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1 mars 2017 3 01 /03 /mars /2017 15:44

 

 

  J'avais déjà parlé de Bérengère Cournut il y a la bagatelle de six ans, à propos de son remarquable roman surréaliste L'écorcobaliseur hommage à Henri Michaux qui n'oubliait pas de développer un style personnel. A l'époque, dans la foulée, j'avais lu la nouvelle / poème en prose Nanoushkaïa édité chez l'Oie de Cravan, mais je n'avais pas jugé opportun de rédiger une chronique sur un texte aussi court. Ma manie des "cycles" de chroniques va me permettre de réparer ça, car dans le mois qui vient de s'écouler, je suis piqué de finir de lire toute la bibliographie de cette grande dame de la littérature française contemporaine, soit deux nouvelles, un court recueil et deux roman, dont son tout récent triomphe critique, Née contente à Oraibi.

Commençons par Nanoushkaïa (2009) et Wendy Ratherfight (2014), les deux nouvelles / poèmes en prose parus chez l'éditeur québecois de poésie l'Oie de Cravan, sous forme des ravissants petits livres cousus main (et donc hors de prix, surtout pour des livres aux pages non coupés) de la collection Fer et rouille. Deux nouvelles racontant chacun les aventures de l'héroïne dont ils portent le titre : Nanoushkaïa transporte un orme de verre à travers l'immense pays d'Alaskaïa tout ne tricotant un renard, et fait des rencontre extraordinaire, et il arrive des choses tout aussi extraordinaire à Wendy Ratherfight au cours de ses deux voyages, l'un en Belgique, avec trois fins alternatives, l'autre aux Amériques. Les deux textes valent le détour, mais Nanoushkaïa est le plus saisissant, le plus emplis de belles images, même si parfois inquiétantes.

  On retrouve un peu l'esprit de ces nouvelles dans le recueil Schasslamitt et autres contes palpitants, paru en 2010 en coédition chez les deux éditeurs traditionnels de Bérengère Cournut, Attila et l'Oie de Cravan, l'un se chargeant de l'édition française, l'autre de l'édition québecoise. Un livre que ,j'ai pour ainsi dire lu, lançant ainsi mon cycle de lecture, pour sa quatrième de couverture et sa dernière phrase, parlant des contes : "Lisez-les à hautes voix, il vous transformeront en oie."  Le recueil est court et les histoires le sont également, la plupart ne font qu'une page ou deux. Leur teneur en délire est variable, allant du surréalisme complet (mais ou un fil d'histoire apparait toujours) au décalage plus subtil de la réalité. Difficile à chroniquer, autant que les nouvelles précédentes (et plus sans doute que les deux romans qui vont suivre), mais à lire si vous aimer les récits plein de folie douce.

On attaque donc le plat de résistance avec deux romans. Le premier, Palabres, paru chez Attila en 2011 (et depuis, réédité, comme Schaslamitt, chez le Nouvel Attila, l'une des deux branches issues de le scission dédites éditions Attila), n'est pas officiellement un roman de Bérengère Cournut, car son coauteur Nicolas Tainturier et elle-même se sont inventé un alter ego, l'auteur sud-américain Urbano Moacir Espédité, dont ils prétendent avoir traduit le roman du "portugnol" (dialecte hybride hispano-portuguais dont j'ai eu la grande surprise d'apprendre qu'il existait réellement en Amérique du Sud, même s'il est peu probable qu'il nous ait offert une littérature écrite). Les éditons Attila poussent très loin ce délire, comparable à celui de J'irai cracher sur vos tombes prétendument écrit par Vernon Sullivan et traduit de l'anglais par Boris Vian.

