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13 mars 2013 3 13 /03 /mars /2013 18:03

 

J'avais entendu parler de l'écrivain anglais William Morris par un article de cette mine d'or qu'est le site Noosfere, découvrant ainsi avec étonnement que la fantasy comptait l'un de ses pères fondateurs en plein XIXième siècle, alors que je l'imaginais confusément plus tardive (mais quand même antérieure à Tolkien, faut pas déconner). Cependant, j'avais depuis longtemps fait mon deuil de voir certains de ses ouvrages traduits en français, jusqu'à ce ce que la chronique du Pays Creux par le citoyen Nébal, ainsi que les commentaires de ladite chronique, m'informe que cette injustice est réparée depuis l'année dernière pour quatre de ses ouvrages par la grâce des éditions Aux Forges de Vulcain. Délaissant pour le moment du moins Un Rêve de John Ball, roman historique où l'auteur exprime ses convictions d'activites socialistes (et il y a encore de nos jours des adorateurs bornés de la SF pure et dure pour accuser la fantasy même, et donc ses auteurs jusqu'aux plus récents récents, d'être réac), je décidai de me concentrer sur les trois ouvrages fantasy : Le Pays Creux, évoqué plus haut, Le Lac aux Îles enchantées et le premier des quatre tome du cycle Le Puit au Bout du Monde, intitulé La Route vers l'Amour.

 

  http://www.delitteris.com/wp-uploads/www.delitteris.com/uploads/2012/07/le-pays-creux-william-morris.gifPour parler d'abord de manière transversale de ces trois oeuvres, commençons par une inspiration commune qui les sous-tend et touche à l'une des nombreuses autres activités de Morris (qu'il serait fastidieux d'énumérer, les 4ièmes de couverture le feront mieux que moi) : peintre préraphaelite (eh, défense de regarder l'avatar de ce blog). En  effet, tout l'univers de ces trois romans, surtout les deux derniers, rappelle l'atmopshère du mouvement en puisant son inspiration dans le roman de chevalerie, le conte de fée, avec quelques images plus païennes de temps à autre. On notera, surtout dans les deux derniers encore, l'insistance portée sur les descriptions de la beauté féminine comme masculine, qui me parait bien relever d'une sensibilité de peintre (pour un peu, on croirait contempler du Waterhouse) 

  Et ensuite, il y a le style. D'aucun le trouveront empesé, mais force est d'admettre que ce pastiche de langage archaïque, car c'est bien de cela qu'il s'agit, est tout à fait délicieux et transcende le récit par sa beauté à la fois élégante et, pour nos oreilles modernes, rugueuse. Les traductions sont à ce sens admirables, étrangement harmonisées pour les oeuvres de trois traducteurs différents, et n'oubliant même pas de traduire en français, archaïques s'il en est besoin, les toponymes du récit, restituant ainsi à merveille leur univers de fable chevaleresque.  

 

  Le Pays Creux est le plus atypiques des trois romans, d'abord par sa taille : à peine une cinquantaine de pages, mais plutôt denses il faut le dire. Son ambiance est différente également, plus barbare, moins courtoise que dans les romans plus tardifs (années 1890 contre 1856 pour celui-ci) que je chroniquerai ensuite, et d'ailleurs davantage inspirée du Haut Moyen-Âge, même si on reste dans le monde atopique et atemporel des contes (en lequel je ne vois guère l'opportunité de chercher, à l'instar du citoyen Nébal, le Moyen-Âge anglais).

  La nouvelle, ou le roman, appellez ça comme il vous plaira, débute comme une histoire de vengeance, celle du narrateur Florian de Liliis et de son frère Arnald, contre l'usurpatrice Swanhilda qui a humilié le second quand elle était encore la fiancée propre sur elle du roi qu'elle devait assassiner par la suite. Point besoin de longues péripéties : les deux frères aidés de leur armée tuent sauvagement la bougresse, ce qui leur améne la vengeance de son frère, Harald le Rouge. Alors que l'armée des deux frères est acculé dans un lieu montagnard désolé et qu'on prétend ensorcelé, et que le jeune Florian est sur le point de périr par la main de Harald, le voilà qui tombe -littéralement, de manière étrange- dans un lieu enchanteur appelé le Pays Creux, où il rencontre la femme qui lui est destinée, Margaret.

  Dés lors, le récit prend un tour déroutant. Je me garderais de le juger, comme Nébal, décousu et dénotant une oeuvre de jeunesse pas tout à fait aboutie, d'abord car la brieveté des passages concernés ne se prête guère à mon sens au qualificatif de "décousu", ensuite car si tout est nébuleux et offert à la libre interprétation du lecteur, il ne s'agit pas pour autant d'une quelconque masturbation artistique et de nombreuses pistes sont laissées, ouvrant la voix à une interprétation métaphysique que le mystère rend rien moins que pesante et me laissant penser qu'aucun passage n'est laissé au hasard, ni la rêverie pré-surréaliste, jamais désignée comme un rêve  bien qu'elle en ait tous les atours, qui entrecoupe l'aventure du Pays Creux en son milieu, ni la fin abrupte qui pourrait faire croire à un texte inachevé et sert plutôt selon moi à laisser bel et bien, cette fois, vagabonder l'imagination du lecteur.

