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25 août 2012 6 25 /08 /août /2012 16:09

  Il était temps que je rattrape mon retard de chronique sur des lectures terminées il y a un mois presque jour pour jour.

 

  On ne présente plus Laurent Genefort, pilier de la SF française aux univers chatoyants...même si avant cet été, il devait encore m'être présenté autrement que de nom et de réputation.

  En  attendant la parution à l'automne prochain, chez Denoël, de l'intégrale augmentée du cycle d'Omale, son oeuvre majeure de space opera, pour laquelle je songe à très bientôt  planter ma tente devant ma librairie SF attitrée, j'ai pu faire mon baptême avec son dernier-né, le sublime Point Chaud, avant d'enchainer avec un roman plus ancien et un peu oublié, Les Chasseurs de sève.

 

http://media.biblys.fr/book/16/33316.jpg   

Point Chaud, tout d'abord...difficile de parler d'un roman qui a déjà reçu tant de louanges de part et d'autres.

  En 2019, des passages spatiaux appelés Bouches commencent à s'ouvrir un peu partout sur la Terre, passant très vite d'une poignée à quelques centaines, crachant des caravanes ininterrompues de migrants d'innombrables peuples extra-terrestres, et semant bien vite la panique et le chaos sur Terre, au point d'exiger progressivement la création d'une milice onusienne, Rempart, dont le but est de faire se passer le mieux possible les migrations d'un Bouche à l'autre, et au besoin, d'user de répression.

  Pourtant, c'est là le coeur du roman, les migrants n'ont rien pour être une véritable menace. Les Bouches, utilisées depuis des millénaires par des peuples de toute la galaxie, ont été conçues par leurs mystérieux créateurs pour empêcher toute invasion militarisée. Elles se referment après avoir laissé passer une certaine masse, n'acceptent aucun appareil électrique, de sorte que seuls de petits groupes légérement chargés en bagages peuvent transiter, et cerise sur le gâteau, elles sont à sens unique, obligeant à traverser d'innombrables mondes pour revenir au point de départ.

  Pour ces nomades des étoiles, la Terre n'est qu'un lieu de transit, et pourtant ils y sément  sans trop le vouloir le chaos. Pourquoi ? Sans doute parce que le monde humain, dans un avenir qui est presque notre présent, est trop rigide, trop sclérosé pour supporter l'ouverture aux grands espaces infinis dont le "silence éternel" effrayait tant Pascal, une ouverture qui la déclasse au rang d'innombrables planètes qui ont supporté le déclassemnt avant elle sans jamais, aussi partial qu'on puisse éventuellment trouver ce point de vue, qu'il ne soit fait mention d'un tel chaos.

  On le voit, la matière du roman est infiniment riche. Elle est magnifiquement exploitée dans l'intrigue à la fois très complexe et parfaitement maîtrisée du roman, qui lui donne l'allure d'un roman choral. Quatre trames principales s'entrecroisent, offrant chacune un points de vue différent à la première personne :  il y a Léo, le soldat de Rempart, qui ne porte pas forcément les aliens dans son coeur mais s'y intéressent davantage que ses peu reluisants collégues, ouvrant la voie à une progressive métamorphose ; il y a Prokopyé, du peuple Nenetse de Sibérie, qui trouve un sens à sa vie en fédérant d'innombrables clans pour tenir tête au Russes et escorter des aliens vers leur Bouche de destination ; il ya Raji, savant indien venu en Suisse étudier un couple d'aliens nommés Corcovados tout en tombant doucement amoureux de sa collègue ; il y a enfin Camila, membre d'une ONG humanitaire, partie dans une mission de tous les dangers au secours d'aliens en Somalie.

  A côté de cela, des points de vues épisodiques, des articles de presse, une interview d'un homme d'affaires cyniques, des publicités même approfondissent le point de vue terrien sur le bouleversement amené par les Bouches, faisant mériter au roman le qualificatif de choral évoqué plus haut.

  Cette multiplicité de points de vue implique une grande maîtrise stylistique, car il s'agit de caractériser les personnages. Défi relevé haut la main par l'auteur qui sait même moduler habilement le langage familier. Bien entendu, le contraire aurait relevé du gâchis, cette maîtrise des voix narratives servira avant la fin du roman à faire entrevoir l'altérité dans toute sa splendeur, et celle-ci aura une source plutôt inattendue.

  Transition facile vers l'imagination débordante et jamais facile de Genefort, véritable déclaration d'amour tacite à la SF: on peut lui faire confiance pour ne pas nous assommer  avec les figures rebattues d'homme-insecte ou d'humains en toge des pulps ringards, ou pire, avec le roswellien qui a pris la relève ad nauseam dans l'imaginaire pauvre de la SF mainstream (ceci dit, c'est un roswellien qui figure en couverture, mais ne crions pas tout de suite à la trahison, il s'agit d'un logo de Rempart). Non, dans Point Chaud, c'est le vertige de l'altérité qui se deploie dans toute sa splendeur, que l'altérité soit physique, mentale, culturelle...même si ces deux derniers traits resterons souvent incompréhensibles chez beaucoup de peuples, selons les capacités des humains qui les rencontrent. Impossible de donner un aperçu de donner du délire maîtrisé du roman : je sacrifierais volontier au cliché en affirmant que c'est une expérience qui ne se raconte pas mais se vit.