Palabres commence dans l'Allemagne nazie en 1937, quand un immigré italien vivant de trafics, Rosario, apprend que Milla, sa dernière compagne de bordel, à la beauté ravagée par la drogue, descend d'un peuple fabuleux d'Amérique du Sud, les Farugios. Germe lors dans on esprit une idée farfelue: monter un commerce matrimonial à destination des allemands, que pourraient intéresser ces magnifique femmes rousses répondant aux critères de la race aryenne. Rosario enlève donc Milla et l'emmène avec Hirsute von Spree, le fils de la maquerelle, sur un bateau de l'armée française, dans une grand aventure à la recherche des Farugios.

Ceux-ci, au cours de leurs migrations forcées du Nord au Sud, ont assimilés les langues des autres peuples, et la langue hybride qui en résulte, incompréhensible pour tout autre (et qui fait écho à la situation complexe des personnages, le thème du mélange linguistique structurant le roman, jusque dans...la biographie imaginaire d'Urbano Moacir Espédité !) est capitale pour eux, car toute leur société est fondée sur le culte du Verbe, qui en régit les moindre aspects. Au moment ou Rosario  et ses compagnons débarquent, les Farugios sont en guerre civile avec leurs voisins guardanais.

Palabres est un roman qui ne ressemble pas aux précédents de Bérengère Cournut. Parodie de roman d'aventure, il joue du grotesque et même du registre bouffon, et n'hésite pas à verser dans le graveleux et le mauvais goût. Mais on ne peut en aucun cas le résumer à cet aspect : d'abord, il y a une vraie création d'univers dans ce roman, certes complétement délirant (la façon tirée par les cheveux dont les auteurs justifient  qu'un corps expéditionnaire napoléonien soit envoyés au Mexique par la France en 1937 est un grand moment) mais plus structuré qu'il veut bien lui-même nous le faire croire ; ensuite, ce roman possède un véritable fond, ils s'agit d'une fable sur les totalitarismes. La presque utopie des Farugios (qui n'est pas exempte toutefois d'aspect absurdes et étouffants), oublie son culte du langage et sombre dans la barbarie totalitaire, après avoir fait espéré une révolution, mais dans la main avec le peuple guardanais, tandis qu'un totalitarisme plus moderne se profile à l'horizon. Bref, un roman aux nombreux niveau de lecture, et même pas seulement drôle.

Enfin, le dernier succès de Bérengère Cournut, signé sous son vrai nom cette fois, Née contente à Oraibi, paru cette année chez le Tripode, l'autre branche issue de la scission des éditions Attila.

Dans ce livre, Bérengère Cournut fait tabler rase ses livres précédents et de leur héritage surréaliste pour se lancer dans un défi de taille : elle qui a passé un an au milieu du peuple Hopi, en Arizona, elle se glisse dans la peau d'une jeune indienne de ce peuple, laquelle nous raconte, à la première personne, son histoire de la naissance à l'orée de l'âge adulte. Et le défi est relevé haut la main : on oublie totalement que ce roman est sorti de l'esprit d'une auteure française, et on a l'impression que c'est réellement la jeune Tayatitaawa, du village d'Oraibi, qui nous raconte son histoire et le monde dont elle est issu, ses rites, ses mythes, ses sociétés secrètes. Ce voyage a pour fil rouge  le parcours initiatique de Tayatitaawa, qui a perdu son père très jeune, et qui depuis souffre de cauchemar et de douleurs qui la paralysent. Elle consultera un homme-médecine, sorte de chaman, et voyagera jusque dans le monde des morts, faisant flirter le roman avec le fantastique, même si tout peut s'expliquer à l'aune du rêve et de la transe chamanique, et offrant nombre de vision splendides. Ce roman réduit en miette tous les clichés sur les société "premières", montrant qu'on peut y vivre heureux et que les problème sociaux (ici, il est beaucoup question du harcèlement sexuel, on dirait chez nous harcèlement de rue)  peuvent se rencontrer dans nos société occidentales. Malgré ma tendresse pour les délires surréalistes de l'auteure, force m'est de reconnaitre ce roman comme son chef-d'oeuvre.   

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