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1 septembre 2012 6 01 /09 /septembre /2012 13:48

 Encore une chronique 'achement en retard de lectures datant de juillet, mais cette fois avec une excuse : il me fallait relire Adieu, Chunky Rice, dont ma première et dernière lecture datait bien d'un petit quatre ans, avant de parler de mes lectures plus récentes de Craig Thompson, Blankets et Habibi.

 

http://www.bedetheque.com/Couvertures/AdieuChunkyRice_20042004.jpg 

Depuis ses débuts en 1999, Craig Thompson est devenu une star mondiale de la bande dessinée américaine, propulsé notamment grâce à Blankets, dont il sera question tantôt.

  Ses débuts, ce sont justement la BD Adieu, Chunky Rice. Celle-ci s'inscrit, tout en le détournant malicieusement, dans un univers particulier, celui du cartoon animalier (bien que contrairement à beauoup de cartoons animaliers, il n'y ait que deux animaux qui parlent dans la ville où vivent les protagonistes) Chunky Rice est une petite tortue mâle qui décide un jour de quitter la petite ville où il a grandi et où il n'a plus rien à faire. Mais cela signifie laisser derrière lui sa meilleure amie, la souris Dandel. Surtout que Chunky Rice ne sait pas au juste ce qu'il cherche en s'embarquant vers des îles lointaines.

  Adieu Chunky Rice est un récit plus simples que les créations postérieures de Craig Thompson, mais on y trouve en germe tous les éléments qui fonderont son inimitable style narratif et graphique (narratif ET graphique formant un bloc, bien sûr) : échappées constantes vers l'onirisme et les mises en abymes de récits plus où moins légendaires (l'univers cartoonesque de base ne compte pas, car on ne le retrouvera pas dans les oeuvres ultérieures), déconstruction chronologique, et moultes expérimentations graphiques visant à des effets poétiques au service de l'ambiance oniriques de l'histoire.

  Et surtout, il y a la petite musique particulière de Thompson, faites d'émotion bouleversante et toute en retenue, sans une once de mièvrerie, de personnages constituant une galerie d'une grande sensibilité. Le personnage  le plus bouleversant de Adieu, Chunky Rice est à mes yeux Salomon, le voisin de Chunky, un homme à l'éducation imparfaite, souffrant de fêlures intérieures et d'une grande solitude, au point d'être bouleversé par l'envol d'un merle fraichement recueilli. Son frère aîné, le capitaine un peu plouc qui embarque Chunky Rice, semble plus solide, mais les apparences sont fragiles... Les soeurs siamoises qui embarquent sur le même bateau ont leur part de drôlerie burlesque, mais aussi leurs fêlures. Sans oublier Chunky lui-même, et Dandel qui lui envoie des messages en bouteilles depuis la côte...Bref, tout concourt déjà à faire de cette BD une oeuvre inoubliable, même sans l'ampleur grandiose des deux oeuvres dont il va être question.

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/0/02/Blankets_cover.jpg   

Blankets, l'oeuvre la plus célèbre de Craig Thompson, est d'un registre tout différent, celui plus réaliste de l'autobiographie. Je sais que le mot fait peur quand le genre autobiographique et l'autofiction envahissent nos étals de librairie pour le meilleurs et surtout pour le pire, et il peut faire encore plus peur quand on considére l'âge de l'auteur, tout juste trentenaire à l'époque, mais attention, Blankets n'est vraiment pas une autobiographie comme les autres, d'abord par le style narratif et graphique dont j'ai listé les éléments plus haut, et par le don d'introspection profonde de l'auteur-narrateur, deux éléments qui en font l'une des plus passionantes autofictions jamais écrites, loin devant bien des oeuvres sans images encensés par nos supposées élites culturelles.

  L'oeuvre couvre dans ses 600 pages (!) des instants pris dans toute la vie de Craig, de son enfance chez des parents chrétiens rigoristes et dans une école où il sert de souffre-douleur, jusqu'à l'âge adulte marqué entre autre par la perte de la foi. Mais surtout, un élément est central dans cette autobiographie, et prend plus de place que le reste : son histoire d'amour adolescente avec Raina, une jeune fille rencontrée en camps de vacances de jeunes chrétiens (sa famille est plus modérée, ce qui bannit le manichéisme de la BD) et chez qui il passera des vacances d'hiver enchanteresses.