  Le mystère est bien la principale qualité de ce voyage onirique dans le Pays Creux. De ce dernier, "second plus beau lieu créé par Dieu, car le Paradis est aussi Son oeuvre", comme le dit joliment Margaret, nous ne saurons que bien peu de chose, il ne sera décris que par petites touches impressionnistes, et si nous savons, dés le début du roman narré par le vieux Florian de Liliis, que celui-ci est destiné à le perdre, nous ne saurons jamais comment. Ce mystère précis a su, il faut le dire, jouer sur ma corde sensible de façon subjective, en me rappelant dans un tout autre registre la BD Le Grand Autre de Ludovic Debeurme  (dont j'avais parlé ici), avec le raccord que la fin laissait à l'imagination du lecteur entre le départ vers l'inconnu sur un navire merveilleux, également sous le signe de l'amour, et les aperçus tristounets de l'âge adulte du héros. Il est donc possible qu'une part de subjectivité ait joué dans la claque que m'a assené ce très court texte, mais il n'en demeure pas moins objectivement une petite merveille, d'une puissance inversement proportionnelle à sa taille (ne pas faire de pique sur la fantasy moderne, ne pas...).

 

 http://www.auxforgesdevulcain.fr/wp-content/uploads/2013/03/arton133-7d150.jpg Le Lac aux Îles enchantées, paru bien plus tard (1897, de manière posthume je crois) est bien plus long que le précédent -près de cinq cent pages- mais reste très dense. Il s'agit de l'histoire  d'une jeune fille enlevée toute petite et reduite en servitude par une sorcière vivant au bord d'un lac derrière une forêt que nul n'ose franchir. Petite-Grive, c'est son nom, devient une ravissante jeune femme, dont la beauté est propre à subjuguer tout ceux qui la voit, ce dont elle se rendra compte lorsque sa seule amie durant sa capitivité et sa protectrice, la fée Habonde, l'aidera à s'évader sur un navire de la sorcière, un navire enchanté qu'il faut abreuver de son sang. Partie sur le lac où elle manque de passer de Charybde en Scylla en devenant captive de la tyrannique soeur de la sorcière, elle est délivrée par les trois captives de celle-ci, Aurée, Viridie et Atère, et se fait les messagère de ces trois jeunes femmes auprès de leurs amants respectifs.

  Comme je l'ai dit, le roman est dense, rempli de péripéties que l'on ne trouve pas toujours dans des cycles actuels dix fois plus gros. Cependant, après la rudesse du Pays Creux, il m'a donné l'impression, pas désagréable pour deux sous, de retomber en enfance. C'est sans doute excessif, mais le roman est somme toute le plus poli des trois, la violence en est très éculcorée, on n'y parle et ne s'y comporte que fort courtoisement, les gentils et les méchants sont clairement identifiés. Cela n'en rend pas pour autant le roman niais, car il s'agit d'un très beau récit d'apprentissage et d'un très beau roman sur l'amitié, l'amour qui met parfois la première à rude épreuve, et l'aventure. Le tout est saupoudré d'un merveilleux très poétique et où, malgré le caractère bien moins nébuleux et plus explicatif du roman, le mystère qui caractérisait le Pays Creux est  toujours niché : en  effet, les prodiges que les navigateurs du Lac enchanté voit sur les quatre îles auquel le bateau de la sorcière les mène immanquablement sans qu'on sache dans quel but, et qui subiront des métamorphoses alors qu'approche la fin des aventures, tout cela ne sera jamais expliqué, au grand dam de votre serviteur qui pensait reconnaitre là un classique cheminement initiatique de conte où les visions sont suivies de révélations (du coup, ça m'a rappelé un récit mythologique irlandais auquel je serais prêt à parier que Morris pensait: la Navigation de Maelduin, où l'équipage du héros navigue également d'îles en îles merveilleuses sans pouvoir contrôler sa navigation et sans qu'aucune merveille ne soit expliquée malgré l'allure (faussement ?) allégorique de certaines).

 

 http://www.auxforgesdevulcain.fr/wp-content/uploads/2013/03/arton131-5faa8.jpg Le Puit au bout du Monde : la Route vers l'amour, paru presque au même moment (1896) est plus court -moins de deux cent pages- mais n'est comme je l'ai dit que le premier tome d'une série de quatre, ce qui me rend inquiet quand à la possibilité pour les petites éditions Aux Forges de Vuclain de les sortir tous  avant d'être -Dieu les en garde - écrasé par la jungle impitoyable de l'édition, et d'autant plus inquiet que la fin est plus ou moins un cliffhanger.

  Comme Le Lac aux Îles enchantées, il s'agit d'un récit d'apprentissage, celui d'un très jeune fils de roitelet, Rodolphe, qui désobeit à son père en quittant  le royaume trop étroit pour lui pour partir à l'aventure. Il entend parler d'un mystérieux "Puit au Bout du Monde" aux vertus miraculeuses (bien que mystérieuses, encore) et se met en quête de le chercher. Cette quête à un goût d'absolu, car le jeune homme refuse de lier son destin à quelques compagnie que ce soit et poursuit son but lointain...bien qu'une chose puisse le détourner de sa route : sa passion naissante mais déjà dévorante pour une magnifique magicienne dont on ne sait précisement si elle est sainte ou sorcière.

  Transition facile : si le roman développe le même univers chevaleresque et courtois que Le Lac aux Îles enchantées, il est bien moins manichéen, bien au contraire, la façon dont l'auteur brouille les pistes entre qui représente le bien et le mal et complique l'intrigue par le jeu des faux semblants tient presque du génie.

 

  Je conclus ma chronique en paraphrasant celle de Nébal : si on peut éventuellement trouver un aspect un peu désuet à cette fantasy d'avant la fantasy (jusque là, c'est moi qui parle, bien que ce ne soit pas ce que je pense personnellement des romans) les romans de Morris ne sont pas des livres "d'interêt historique" mais bien des romans toujours agréables et intéressants pour un lecteur d'aujourd'hui.

 

  Crédit images : les deux dernières couvertures, dont les commentaitres peuvent vous sembler étranges, surtout pour Le Lac...sont cependant extraites du site de la maison d'édition.                                             

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Published by Kalev - dans SFFF
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