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16 septembre 2016 5 16 /09 /septembre /2016 11:31
Bella e perduta, de Pietro Marcello

Le film Bella e perduta ("belle et perdue" dans la langue de Dante) se sera fait discret sur nos écrans, malgré les quelque prix qu'il a remporté dans les festivals (il est plus facile de récompenser un film que de le diffuser, magie de l'industrie cinématographique).

Celle qui est belle et perdue, c'est l'Italie, et peut-être plus précisément la Campanie auquel le réalisateur Pietro Marcello rend un hommage original dans un film inclassable mêlant documentaire et fantastique. En effet, si la séquence d'introduction du film nous plonge dans le fantastique, avec un au-delà vaguement inquiétant ou tout le monde porte le masque de Polichinelle et s'exprime par grognement, si ensuite le narrateur de la séquences suivante est un jeune buffle auquel son maître décédé a demandé qu'on lui accorde le don de la parole, ladite séquence suivante est non seulement ancrée dans la réalité de l'Italie, mais met en scène un personnage qu a vraiment existé et qui interprète son propre rôle : Tommaos Cestrone, "l'Ange du Carditello" un berger (maître du jeune buffle, vous l'aurez deviné), qui s'est chargé tout seul, pendant des années, de restaurer le palais Royal du Carditello, magnifique édifice napolitain du XVIIIe siècle, tombé au main de la Camorra, la mafia napolitaine. Nonobstant les menaces dont il a été victime (les images de manifestations où l'on brandit les photos des morts sont là pour montrer qu'on ne rigole pas avec la Camorra, et le réalisateur a l'honnêteté de donner la parole à ses partisans à travers d'autres scènes de manif), il a passé des années, seuls, à nettoyer le palais devenu un dépôt d'ordure, à l'entretenir, se considérant comme un "bénévole". Le film nous montre ce parcours exemplaire avec un flou chronologique qui confère un flou onirique à ces séquences documentaires.

Seulement voilà, Tommaso, surmené par son travail bénévole, est mort d'un infractus pendant le tournage du film, et cet triste événement a fait dévier ce dernier vers le fantastique. Si, dans le film comme dans la réalité, "l'Ange du Carditello" a eu un héritage (le palais est désormais géré par l’État), Marcello lui imagine un tout autre héritage : Polichinelle en personne, le masque de la Comedia dell'Arte, intermédiaire entre les vivants et les morts, et que personne ne s'étonne de rencontrer dans la rue ou sur les chemins de campagne (au contraire, chacun parle familièrement avec lui), est chargé d'une mission par Tommaso lui-même (très belle scène où Polichinelle écoute et répond à la voix, inaudible pour le spectateur, sortant de la tombe du berger, lieu lui-même propice s'il en est au fantastique, isolée qu'est la tombe sous un arbre). Tommaso lui confie son jeune buffle Sarchiapone, auquel il a demandé au début du film que soit accordée la parole afin de témoigner de ce qu'il a vu, de cette "reggia, belle et perdue". Avec la charge de trouver un maître qui saura prendre soin de cet animal exceptionnel. Et c'est là que ça se corse.

Après un détour chez une fratrie de vieux paysans, Teresa et son frère, occasion d'apprécier le contraste entre la beauté des paysages campanien et la pauvreté de ses habitants, Polichinelle arrive chez le maître en question, un autre personnage (j'ignore si c'est le cas de Teresa et de son frère) qui semble-t-il joue son propre rôle : Genuino, berger et poète.

L'ambiguité du personnage de Genuino est la plus grande réussite du film et se situe au cœur de son propos. C'est un fascinant personnage de poète paysan, vivant dans une caverne, à la suite du duquel nous découvrons, dans des paysages campaniens toujours aussi splendides, quelques lieux légendaires du folklore rural dont l'aspect fantastique est pris au pied de la lettre (notons que le fantastique du film n'a besoin d'aucun effet spécial -tout au plus des effets sonores pour le point de vue du buffle- ce qui est extrêmement rafraichissant à l'heure actuelle). Mais Genuino, sous ses airs de "bon sauvage", est présenté sous un jour peu reluisant, ne respectant ni la culture (on le voit piller une improbable tombe antique qu'il a découvert, ce qui fait écho au saccage du Cardetillo par la Camorra) ni la nature, ne pensant qu'à son ventre quand on lu confie l'exceptionnel Sarchiapone dont il ne veut pas croire qu'il parle. Certains discours du film, dans la bouche du buffle lui-même, ressemblent quasiment à des discours végatariens ou vegan (exprimés de manière très poétique d'ailleurs) même si le propos du film est assurément plus complexe. Le rapport de l'Homme à la nature y est en tout cas central.

Malgré la beauté esthétique du film (belle photographie, belle bande-son à base de morceaux classiques) et la poésie qu'il dégage, il pourrait rebuter les spectateurs pas forcément enclins à la contemplation. Pour ma part, je ne me suis pas ennuyé une seconde, et ce film reste à mes yeux sans équivalent dans le cinéma contemporain. Une belle curiosité à découvrir, même s'il est peut-être déjà trop tard pour le voir sur grand écran.

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