne prive pas le ménestrel d'une foi en l'avenir : le réveil cruel du narrateur ne fait d'ailleurs que sentir davantage la proximité onirique entre passé et avenir idéal, et par là donne une image frappante de la notion encore très forte au temps de Morris du Sens de l'Histoire.

  Un Rêve de John Ball est peut-être le texte le plus bancal parmi ceux qui ont été jusqu'ici traduits de Morris par les Forges de Vulcain, et pourtant il est peut-être aussi le plus intéressant. Un texte paradoxal et qui mérite finalement le détour, donc.  

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Published by Kalev - dans SFFF
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