 

  Point Chaud rassemble ce que la science-fiction a donné de meilleurs : il reconcilie les différentes définition du sense of wonder, de la notion ancienne d'émerveillement exotique à celle plus contemporaine de vertige devant l'inconnu. Il allie en une fusion parfaite émerveillement et réflexion, esprit poétique et scientifique. Bref, sans conteste possible un chef-d'oeuvre qui fera date dans l'Histoire du genre en France, et montre qu'un genre qu'on prétend moribond a encore de beaux jours devant lui.

 

http://omerveilles.com/couverture-4044-genefort-laurent-les-chasseurs-de-seve.jpg 

Maintenant, passons aux Chasseurs de sèves...un roman qui paraît forcément plus mineur après lecture de Point Chaud...mais tout est relatif avec un auteur de la trempe de Genefort !

  Les Chasseurs de sève est paru en 1994 dans la collection Anticipation Fleuve Noir et a été repris en 1999 dans la prestigieuse collection Présence du Futur de Denoël. Cela le place sous le signe d'une double identité : la première collection suppose des oeuvres tournés vers l'aventure et l'exotisme (ce qui ne signifie pas forcément facilité, loin de là) la seconde une certaine exigence.

  Dans un monde dont on ne sait trop s'il s'agit d'une lointaine planète, d'un monde parallèle ou simplement d'un autre monde sur lequel il n'y a pas plus à se questionner qu'un monde de fantasy (il y a un peu d'esprit science-fantasy dans le roman, même si rien n'y est surnaturel), des humains vivent dans un arbre gigantesque et sans âge, dont ils n'ont jamais vu les limites, auxquels ils croient que se limite l'univers et dans l'espace et dans le temps, l'extérieur n'étant que chaos. Les humains sont divisés en deux peuples, les Arpenteurs qui vivent en équilibristes dans les hautes branches et les habitants des branches inférieurs plus habitués à la marche ; tous deux se considérent réciproquement comme des sous-hommes.

  Chez les Arpenteurs, Piérig a le don très prisé de "sentir" la sève de celui que ses habitants d'en haut nomment Arche, sèves dont les différents composants sont primordiaux dans la vie quotidienne.

  Contrairement au héros conventionnel de bien des romans d'aventures, Piérig n'est ni très sympathique ni plus ouvert que ses semblables. Enfermé dans ses convictions, ils refusent d'entendre les hérésies du scribe Masir, qui l'accompagne dans son voyage au début du roman. Très vite, Genefort prend à rebrousse-poil le lecteur en montrant que le spirituel Masir ne sera pas héros : il meurt horriblement dans une attaque des "sous-hommes" des branches inférieures, qui mettent à feu et à sang le village (ou "famil" ) de Piérig et capture celui-ci. C'est de cette façon diplomate qu'une tribu d'hommes des branches inférieures fait comprendre à Piérig qu'ils ont besoin d'un homme ayant le "don" pour une expédition pour laquelle le mot audace est un doux euphémisme : partir vers le coeur de l'Arbre-Univers afin de découvrir pourqoi il se meurt. Une petite troupe part donc sous la direction de Reva, une femme qui commence à déranger les convictions de Piérig en ce que sa foi, différente de la sienne, n'est pas seulement obtuse comme celle de l'Arpenteur, mais véritablement fanatique.  

  Le potentiel initiatique de l'Histoire ne vous aura pas échappé. Mais le parcours initiatique ne se situe pas où on le croit : la tolérance entre peuples ennemis ne progressera guère, la compréhension mutuelle et même l'amour ne viendront que trop tard. Seul Piérig, par le point de vue duquel la majeure partie du roman est abordé, réagit avec assez de souplesse et de précocité aux changements qui bouleversent sa vision du monde, tout en se montrant plus rigide, encore une fois, quèe le lecteur ne s'y attendrait. Et les changements bouleversant ne tiennent pas dans les religions, mais dans une réalité plus matérielle et plus grandiose à la fois (sense of wonder forever) : celle de l'Arbre.

  Même si j'ai tendanceà abuser de cette expression sur ce blog, il est ici indiscutable que l'Arbre, peu importe ses divers noms, est le personnage principal du roman, avec sa faune et sa flore minutieusment décrites -au point d'être parfois à l'extrême limite d'alourdir le récit, et dans tout les cas de le ralentir- et ses paysages de plus en plus apocalyptiques et dangereux à mesure qu'on s'approche du centre. En comparaison, non seulement les personnages sont archétypaux -excepté Piérig intéressant dans ses doutes- mais les descriptions ethnologiques des peuples paraissent considérablement effacées. C'est simple, dans Les Chasseurs de sève, l'humain n'est clairement pas le héros de l'univers. Comment pourrait-il en être autrement ? C'est là tout le vertige du roman : pour eux, l'Arbre représente l'univers, les légendes sur l'extérieur sont très mal considérées, ses origines se perdent dans des mythes contradictoires, son avenir proche semble sonner le glas de la race humaine...et pourtant il n'est qu'un être mortel comme eux ! Et bien sûr, il existe une échappatoire, au-delà des étroites connaissances humaines....

  Un roman très profond donc...mais aussi un fabuleux roman d'aventure, palpitant de bout en bout, où l'on entre dans la peau des personnages et l'on souffre avec eux dans les épreuves. Aventure palpitante, profondeur, vertige du sense of wonder dans les diverses acceptations du terme évoquées plus haut... que demander de plus ?

 

  Ah si, un chef-d'oeuvre comme Point Chaud, mais celui-là, il ne se demande pas, on attend qu'il nous tombe du ciel avec d'autres pavés dans la mare.

 

  Chronique réalisée dans le cadre du challenge Summer Stars Wars VI, organisé par le RSF blog.

 

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