 L'amour de et pour Raina, même s'il est un météore dans sa vie, l'aidera dans bien des domaines, lui faisant découvrir la confiance en lui et, entre autre, en son art -la fresque qu'il peint sur le mur de Raina offre un moment de pure magie- et jouera égalment un grand rôle dans son rapport à la foi, car que le jeune Craig, son homologue adulte ne s'en cache pas, est encore pétri des préjugés du à son éducation, qui ne le rendent pas intolérant, mais juste complexé. Cela donnera des pages sublimes (précisons tout de suite que dans Blankets, les mises en abymes sont pour la plupart assurées par des passages de la Bible, où s'intercalent d'autres éléments comme le mythe de la caverne de Platon) comme celles où Craig  ressassent des passages bibliques très rigoristes condamnant le pêché de chair, avant de se remémorer un chant d'amour de Salomon qui lui ôte ses complexes. 

  Il serait de toute façon superflu de lister les belles pages de Blankets, ne serait-ce que celles qui font appel au style onirique de l'auteur, dont on a l'embarras du choix sur 600 pages, et qui font arriver ce style dans sa pleine maturité, créant des pages complétement folles.

 

 http://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/1/11/HabibiCover.jpg

Habibi, la toute dernière oeuvre de l'auteur, pavé encore plus imposant, change encore de registre, en nous proposant à l'échelle d'une fresque un conte oriental des temps modernes. A la frontière du pays imaginaire de Wanatolie, deux enfants grandissent dans un bateau échoué au milieu des sables (pour donner une idée des perles de poésie dont est capable l'auteur : "le moteur, bien sûr, était inutile, mais comme le vent remodelait les dunes, nous nous reveillions chaque matin avec un nouveau paysage"). Il s'agit de Dodola et de Zam, alias Habibi, un enfant noir qu'elle a recueilli. Leur relation sont encore celle d'un frère et d'une soeur, voir d'une mère et d'un fils adoptif, puis elles évolueront en amour, mais entretemps, Dodola et Zam seront séparés pendant des années par des bandits du désert qui vendent la jeune fille au harem du sultan de Wanatolie.

  Si j'ai parlé de conte oriental, et si le côté improbable des aventures de Dodola dans le harem y font fortement songer, l'Orient de Craig Thompson n'a rien de celui des Mille et une Nuit, à forte raison fantasmé par les occidentaux. Il semble téléscoper plusieurs âges de la violences et de la cruauté humaine, depuis la barbarie des marchands d'esclaves et des harems, jusqu'à la celle du capitalisme moderne enrichie sur la misère, barbarie qui effacera la précédente dans la dernière partie où par un glissement de point de vue mais aussi quelques changements effectifs (le tout dans un certain flou, onirique bien sûr), la Wanatolie parait d'un coup plus contemporaine mais guère plus douce.

  Ce n'est pas pour autant que la Wanatolie est une contrée barbare sombrant dans le fantasme occidental inverse. Car ce qui fait la richesse de l'Orient dans la BD, c'est son imaginaire, ses mythes que se racontent Dodola et Zam, ou qu'ils se remémorent dans leurs solitudes respectives, ou encore entendent d'autre bouches, extraits de la Bible et du Coran, de traditions ésotériques, de contes et légendes populaires...dans cette ode à l'imaginaire, meilleur soutien de l'identité du petit peuple face au talon de fer des puissants et meilleure consolation, avec l'amour, des individus errants, on imagine sans peine ce que donne la style narratif et graphique de Craig Thompson, qui, après avoir atteint sa pleine maturité dans Blankets, en est ici son apogée.

 

  Mais il serait vain d'essayer de décrire plus en détail l'expérience Craig Thompson, le mieux est de la vivre.     

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Published by Kalev - dans BD
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